SOMMAIRE: Le commencement de l'année 1830.--Situation
fâcheuse.--Je suis chargé des tournées d'examen des capitaines de
la Marine marchande dans les ports du Midi.--Expédition
d'Alger.--Je demande en vain à en faire partie.--La Révolution de
1830.--M. de Gallard.--Je refuse de le remplacer si on le
destitue.--Il donne sa démission.--Démarche spontanée des cinq
députés de la Charente en ma faveur.--Au ministère on leur
apprend que je suis nommé au commandement de l'École
préparatoire.--J'arrive à Angoulême avec le dessein de m'y
établir d'une façon définitive.--Nouvelle ordonnance sur
l'avancement.--Le vice-amiral de Rigny.--Ordonnance qui supprime
brutalement l'École préparatoire.--On ne permet même pas aux
élèves de finir leur année scolaire.--Offres qui me sont faites à
Angoulême.--Je les refuse et je pars pour Paris.--La fièvre
législative en 1831.--La loi sur les pensions de retraite de
l'armée de terre.--Projet tendant à l'appliquer à l'armée de
mer.--Atteinte portée aux intérêts des officiers de marine.--Le
Conseil d'Amirauté.--Requête que je lui adresse.--Je fais une
démarche auprès de M. de Rigny.--Réponse du ministre.--La fièvre
législative me gagne.--Après avoir entendu lire le projet de loi
à la Chambre des députés, je me rends chez M. de Chabrol.--Retour
sur la vie politique de M. de Chabrol.--M. de Chabrol dans le
cabinet Polignac.--Sa destitution.--Les votes de M. de Chabrol
comme pair de France après la Révolution de 1830.--Accueil
bienveillant que je trouve auprès de lui.--Profond mécontentement
de M. de Chabrol en apprenant que, d'après le projet ministériel,
le service des officiers qui avaient rempli à terre des fonctions
assimilées à l'embarquement ne leur était pas compté.--Copie de
la lettre que M. de Chabrol m'écrit séance tenante et de celle
qu'il adresse au ministre.--Nouvelle pétition à M. de
Rigny.--Entrevue de M. de Chabrol et M. de Rigny à la Chambre des
pairs.--Déclaration faite par M. de Chabrol.--Il est alors
convenu qu'un des députés, auxquels j'en avais déjà parlé,
déposerait un amendement et que M. de Rigny ne le combattrait
pas.--L'amendement est adopté.--Mes droits sont reconnus et je
suis placé sur la liste des officiers ayant rempli les conditions
voulues pour changer de grade.--Le nombre des capitaines de
vaisseau est réduit de 110 à 70, celui des capitaines de frégate
de 130 à ce même nombre de 70; appréciation de la mesure.--Je
suis de nouveau chargé des examens pour les capitaines de la
Marine marchande, d'abord dans les ports du Nord, ensuite dans
ceux du Midi.--Comment je comprends mes fonctions.--Je compose un
_Dictionnaire de marine abrégé_.--Quelques-uns de mes
compatriotes de l'Hérault me proposent une candidature à la
Chambre des députés.--Revers financiers.--En 1835, je sollicite
le commandement de l'École navale pour le cas où il deviendrait
vacant.--Des capitalistes m'offrent la direction d'une
entreprise industrielle.--Le ministère refuse de m'accorder
jusqu'en 1836 un congé avec demi-solde ou même sans solde, pour
me permettre d'achever ma période de douze années de grade.--Je
reviens alors à mes demandes d'embarquement, mais le commandant
de l'École navale insistant pour être remplacé, je suis nommé
capitaine de vaisseau le 7 novembre 1835 et appelé au
commandement du vaisseau-école _l'Orion_.--Paroles aimables que
m'adresse à ce propos l'amiral Duperré, ministre de la
Marine.--Lettre que j'écris à M. de Chabrol.--Une année de
commandement de l'École navale.
Ma position était loin d'être belle, lorsque l'année 1830 s'ouvrit.
Mon refus de m'embarquer en second sur le vaisseau _l'Orion_, ou
l'École navale était établie, me laissait fort peu d'espoir qu'on me
donnât un commandement à la mer, et il faut le dire, je m'en souciais
peu, par la crainte de voir se renouveler l'abandon où l'on m'avait
laissé après mes campagnes de _la Provençale;_ je pensais donc à
retourner à Rochefort, qui est mon département, comme officier de
marine, lorsque j'appris que le capitaine de frégate qui faisait
habituellement les tournées d'examen des capitaines de la Marine du
commerce dans les ports du Midi, venait d'obtenir un bâtiment; je me
présentai pour le remplacer, et je fus nommé. Je crus avoir eu une
chance fort heureuse; mais faible portée des conceptions humaines!
C'était encore la perte de mon avancement. En effet, un mois après,
l'expédition contre Alger fut résolue; tous mes camarades sans emploi
y eurent des commandements, et à moi, qui demandai que ma mission me
fût retirée, pour faire partie de l'escadre, on répondit, ainsi que
d'ailleurs je m'y attendais, qu'il était impossible que l'on mît à ma
place un officier qui, dans ce moment, ne pourrait voir cette mesure
que comme une marque signalée de mécontentement. Le succès le plus
complet, le plus glorieux couronna les armes de la France; il y eut,
par suite, dans tous les grades de la marine, des promotions
nombreuses autant que méritées, mais pour mon compte, je vis que si
j'avais eu le plaisir d'embrasser, pendant ma tournée, nos parents de
Béziers, de Marmande, de Rochefort, d'un autre côté, il était certain
que la fortune ne paraissait pas disposée à me traiter plus
favorablement que par le passé.
Toutefois, j'avais acquis une position très agréable: quatre mois
d'examens, par an, dans des contrées ravissantes et amies, et huit
mois, à Paris, d'un travail très doux dans les commissions du
ministère. C'était, à défaut d'avancement, ce que je pouvais espérer
de mieux pour arriver à mes dix ans de grade, afin d'avoir droit à la
retraite et au grade honorifique de capitaine de vaisseau. Mais il
était dit que cette position ne devait pas durer, quoiqu'elle parût de
nature à ne pouvoir être changée que par un miracle; or, ce miracle
arriva, et ce fut la Révolution de 1830 qui le fit.
Je ne parlerai pas ici des commotions qu'elle occasionna. Il me
suffit, en effet, de te dire qu'elle atteignit M. de Gallard, ancien
émigré, et de la connaissance particulière de Charles X. Dès les
premiers jours de tranquillité, je fus appelé au ministère, où l'on
m'informa que j'allais être nommé commandant de l'École préparatoire
d'Angoulême, et qu'il était décidé qu'on n'y laisserait pas M. de
Gallard. Une destitution de ce chef avec qui j'avais été en rivalité,
pour le commandement de l'établissement quand il était devenu école
préparatoire, et qu'on aurait pu m'attribuer pour m'approprier son
héritage, éveilla ma délicatesse, et elle me sembla une trop mauvaise
porte d'entrée pour que je ne déclarasse pas aussitôt qu'à ce prix on
ne devait pas compter sur moi. Je demandai qu'on laissât faire au
temps, mes raisons furent goûtées; et, comme M. de Gallard ne tarda
pas à donner lui-même sa démission, rien ne s'opposa plus à ma
nomination, et je partis.
Les cinq députés de la Charente étaient dans les rangs libéraux ou
plutôt constitutionnels; ils avaient su que, pendant mon séjour à
Angoulême, l'esprit fanatique de la Restauration avait introduit,
dans le Collège, des exigences ultra-religieuses dont j'avais
toujours repoussé, pour moi, mais avec décence, dans des formes
polies, sans troubler l'harmonie de l'établissement, tout ce qui
blessait mon for intérieur ou attaquait ma conscience. Dans d'autres
circonstances, ces Messieurs avaient connu mon opinion sur plusieurs
questions vitales, qu'un gouvernement, qui ne voyait pas que
l'opposition constitutionnelle est un instrument de consolidation
aussi bien que de perfectionnement, ne pouvait pas comprendre:
aussi, ces cinq députés se transportèrent-ils, spontanément, au
ministère de la Marine pour demander que je fusse nommé chef de
l'École où ils m'avaient connu; leur satisfaction fut grande, quand
ils apprirent que c'était à moi qu'on avait pensé. La ville
d'Angoulême honora ma nomination d'une semblable approbation; et la
musique de la garde nationale voulut bien s'établir, en quelque
sorte, l'interprète de la satisfaction publique, en venant le jour
même de mon arrivée, fêter mon installation.
Je m'établis à Angoulême, et je pensai même à m'y établir pour
toujours, car une ordonnance sur l'avancement parut bientôt qui
révoqua toutes les précédentes, et qui, au mépris des droits acquis,
des services rendus, des promesses faites, ne permit plus de compter,
pour arriver d'un grade à un autre, que le temps rigoureusement passé
à la mer. Ce fut M. le vice-amiral de Rigny qui provoqua cette
ordonnance; et, sans vouloir affaiblir ici les services qu'il a rendus
comme militaire, il doit être permis de dire que son trop long passage
au ministère de la Marine n'y fut guère marqué que par des actes
désavantageux à l'organisation et au personnel du corps, à la tête
duquel il se trouvait placé. Il fallait donc renoncer à me trouver
dans aucune promotion, et me contenter de ma position qui, sous
beaucoup d'autres rapports, il est vrai, était très satisfaisante.
Angoulême est un très beau pays où nous étions parfaitement bien. Je
conçus donc le dessein, non seulement d'y rester tant qu'on y serait
content de mes services comme chef de l'École, mais encore d'y passer
mes vieux jours. Dans ce but, je résolus de faire l'acquisition d'une
jolie maison de campagne entourée de quelques champs, qui se trouvait
en vente, et de placer ainsi les capitaux de ma femme, dont une grande
partie, plus tard, hélas!... J'entrai en marché pour cette terre; je
vis même une jolie voiture que je voulais acheter en même temps. Vains
projets, démarches inutiles! Une ordonnance aussi bizarre, aussi
brutale qu'imprévue vint supprimer l'École que je commandais, sans
même donner aux élèves, dont quelques-uns venaient, tout récemment,
d'être admis parmi nous, le temps de finir leurs classes ou leurs
cours de l'année. Je reçus l'ordre de rendre l'établissement à un
commissaire de la Marine qui fut si émerveillé de la beauté, de la
tenue de l'édifice que je lui remettais, qu'il prétendit qu'il avait
plutôt l'apparence d'être disposé pour recevoir des élèves, que pour
les voir partir. Enfin, je quittai Angoulême pour toujours, et je me
rendis à Paris en congé.
J'avais, cependant, été vivement sollicité de rester; plusieurs
personnes notables de la ville, sentant la perte et le vide que la
suppression d'un aussi bel établissement allait occasionner chez eux,
conçurent le projet de l'utiliser en y organisant une grande école,
dans le même genre, mais plus belle encore, que celles de Vendôme, de
Sorrèze ou de Pont-le-Voy; la commune aurait donné à ces mêmes
personnes, comme elle l'avait fait au département de la Marine, la
jouissance du local; et de leur côté, elles auraient fait tous les
frais d'installation; mais ces Messieurs voulaient, avant tout, que je
consentisse à rester à la tête de la maison. C'était extrêmement
flatteur, cependant il aurait fallu prendre ma retraite, avant d'avoir
mes dix ans de grade, il aurait fallu me mettre, en quelque sorte, en
tutelle, sous la surveillance, sous l'autorité même de conseils ou
d'inspecteurs délégués par la ville; et comme c'est chose
souverainement déplaisante à qui, pendant toute sa vie, a porté
l'habit militaire et n'a obéi qu'à des injonctions militaires, je me
confondis en remerciements, et je refusai.
Lorsque j'arrivai à Paris, en 1831, une fièvre législative s'était
emparée de tous les esprits; on voulait tout refaire, tout régler,
tout remettre en question, et la Marine ne restait pas en arrière. Une
des lois qui parurent alors améliorait les pensions de retraite de
l'armée de terre. On nous l'appliqua; mais elle fut fâcheuse pour
nous, car nous y perdîmes le grade honorifique supérieur et la pension
de ce grade, après dix ans d'exercice; et, au lieu de ces dix ans, on
en exigea douze pour atteindre le nouveau maximum qui, pour nous, est
sensiblement inférieur à l'ancien. Cette loi fut un bienfait pour
l'Infanterie; mais elle lésa considérablement les corps spéciaux, dits
royaux.
Quant à moi, je me vis, en outre, forcé d'ajourner au 4 août 1836 les
projets de retraite que je méditais pour le 4 août 1834. L'avancement
fut également soumis à la sanction des trois Pouvoirs. L'occasion me
parut favorable pour faire valoir mes droits méconnus dans
l'ordonnance précédente. Comme les projets de loi sur la Marine sont
ordinairement discutés en Conseil d'Amirauté avant de passer à celui
des ministres, je fis parvenir une requête au premier de ces Conseils
pour demander que les anciens titres fussent réservés, et pour que le
service des officiers qui avaient rempli, à terre, des fonctions
assimilées à l'embarquement leur fût compté, quant au temps passé,
suivant la teneur des ordonnances sous l'empire desquelles ces
officiers avaient exercé ces fonctions.
L'Amirauté me répondit qu'elle venait de se dessaisir du projet de
loi, qu'elle l'avait approuvé sans modifications importantes, et que
le ministre ou le Conseil des Ministres, seuls, pouvaient en ce
moment faire droit à ma réclamation.
Je m'adressai aussitôt à M. de Rigny, qui me répondit à son tour, que
le Conseil des Ministres avait reconnu le projet bon, qu'on ne pouvait
pas revenir sur une semblable décision, et que, très probablement, la
loi serait portée à la Chambre des députés, telle qu'elle avait été
approuvée par le Conseil d'Amirauté.
Ces réponses défavorables, qui consacraient une injustice manifeste,
me blessèrent au dernier point. La fièvre législative me gagna à mon
tour, et je résolus d'intervenir, non pas directement, puisque je
n'avais pas accès à la tribune, mais par les journaux dans lesquels je
fis insérer plusieurs articles préparatoires, et par l'influence de
plusieurs députés que je vis, et qui eurent bientôt, à cet égard, la
même manière de voir que moi.
Je devins ensuite l'habitué fidèle des séances de la Chambre, afin d'y
voir paraître la loi dès qu'elle y serait présentée, car j'en voulais
promptement bien connaître les détails pour agir sans retard, avec
pleine connaissance de cause. Je n'eus pas longtemps à attendre. J'en
entendis lire tous les articles et, quand je fus bien assuré que la
disposition à laquelle je tenais n'y était pas renfermée, je quittai
la salle des séances, et je me rendis chez M. de Chabrol pour lui
raconter mes doléances.
Ce digne homme venait de voir passer des jours bien pénibles pour lui.
Il avait fait partie du dernier cabinet de Charles X, en qualité de
ministre des Finances. Le roi lui-même l'avait amicalement pressé
d'approuver les fameuses ordonnances qui amenèrent la révolution de
1830. M. de Chabrol, qui en avait compris la portée, s'y était
noblement refusé; il offrit même sa démission, mais le monarque qui
tenait à voir ces ordonnances contresignées par un homme aussi
honorable, n'avait pas accepté cette démission, et il avait chargé M.
de Polignac, président du Conseil, de tâcher d'ébranler la résolution
de M. de Chabrol. Toutefois le sage ministre des Finances persista
dans ses refus. Des instances nouvelles furent faites; ce fut alors
que le ferme opposant prononça ces paroles qui peignent la plus belle
âme, alliée à la plus profonde connaissance des affaires de l'époque.
«Jusqu'ici j'avais offert ma démission comme moyen de conciliation;
mais, puisque je découvre, plus que jamais, dans quelle voie fâcheuse
on veut entrer, je reprends l'offre, qui n'a pas été acceptée. Il
faudra donc me destituer; mais, pour en venir à une pareille
extrémité, on y regardera peut-être à deux fois. Puissent des
réflexions salutaires arrêter, alors, ceux qui s'attachent à la perte
de leur souverain! Je n'ai plus que ce moyen de leur ouvrir les yeux,
et je désire du fond du coeur qu'ils voient l'abîme qu'ils creusent
sous leurs pas.» Rien ne fut écouté. M. de Chabrol fut destitué, et la
Révolution eut lieu!
Ce n'était pas tout, car une de ces crises qu'engendrent toujours les
révolutions, même les plus pures, venait en outre de se passer sous
les yeux mêmes de M. de Chabrol qui, par sa position précédente de
ministre, devait en être péniblement affecté. L'exaltation des esprits
demandait les têtes de quatre de ses anciens collègues, ex-ministres
de Charles X, qui n'avaient pas eu le bonheur de réussir à quitter la
France; et la Chambre des Pairs, dont M. de Chabrol faisait partie,
était appelée à les juger. Casimir Périer, illustre Président du
Conseil d'alors, et les Pairs, montrèrent en cette cruelle
circonstance le caractère le plus ferme. La justice ne se laissa pas
intimider, et prononça le seul arrêt que l'humanité pût avouer, au
mépris des plus sanglantes émeutes et des plus menaçantes
vociférations.
Enfin la loi sur l'hérédité de la Pairie, qu'on voulait abolir,
quoique, seule, elle puisse donner une indépendance complète à cette
branche du pouvoir, et la dégager de la sphère d'action de l'influence
ministérielle, avait ensuite été mise en discussion. M. de Chabrol
avait des vues trop saines, trop élevées, pour ne pas tenir à
l'hérédité; mais il est des moments où des résistances mal calculées
excitent des passions déjà exaltées, et n'amènent que de fâcheuses
complications. L'adversaire énergique des ordonnances était devenu le
votant réfléchi de la perte d'un privilège aussi brillant que fécond
en beaux résultats, et ainsi il se trouvait, toujours par la passion
de ses devoirs et du bien public, tantôt l'homme de la résistance
vis-à-vis du Souverain qu'il aimait personnellement, lorsque ce
Souverain se trompait, tantôt le pair impassible, qui, à l'occasion,
savait laisser passer les flots populaires et leur dangereux torrent.
Je savais tout cela; c'en était plus qu'il n'en fallait pour me faire
craindre d'être au moins indiscret, en abordant un homme aussi
préoccupé, et que j'allais entretenir d'affaires bien puériles auprès
des grandes émotions qui devaient agiter son esprit. Mais il existe
quelque chose de si rassurant dans le caractère d'un homme au coeur
juste que mes doutes s'effaçaient à mesure que je m'approchais de son
hôtel; mes inquiétudes cessèrent quand son concierge m'eût dit qu'il
était chez lui toujours disposé à recevoir ceux qui le demandaient, et
mes craintes, enfin, s'évanouirent lorsque j'eus revu cet homme si
simple et si élevé, et que sa bouche bienveillante eût, sans
hésitation, prononcé mon nom; il était absolument surprenant qu'il ne
l'eût pas oublié. Tel est le type parfait de l'homme de bien, qu'il
sera toujours reconnu, parce qu'il sera toujours le même; toujours
accessible, toujours maître de lui et toujours supérieur:
«... servetur ad imum
Qualis ab incoepto, et sibi constet!»
À mesure que j'expliquais le motif de ma visite, la physionomie de M.
de Chabrol passait de la surprise au mécontentement, et, enfin, à une
sorte d'indignation, «Ça ne saurait être ainsi, me dit-il dès que
j'eus fini; on ne peut se jouer de la sorte ni de moi, ni surtout de
vous. Ce qui me reste d'influence va y être employé, et tout de suite.
Mais il faut donner à tout ceci une tournure officielle; ainsi
approchez-vous de cette table et, sur-le-champ, écrivez-moi le résumé
de ce que vous venez de me dire!»
Je me mis à l'oeuvre, et ce brave homme, qui s'animait de plus en plus
par la haine de l'injustice, s'était également assis près de la même
table, et comme il savait d'avance quel allait être le contenu de ma
lettre, il s'était mis à tracer les deux suivantes, dignes d'être
conservées comme monuments de bienveillance et d'équité. La première
était à mon adresse, l'autre à celle de M. de Rigny; mais il me fut
permis d'en prendre copie avant qu'elle fût cachetée.
«J'ai reçu, Monsieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de
m'écrire, et je m'empresse d'y répondre.
C'est avec plaisir que je déclare que lorsque vous me demandâtes à
quitter les fonctions de sous-gouverneur du Collège d'Angoulême pour
prendre du service à la mer, je n'eus, en vous ordonnant de continuer
vos fonctions, d'autre but que de faire tourner au profit de
l'établissement des services que je considérais comme fort distingués
et fort importants. Ce fut, même, pour vous dédommager d'un
commandement à la mer, que je trouvai juste de faire assimiler vos
services du Collège Royal de Marine à ceux de la mer.
Au surplus, ceci est une affaire de bonne foi qui ne peut être
interprétée contre un officier qui, en obéissant, doit trouver toute
garantie dans les ordres qu'il reçoit et dans les dépêches qui émanent
du Ministère; et si le portefeuille de la Marine était resté, quelque
temps encore, entre mes mains, j'aurais prié le roi de vous
récompenser par le grade de capitaine de vaisseau, du sacrifice que
j'exigeais de vous. Agréez, etc.»
«Monsieur le Ministre, j'ai reçu, aujourd'hui, une réclamation de M.
de Bonnefoux relative à ses services à Angoulême. Il est certain qu'en
imposant à cet officier, qui demandait à aller à la mer, l'obligation
de continuer ses fonctions au Collège de la Marine, j'entendis, en le
plaçant dans le régime de l'ordonnance du 4 août 1824, que ses
services seraient assimilés à ceux de la mer pour son avancement, et
les ordres qu'il reçut n'avaient que ce juste but. Je recommande donc
ce capitaine de frégate à votre justice, et je lui réponds dans le
sens de la présente lettre. J'ai l'honneur, etc.»
J'adressai une nouvelle pétition à M. de Rigny, et je ne manquai pas
d'y insérer une copie de la première de ces deux lettres, la seconde
lui fut envoyée par M. de Chabrol. Il se passa quelques jours sans que
j'entendisse parler de la suite de cette affaire; un billet,
cependant, de M. de Chabrol m'arriva; sur son invitation, je me rendis
chez lui et j'appris que M. de Rigny ne lui avait pas répondu par
écrit, mais qu'ayant été rencontré par lui à la Chambre des Pairs et
interrogé à cet égard, il lui avait répondu qu'il trouvait plus
convenable d'en causer avec lui, à la première occasion, que d'en
faire l'objet d'une correspondance; mais qu'au résumé, les choses
étaient trop avancées pour qu'il crût qu'il existât un remède
possible. M. de Chabrol qui pensait qu'il n'était jamais trop tard
pour réparer une injustice, lui dit qu'il ne pouvait être de cet avis,
et qu'il croyait devoir l'avertir que si la loi ne consacrait pas mes
services et ceux des officiers qui étaient dans des positions
analogues à la mienne, il y proposerait un amendement quand elle
serait discutée à la Chambre des Pairs; qu'il avait tout lieu
d'espérer que cet amendement serait adopté, qu'alors la loi
reviendrait à la Chambre des députés, et qu'il était bien préférable
d'introduire aussitôt cet amendement.
Après avoir discuté le fait assez longuement, mon protecteur ne
changea pas d'avis, et cet avis prévalut. Il fut donc convenu qu'un
des députés, à qui j'avais déjà parlé, présenterait l'amendement lors
de la discussion de la loi, et que M. de Rigny ne le combattrait pas.
Ce fut effectivement la tournure que cette affaire prit. La
disposition convenue et rédigée par moi fut proposée aux votes de la
Chambre, adoptée par elle, insérée dans la loi comme un de ses
articles; mes droits furent reconnus, garantis; je fus placé sur la
liste des officiers qui avaient rempli les conditions voulues pour
changer de grade; et j'eus la satisfaction, non seulement de rentrer
dans ces droits, mais encore d'y rentrer par l'appui persévérant de
l'honnête homme qui épousa ma cause, comme si elle lui eût été
personnelle, et dont je ne pus trop admirer la droiture et l'équité.
Il ne fallait pourtant rien moins que le succès pour compenser toutes
les démarches, courses, lettres, visites, explications, écrits que
cette affaire nécessita; enfin, je réussis et je me consolai de tout;
mais il est réellement difficile d'être plus tiraillé, ballotté,
contrarié que je ne l'avais été pendant cette affaire et, en général,
depuis deux ans.
Il ne suffisait pas, cependant, que mes droits fussent reconnus et que
je fusse placé sur la liste des officiers qui avaient rempli les
conditions; car, pour profiter de cet avantage, il fallait de la
place, ou des vacances dans le cadre des capitaines de vaisseau; et
comme, en outre, toutes les nominations à ce grade sont au choix du
roi et aucune à l'ancienneté, et que je n'étais pas du nombre des
favorisés, il y avait tout lieu de penser, que je n'avais, au moins
pour bien longtemps, obtenu qu'un avantage chimérique.
Le ministre de la Marine avait, en effet, cédé aux Chambres sur tous
les points; et, sous prétexte qu'il y avait plus d'officiers en
activité qu'il n'était rigoureusement nécessaire pour le service de
paix, les capitaines de vaisseau avaient été réduits de 110 à 70, et
les capitaines de frégate de 130 à ce même nombre de 70. Rien n'est
funeste comme ces mesures violentes qui font placer à la retraite,
avant le temps, des officiers pleins de zèle et d'ardeur qui ont bien
servi; rien n'est mal calculé comme de limiter les cadres aux besoins
stricts du service, tandis qu'il est si évident qu'il faut laisser de
l'espérance à ceux qui peuvent se distinguer, et que l'émulation ne
s'entretient qu'autant qu'elle a le véhicule de la récompense et de
l'avancement.
Aucun ministre, jusque-là, n'avait autant transigé avec les Chambres;
tous avaient, à la tribune, soutenu les intérêts du corps; aussi, la
marine entière s'étonna-t-elle de voir celui d'entre eux qui,
jusque-là, avait eu, depuis la chute de l'empire, le plus de relations
avec les officiers de l'arme, prouver, par une série de mesures
fatales, que le ministère n'était pour lui qu'une affaire de calcul et
d'ambition. Plus tard, effectivement, il passa au ministère des
Affaires étrangères, celui de tous dont le rôle est le plus difficile
à soutenir devant les Chambres, et où il se montra peu à la hauteur
d'un poste si brillant.
Mais pour en revenir à ce qui me concernait, j'avais réussi; et il me
restait à ne pas désespérer que quelque circonstance avantageuse se
présentât dans la suite des temps.
Après l'issue des négociations que le consciencieux appui de M. de
Chabrol rendit si heureuses, j'appris que l'officier qui était chargé
des examens pour les capitaines de la Marine marchande dans la tournée
du Nord venait, comme tant d'autres, de subir une retraite prématurée.
Je fus invité à demander à le remplacer, je fus nommé et je fis cette
tournée; mais, à mon retour, voyant dans les journaux que celui qui
examinait dans le Midi avait, après sa tournée, obtenu le commandement
d'un bâtiment destiné à prendre la mer, je fis connaître mon désir
d'être rétabli dans cette tournée qui était celle que j'avais faite en
1830, et ayant été agréé, je me retrouvai en possession de ces
charmants voyages que j'ai, périodiquement, continués tous les ans,
aux mêmes époques, aux mêmes lieux, jusque et y compris 1835.
J'étais vraiment heureux et de mes séjours à Paris et de mes travaux
aux commissions du ministère, et de mes fonctions elles-mêmes, qui me
faisaient si bien accueillir dans les beaux ports que je visitais
toujours avec un plaisir nouveau. Là, je m'efforçais de concilier mes
devoirs avec la bienveillance, d'obtenir, par la douceur ou par des
questions convenablement posées, la conviction du savoir de mes
candidats; de les interroger comme un marin qui en veut mettre
d'autres à même de prouver qu'ils connaissent le métier, de forcer
ceux mêmes que j'étais obligé de refuser à convenir qu'à eux seuls en
était la faute; enfin, de donner à mes examens une tournure propre à
éclairer la partie capable de l'auditoire sur la force des examinés,
ainsi qu'à propager, chez l'autre partie, la connaissance des bonnes
doctrines, des solutions satisfaisantes, et à déraciner les routines,
les préjugés qui entravent les progrès de l'art naval.
Je sentis, en outre, la nécessité de ramener tous les idiomes
maritimes de nos ports divers à un même étendard grammatical,
d'adopter des définitions précises, de signaler les locutions
vicieuses; et c'est dans ces mêmes tournées que j'exécutai le projet
de composer un _Dictionnaire de marine abrégé_[204], que, cependant,
j'enrichis d'une grande quantité de mots nouveaux ou bien oubliés
jusqu'alors; et qui, à cet avantage, joignit celui de ne toucher
qu'aux définitions; de faire connaître, entre plusieurs mots de
signification pareille, celui qui était le plus accrédité, le plus
correct; d'élaguer, enfin, tout ce qui tient aux traités, ou qui est
trop variable de sa nature, pour figurer dans un livre aussi positif
qu'un dictionnaire. Les noms des machines à vapeur furent aussi
introduits dans mon livre[205], ainsi qu'une traduction en anglais et
en espagnol, des termes principaux qui se rattachent à la Marine.
[Note 204: Ce _Dictionnaire abrégé de Marine_ parut en 1834. C'est
un volume in-8º de 338 pages.]
[Note 205: Les pages 325 à 337 sont consacrées à ce sujet. Le
_Dictionnaire abrégé de Marine_ repose donc déjà sur l'idée qui devait
plus tard donner naissance au _Dictionnaire de la Marine à voiles_ et
de la _Marine à vapeur_.]
Ces tournées me valurent, enfin, une marque souverainement flatteuse
d'estime de quelques-uns de mes compatriotes de l'Hérault.
Peu après les dernières élections pour la Chambre des députés, je me
trouvais dans ce département, où, pour s'opposer à un candidat que la
majorité ne voulait pas porter, on en nomma un qui accepta seulement
par déférence pour l'opinion publique. On en parlait devant moi,
lorsqu'un des assistants s'étonna que l'idée ne fût venue à personne
de faire choix de moi; d'autres répondirent qu'on y avait pensé, mais
que la date du jour des élections était alors trop rapprochée pour
qu'on eût le temps de m'écrire à Paris, afin de savoir si je payais le
cens. On m'engagea à m'expliquer sur ce point et le premier des
assistants, qui avait le plus contribué à faire nommer le député
actuel, annonça son dessein, auquel les autres assistants promirent de
s'associer, de m'honorer de son suffrage ainsi que de ceux dont il
pourrait disposer. Les élections reviendront dans deux ou trois ans;
mais mon zélé partisan est mort depuis cette époque, mais
l'interruption de mes tournées doit refroidir les esprits; mais enfin,
je ne suis plus en règle pour le cens, car ma belle-mère et moi, nous
payons, en moins, une assez bonne somme d'impôts, depuis que nous
avons quitté nos appartements de Paris, elle pour se retirer à Orly,
et moi pour habiter Brest. Une perspective si honorable est donc
probablement perdue; mais il m'en restera un excellent souvenir.
De bien gaies, de bien douces, de bien belles années se passèrent
ainsi; toutefois, la fin en fut attristée par une banqueroute qui, en
nous faisant perdre moitié sur une somme assez considérable, nous
enleva cette portion de nos rentes d'où nous tenions le superflu qui
rendait notre existence si agréable à Paris.
Depuis assez longtemps, les bureaux m'avaient assuré que le commandant
de l'École navale ne désirant pas y prolonger son séjour au-delà de
l'année 1835, ils s'étaient promis de me proposer au ministre pour lui
succéder; je m'occupais peu de ce projet, parce que je pensais que la
détermination de quitter un si beau poste ne s'effectuerait pas avant
1836, et qu'à cette époque j'aurais les douze ans de grade requis pour
mon maximum de retraite, mais les choses étaient changées, et je
résolus de me mettre sérieusement en avant pour ce commandement s'il
venait à vaquer, ou pour tout autre qui pourrait se présenter.
Avant d'aller plus loin, je dois déclarer que, s'il est une chose au
monde que je déteste cordialement comme antipathique à mon caractère,
c'est le rôle, ou seulement l'apparence du rôle de solliciteur; ainsi,
j'avais bien voulu habiter Paris, mais j'aurais été désolé que l'on
pût croire que c'était pour demander, intriguer ou me pousser. J'avais
donc pris la résolution de me tenir à l'écart ou hors du contact privé
de toute autorité; et, tout en paraissant dans les bureaux ou dans le
cabinet du ministre, quand mon devoir m'en imposait la nécessité comme
examinateur ou comme membre rapporteur ou président de quelque
commission, je m'abstins, pendant ma longue résidence à Paris, de me
montrer une seule fois dans les salons, soit du ministre, soit des
officiers généraux qui avaient l'habitude de recevoir. Je ne changeai
pas de manière d'agir en présentant mes demandes, je les formulai avec
insistance, mais avec dignité; je les appuyai de ma personne ainsi que
du suffrage de quelques dignes amis; mais je ne pénétrai ni dans les
maisons, ni dans les rendez-vous de l'intrigue, et je m'en rapportai
tout à fait à la bonté de ma cause et à l'équité.
Ce fut alors que, connu de quelques capitalistes intéressés dans une
entreprise industrielle, je reçus la proposition d'accepter la
direction de la compagnie, avec avantages satisfaisants; on voulait
même me nommer sur-le-champ: c'était une fausse démarche, car je
dépendais du ministère qui pouvait ne pas y consentir. Espérant,
toutefois, qu'il ne s'y opposerait pas, je priai ces Messieurs de
m'écrire pour me faire une offre officielle, et je leur dis que cette
lettre me suffirait pour agir auprès du ministre. Cet avis étant
adopté, une lettre signée par l'unanimité des intéressés me fut
adressée; j'allai prier le ministre de me permettre d'accepter; et,
comme nous étions en 1835, et que mes douze ans de grade n'expiraient
qu'en 1836, de m'accorder, pendant cet intervalle, un congé avec
demi-solde ou même sans solde. L'affaire traîna quelques jours pendant
lesquels on me donnait des espérances; mais des informations étant
venues du ministère de la Guerre, où l'on en avait pris pour savoir
s'il existait des cas analogues, ces informations détruisirent ces
espérances, et ma demande fut rejetée. J'en fus contrarié, car cette
occupation me plaisait: c'était, pour mes vieux jours, une position
douce, de l'activité sans fatigue, une installation fixe, et je
restais à Paris.
Je revins alors à mes demandes d'embarquement; mais le commandant de
l'École navale faisant, réellement, connaître qu'il désirait être
remplacé, je fus nommé à ce commandement, et l'amiral Duperré, qui
était ministre, eut la bonté de me dire que j'aurais pu me dispenser
d'en faire la demande, car ni lui ni personne dans les bureaux ne
pensait à un autre choix. Le grade de capitaine de vaisseau vint en
même temps, et naturellement, je pensai à M. de Chabrol de qui je le
tenais en quelque sorte; aussi, lui écrivis-je pour lui faire
connaître ma nomination et pour lui renouveler tous mes sentiments de
reconnaissance. Lors de la publication de mon dictionnaire, j'avais
également saisi cette occasion de lui adresser une lettre qui
accompagnait un exemplaire de cet ouvrage dont je le priais de vouloir
bien accepter l'hommage. En cette circonstance, je lui parlai, non
seulement de mon dévouement à sa personne, mais encore de mon respect
pour son administration comme ministre de la Marine, pendant laquelle
les intérêts de l'arme avaient été soutenus avec chaleur, la justice
universellement observée, et plusieurs mesures très utiles
introduites. C'était l'expression de la vérité, et le cri de la
gratitude.
Une année presque entière s'est écoulée depuis que j'ai été nommé au
commandement que j'occupe, et j'ai eu bien des embarras de service, de
voyage, d'emménagement, d'affaires, de déplacements.
Mais tout est fini, l'École va bien, nous sommes bien casés; il n'y a
donc plus rien à désirer, si ce n'est que cet état de choses continue;
et, surtout, que les inquiétudes que je ne puis m'empêcher d'avoir sur
ton admission[206], soient entièrement dissipées. Ceci s'éclaircira
bientôt, et j'attends, je t'assure, cette solution avec bien de
l'impatience.
[Note 206: L'admission de Léon de Bonnefoux aux examens de sortie
de l'École de Saint-Cyr.]
Ma tâche, alors, serait finie, mon cher fils, car tu seras bientôt
majeur, et tu connais toute ma vie. Puissent mes récits contribuer à
te donner quelque expérience, et à graver dans ton âme l'amour du
bien, le dévouement à tes devoirs ainsi qu'à ton pays que tu es
destiné à servir de ton épée, l'attachement à la famille, et le besoin
de te distinguer!
C'est par là que tu marcheras ferme dans le sentier de l'honneur, et
que tu parviendras à la fin de ta carrière avec l'estime de toi-même
et celle des honnêtes gens.