Le sujet que nous nous proposons de traiter ici pourrait fournir
aisément la matière d’un gros livre; mais nous préférons, par égard pour
les gens de lettres du temps passé, et par ménagement pour le lecteur,
le renfermer dans des proportions plus restreintes. Même en élaguant
tout ce qui dépasserait les bornes d’un modeste in-32, il nous restera
assez de faits encore (trop peut-être) pour justifier amplement notre
titre.
Et qu’on ne croie pas que ce soit là un simple thème d’érudition, un
prétexte à recherches plus ou moins amusantes, sans utilité et sans
enseignement: ce n’est point ainsi que nous l’avons compris. A nos yeux,
il y a, dans la réponse à la question que nous nous sommes posée, un des
chapitres les plus instructifs de l’histoire littéraire, ainsi l’un des
plus glorieux, en somme, pour les écrivains d’aujourd’hui, puisque, en
les faisant rougir du passé, il leur permet de s’enorgueillir du
présent.
Ce petit livre eût pu s’intituler aussi bien, n’eût été la peur de
l’emphase: _Histoire de la condition sociale des gens de lettres, de
leur abaissement, et de leur émancipation progressive_. En même temps
qu’il montrera de quel point ils sont partis, il permettra de mesurer
nettement la route parcourue par eux; il rappellera, à ceux qui les
oublient trop, les progrès de la littérature elle-même, en rappelant
ceux des littérateurs,--c’est-à-dire, à défaut de chefs-d’œuvre
comparables à ceux du passé, l’élévation générale du niveau des
intelligences, et le respect croissant des choses de l’esprit, se
traduisant par le respect de leurs interprètes.
Sans autre introduction, qu’on nous permette d’entrer tout de suite en
matière.
I
Nous ne remonterons pas plus haut que le dix-septième siècle: c’est de
cette époque seulement que date, à proprement parler, l’homme de lettres
en France, et que la lumière se fait, grâce aux _ana_ et aux
biographies, dans les moindres recoins de l’histoire littéraire.
Auparavant, l’écrivain existe plutôt à l’état individuel qu’à l’état
collectif, et les vies ne se révèlent guère que par les œuvres. Il est
fort probable sans doute que des poëtes comme Gringore, Villon surtout,
peut-être même Clément Marot, que maint et maint troubadour ou trouvère,
maint enfant sans souci ou clerc de la basoche, durent, en plus d’une
circonstance, faire connaissance avec le bâton, ou quelque chose
d’approchant; mais l’absence de documents particuliers ne nous permet
pas de recherches suivies sur ce grave sujet, et nous en sommes réduits,
dans la plupart des cas, à de simples conjectures, qui ne suffisent
point en pareille matière.
Un des premiers noms qui ouvrent le siècle, et celui qui ouvrira en même
temps cette histoire, c’est Alexandre Hardy,--ce Shakspeare, moins le
génie, comme on l’a justement surnommé,--l’homme qui mérita, avant
Corneille, le titre de fondateur de notre théâtre. On sait que Hardy
s’était mis à la solde d’une troupe de comédiens, qu’il suivait dans
leurs pérégrinations vagabondes, pour alimenter le répertoire, en
fabricant les pièces dont ils avaient besoin: le Roquebrune du _Roman
comique_ de Scarron n’est donc point, comme on pourrait croire, une
création de pure fantaisie, et ce n’est pas seulement au _Viage
entretenido_ de Rojas, qui lui a servi d’inspiration première, que notre
cul-de-jatte a emprunté l’idée de ce pauvre poëte traîné à la remorque
par une troupe ambulante. Le rôle de souffre-douleur qu’il fait jouer à
cet Apollon grotesque, turlupiné par la Rancune, et servant de plastron
à tous ses camarades, n’appartient pas moins, par malheur, à la réalité.
Sur ce point même, le roman n’a pas été si loin que l’histoire: un seul
trait, détaché de la vie de Hardy, le prototype de Roquebrune, va le
prouver suffisamment.
«C’étoit un jour que les comédiens ne jouoient point, raconte Tristan
l’Hermite, dans son _Page disgracié_, mais ils ne pouvoient toutefois
l’appeler de repos: il y avoit un si grand tumulte entre tous ces
débauchés, qu’on ne s’y pouvoit entendre. Ils étoient huit ou dix sous
une treille, en leur jardin, qui portoient par la tête et par les pieds
un jeune homme enveloppé dans une robe de chambre: ses pantoufles
avoient été semées, avec son bonnet de nuit, dans tous les carrés du
jardin, et la huée étoit si grande que l’on faisoit autour de lui, que
j’en fus tout épouvanté. Le patient n’étoit pas sans impatience, comme
il témoignoit par les injures qu’il leur disoit d’un ton de voix fort
plaisant, sur quoi ses persécuteurs faisoient de grands éclats de rire.
Enfin je demandai, à un de ceux qui étoient des moins occupés, que
vouloit dire ce spectacle et qu’avoit fait cet homme qu’on traitoit
ainsi. Il me répondit que c’étoit un poëte qui étoit à leurs gages, et
qui ne vouloit pas jouer à la boule, à cause qu’il étoit en sa veine de
faire des vers; enfin, qu’ils avoient résolu de l’y contraindre.
Là-dessus, je m’entremis d’apaiser ce différend, et priai ces messieurs
de le laisser en paix pour l’amour de moi: ainsi je le délivrai du
supplice[1].»
[1] Ch. IX. La clef de l’ouvrage nous apprend qu’il s’agit ici de
Hardy.
Il n’y a pas là de volée de bois vert, mais la chose revient à peu près
au même, et nous n’avons pas besoin de dire que cette étude, pour
s’attacher spécialement aux coups de bâton, n’exclut néanmoins ni les
soufflets, ni les coups de poing, ni les coups de pied, ni les autres
gentillesses de même nature qu’on n’administrait guère aux écrivains que
lorsque l’instrument ordinaire de ces corrections à l’amiable venait à
faire défaut.
Un poëte aux gages des comédiens, c’était quelque chose de triste; mais
un poëte aux gages des grands seigneurs, ce n’était pas beaucoup plus
gai: on le verra bientôt. Or telle était, surtout dans la première
moitié du dix-septième siècle, la condition sociale de la plupart des
écrivains. Tous, ou presque tous, appartenaient à quelque comte, duc ou
marquis; étaient les _domestiques_ (suivant le terme reçu) de quelque
grande maison. Ils payaient la protection en bons mots et en dédicaces
où ils élevaient le protecteur aux nues, tantôt le mettant au-dessus de
Mécène et d’Auguste, et tantôt prouvant, à grand renfort de textes, que
son avénement avait été prédit par Moïse et par les prophètes.
Quelques-uns, comme Neufgermain, le _poëte hétéroclite de Monsieur_, ou
le bonhomme Rangouze, ou le comte de Permission, faisaient un commerce
spécial et exclusif d’épîtres dédicatoires. La mendicité littéraire
était largement et savamment organisée du haut en bas de l’échelle.
Corneille même tâchait de _prendre à la glu_ les écus complaisants du
financier Montauron. La Fontaine allait jusqu’à payer en vers chaque
quartier de pension; il donnait ses quittances en ballades ou rondeaux
qu’on peut lire dans ses œuvres. Tous, en un mot, méritaient la cruelle
épigramme dont les fustigeait Scarron,--qui pourtant abusa plus que pas
un de cette quémanderie effrontée,--en dédiant une partie de ses œuvres
burlesques «à très-honnête et très-divertissante chienne dame
Guillemette, levrette de ma sœur», et Furetière, en traçant, dans son
_Roman bourgeois_, le modèle d’une épître dédicatoire au bourreau, sans
parler de Sorel, de mademoiselle de Scudéry, et de vingt autres qui tous
ont vertement daubé sur la honteuse spéculation des épîtres liminaires.
Cette domesticité, sur laquelle nous sommes forcé d’appuyer quelque peu,
parce qu’on y trouve la source et l’explication des faits bizarres dont
nous nous constituons l’historien, était non-seulement acceptée, mais
revendiquée avec un soin jaloux par les écrivains, jusque dans ses
_avantages et profits_ les plus humiliants. Ménage, par économie, mène
deux laquais dîner avec lui chez le cardinal de Retz, les y établit
pendant cinq mois, malgré les représentations de l’argentier, et y prend
sa chandelle. Chapelain, le roi des poëtes d’alors, passe du service de
monseigneur de Noailles aux gages du duc de Longueville, qui lui offrait
un traitement plus considérable, comme un valet de bonne maison qu’on
enlève à un rival en enchérissant sur ses prix. A l’exemple de
Chapelain, Esprit, de l’Académie, qui était d’abord à madame de
Longueville, passe au chancelier Séguier. Boisrobert appartenait au
cardinal, et faisait partie de sa ménagerie comme ses chats; Sarrazin
était à la princesse de Conti; Costar, à l’abbé de Lavardin; la
Mesnardière, à madame de Sablé. Pas un qui n’eût son patron, dont il
portait le collier, avec le nom gravé dessus. Théophile et Mairet
recevaient des gages de monseigneur de Montmorency pour faire des vers
en son nom, lui fabriquer ses mots et lui apprendre les jugements qu’il
devait porter sur les choses courantes. Et ces gens de lettres
_domestiques_ avaient à leur tour d’autres gens de lettres _domestiques_
en sous-ordre, comme Pauquet, qui appartenait à Costar, et Girault à
Ménage.
Il faut avouer tout d’abord, et même proclamer bien haut, que, si les
écrivains n’étaient pas plus respectés, c’est qu’ils ne savaient pas se
faire respecter eux-mêmes. Élevés dans la servitude, ils en avaient
contracté tous les vices. Sous Richelieu et Mazarin, les trois quarts
des gens de lettres étaient plus ou moins débauchés, joueurs, parasites,
coureurs de cabarets et de lieux équivoques. Ils s’intitulaient
fièrement _libertins_ et poëtes _rouges-trognes_. La Croix-de-Fer et le
Cormier étaient leurs académies; la bouteille, leur muse inspiratrice,
et, au dessert, gorgés de cervelas, de petit salé, de melon, de tous ces
mets excitant à bien boire qu’a chantés Saint-Amant avec un enthousiasme
puisé aux entrailles du sujet, chauds de vin et de luxure, ils
écrivaient sur la nappe salie les honteuses priapées du _Cabinet
satirique_.
Du côté de la morale, comme du côté de l’indépendance, la dignité
littéraire était donc alors chose à peu près inconnue chez les écrivains
de profession, surtout avant Racine et Boileau. Ce dernier en était si
frappé, que, dans son _Art poétique_, en particulier dans le quatrième
chant, il s’est appliqué à relever le caractère de l’homme de lettres
autant qu’à perfectionner son talent: au milieu des erreurs de critique
de Boileau, et de ses jugements souvent contestés aujourd’hui, il est
juste de lui tenir compte de ce noble effort. Au temps de ces deux
poëtes, la dignité du _corps_ littéraire est loin d’être complète sans
doute, mais elle a du moins fait un grand pas: l’écrivain n’est plus aux
gages des seigneurs qui le payent en l’attachant à leur maison, mais du
roi qui le pensionne, en lui laissant son indépendance matérielle. La
sphère où il vit, le rang qu’il occupe, sa considération, la nature de
ses travaux, tout s’est élevé à la fois,--premier acheminement, bien
insuffisant encore, à l’époque d’émancipation où il ne relèvera plus que
du public, dont il peut même devenir le souverain à son tour.
Les courtisans voulaient bien, sans doute, frayer jusqu’à un certain
point avec les beaux esprits en titre, mais dans les limites fixées par
la mode et leur vanité personnelle. Ils daignaient les admettre à leurs
parties fines chez Crenet ou la Coiffier, mais comme des amuseurs
chargés d’égayer la _débauche_, et non en qualité de compagnons et
d’égaux. A défaut d’un sens moral suffisant, il n’eût fallu d’ailleurs
aux écrivains qu’un peu de réflexion pour comprendre à quel point ces
associations dans l’orgie étaient avilissantes et dangereuses pour eux:
c’était le plus sûr moyen de se dépouiller eux-mêmes du peu de respect
qu’on eût pu conserver encore à leur égard.
Que restait-il donc pour retenir et enchaîner, au besoin, le courroux de
MM. les gentilshommes? La considération littéraire? Mais, à supposer
même que les œuvres légères de ces poëtes d’alcôve et de cabaret fussent
dignes d’inspirer un pareil sentiment, la considération littéraire n’a
guère de puissance, si elle n’est soutenue par la considération morale.
Et puis ces hauts et puissants seigneurs se souciaient bien de la
littérature! Non-seulement la plupart ne cachaient pas leur ignorance,
mais ils s’en targuaient comme d’une qualité de race, qui sentait son
homme du monde et son parfait courtisan. M. de Montbazon, qui, selon
Bautru[2], n’avait «rien à mespris comme un homme sçavant», n’était
nullement une exception dans la première moitié du siècle. Plus tard, le
commandeur de Jars s’indignait de voir ses confrères dégénérer de leurs
ancêtres, en se pliant à l’étude: «Du latin! s’écriait-il avec une
indignation burlesque. De mon temps, d’homme d’honneur, le latin eût
déshonoré un gentilhomme[3].» Ces messieurs n’en prétendaient pas moins
juger les œuvres d’esprit; parfois même ils s’essayaient, tout en
s’excusant de déroger ainsi, à composer de petits vers galants, mais des
vers qui eussent l’_air de cour_, et Guéret nous apprend[4] que cette
manie s’était étendue jusqu’aux gens de lettres, dont la plus grande
préoccupation était de faire croire qu’ils écrivaient par pur
délassement, sans vouloir, à aucun prix, passer pour auteurs de
profession.
[2] L’_Onosandre ou le Grossier_, satire.
[3] Saint-Évremont, _Lettre à M. D***_.
[4] _Parnasse réformé_, p. 65.
Voyez Mascarille, dans les _Précieuses ridicules_[5]: «Je travaille à
mettre en madrigaux toute l’histoire romaine. _Cela est au-dessous de ma
condition_, mais je le fais seulement pour donner à gagner aux libraires
qui me persécutent.» Et remarquez que les gentilshommes dont Molière a
voulu présenter la satire dans ce plaisant personnage étaient justement
les plus lettrés, les hôtes habituels de la petite chambre bleue et les
courtisans des précieuses. Écoutez maintenant le marquis de Villennes,
dans la préface de sa traduction des _Amours d’Ovide_, en 1668,
c’est-à-dire au cœur du grand siècle: «On s’étonnera peut-être qu’un
homme de ma naissance et de ma profession se soit donné le loisir de
s’attacher à cet ouvrage.» Mascarille n’avait pas mieux dit, et M. de
Scudéry lui-même eût été satisfait.
[5] Sc. 10.
On peut comprendre maintenant ce passage du _Roman comique_[6], que nous
avons réservé comme la conclusion naturelle des observations
précédentes: «Il étoit bel esprit, dit Scarron en parlant d’un hobereau
campagnard, par la raison que tout le monde presque se pique d’être
sensible aux divertissements de l’esprit, tant ceux qui les connoissent
que les ignorants présomptueux ou brutaux qui jugent témérairement des
vers et de la prose, encore qu’ils croient qu’il y a du déshonneur à
bien écrire, et qu’ils reprocheroient, en cas de besoin, à un homme
qu’il fait des livres, comme ils lui reprocheroient qu’il fait de la
fausse monnoie.»
[6] II, ch. VIII.