SOMMAIRE:--Plan de conduite que je me trace.--La ville
d'Angoulême.--Une École de Marine dans l'intérieur des
terres.--Plaisanteries faciles.--Services considérables rendus
par l'École d'Angoulême.--S'il fallait dire toute ma pensée, je
donnerais la préférence au système d'une école à terre.--En 1827,
M. de Clermont-Tonnerre, alors ministre de la Guerre, au cours
d'une inspection générale des places fortes, visite le Collège de
Marine.--En l'absence de M. de Gallard, je suis gouverneur par
intérim et je le reçois.--Le prince de Clermont-Tonnerre, père du
ministre, qui voyage avec lui, me dit que son premier colonel a
été un Bonnefoux.--Il fait, à son retour à Paris, obtenir à mon
fils une demi-bourse au Prytanée de la Flèche.--En 1827 je
demande un congé pour Paris.--Promesses que m'avait faites M. de
Chabrol en 1824; sa fidélité à ses engagements.--Bienveillance
qu'il me montre.--Ne trouvant personne pour me remplacer il fait
assimiler au service de mer mon service au Collège de Marine.--Je
retourne à Angoulême.--Le ministère dont faisait partie M. de
Chabrol est renversé.--Le nouveau ministère décide la création
d'une École navale en rade de Brest.--Il supprime le Collège de
Marine d'Angoulême, et laisse seulement s'achever l'année
scolaire 1828-1829.--Je reçois un ordre de commandement pour
_l'Écho_.--Au moment où je franchissais les portes du collège
pour me rendre à Toulon un ordre ministériel me prescrit de
rester.--Projet d'École préparatoire pour la Marine, analogue au
Collège de la Flèche. On m'en destine le commandement. M. de
Gallard intervient et se le fait attribuer.--Ordre de me rendre à
Paris.--Offre du poste de gouverneur du Sénégal, que je
refuse.--Le commandant de l'École navale de Brest.--Promesse de
me nommer dans un an capitaine de vaisseau.--Le directeur du
personnel me presse de servir en attendant comme commandant en
second de l'École navale.--Je ne puis accepter cette position
secondaire après avoir été de fait, pendant cinq ans, chef du
Collège de Marine.
Je ne pouvais penser à arriver à Angoulême sans avoir réfléchi sur
mes nouvelles fonctions, sans m'être fait un plan de conduite. J'avais
cru reconnaître qu'il devait exister deux hommes en moi: le délégué du
Gouvernement et le représentant des familles. Ainsi, dans le premier
cas, et lorsque je paraissais sous un jour officiel, ce devait être le
règlement à la main; partout ailleurs, il me semblait convenable que
ce ne fut qu'avec des paroles d'encouragement et de bonté. Je
reconnaissais, surtout, qu'il me faudrait un calme à toute épreuve,
une patience imperturbable, une persévérance que rien ne pourrait
lasser; de la sévérité, parfois, mais beaucoup de formes et d'équité;
jamais une parole irritante; le plus tôt possible, une connaissance
approfondie de tous les noms, de toutes les familles, de la capacité,
du caractère de chacun, et, surtout, point de système particulier; car
si le proverbe marin «selon le vent, la voile» est vrai, c'est
spécialement avec la jeunesse qui est si mobile et si impressionnable.
Je me proposai d'avoir, de temps en temps, de l'indulgence, mais comme
moyen de ramener au bien, ou seulement dans les occasions où elle ne
pourrait pas être taxée de faiblesse; ainsi quand j'avais à punir,
c'était avec impassibilité, et parce que mon devoir m'y obligeait; et
quand j'avais à récompenser, c'était le plaisir dans toute ma
contenance, et parce que mon coeur m'y portait. Peu de propos m'ont
plus flatté que ces mots adressés par le maître d'équipage, Bartucci,
à quelques élèves qui lui avaient fait une espièglerie: «Laissez
faire, mes amis, le commandant vous attrapera sans courir.»
Je tenais beaucoup à ce qu'ils me vissent chez moi, quand ils avaient
à se présenter dans mon cabinet, toujours laborieux ou utilement
occupé, car il est bon de prêcher d'exemple et l'on peut bien
certainement dire de l'esprit de l'homme: _sequitur facilius quam
ducitur_. Enfin, je pensais qu'il fallait m'appliquer à résumer en moi
les qualités souvent opposées, et qui sont si nettement exprimées par
ce vers de Voltaire, empreint du caractère d'une impérissable vérité:
Qui n'est que juste est dur; qui n'est que sage est triste.
Tel est le fond du plan que je me fis, que j'ai suivi sans déviation
et à l'aide duquel, à une époque où il y avait, dit-on, tant de
turbulence parmi les jeunes gens, en général, je n'ai remarqué parmi
ceux qui se sont trouvés sous ma direction, qu'application et
docilité.
Te dirai-je, à ce sujet, ce qui vient d'avoir lieu ici, à l'époque de
l'arrivée de ta mère et de ta soeur à Brest. Le commandant en second
était malade à terre; pendant trois jours, je fus obligé de laisser la
direction du service, pour aller installer ces dames, au plus ancien
lieutenant de vaisseau. Le commandant en second s'en trouvait fort
préoccupé, les élèves le surent; ils lui écrivirent aussitôt, ainsi
qu'à moi, qu'il suffisait qu'ils connussent notre position pour nous
assurer que jamais la règle ne serait mieux observée; et qui proposa
cette lettre? de grands et robustes jeunes gens que les notes écrites,
qui m'avaient été laissées, qualifiaient d'ingouvernables, de très
dangereux, et qui sont, actuellement, sur le point de sortir de
l'École d'une manière fort distinguée. Je sais pourtant que, en ceci,
les succès passés ne garantissent pas la réussite à venir; toutefois,
il ne dépendra pas de moi que, jusqu'au bout, je ne remplisse ma tâche
avec honneur.
Ce fut un temps bien doux que celui que nous passâmes à Angoulême,
ville d'urbanité, de bienveillance, où nous fûmes adoptés comme si
nous avions été élevés dans son sein, et dans laquelle je n'étais pas
tellement captivé par mon service que, pendant les quatre mois que le
gouverneur résidait à l'école, je ne pusse tous les ans, jouir d'un
congé de deux à trois mois. C'est pendant ces congés que,
successivement, nous visitâmes Bordeaux, Marmande, Béziers et
Rochefort.
Comme établissement utile, beaucoup de choses ont été dites sur la
situation d'une École de Marine dans l'intérieur des terres; mais ses
détracteurs, tout en convenant qu'on y enseignait bien la théorie du
métier, taisaient, avec soin, que les élèves, avant de jouir de
l'exercice de leur grade, avaient, en sortant d'Angoulême, un an de
pratique à acquérir, en mer, sur une corvette d'instruction. Me
trouvant, aujourd'hui, à la tête de l'École, qui a été substituée au
Collège de Marine, et dans laquelle l'enseignement théorique marche de
front avec la pratique, sur rade, je dois être compétent dans la
question. Je pense donc, la main sur la conscience, que les deux
régimes me semblent avoir une somme à peu près égale d'avantages ainsi
que d'inconvénients. L'expérience, au surplus, est là pour démontrer
que la plupart des élèves provenant d'Angoulême sont devenus des
officiers qui peuvent rivaliser de talents avec tous ceux à qui on
voudra les comparer; aussi, s'il fallait dire le fond de ma pensée, je
donnerais la préférence au système d'une École à terre qui,
d'ailleurs, est beaucoup plus économique pour l'État.
En quittant le ministère de la Marine, M. de Clermont-Tonnerre avait
reçu le portefeuille de la Guerre. En 1827, il jugea convenable de
faire l'inspection générale des places fortes de nos frontières; son
retour s'effectua par Angoulême, où il s'arrêta pour visiter une
poudrerie qu'on venait d'y établir sur de nouveaux procédés, ainsi que
la fonderie de canons de Ruelle, très voisine d'Angoulême, et le
Collège de Marine où je lui rendis les honneurs de son rang. Il
savait, sans doute, que M. de Gallard était absent, et que j'étais
alors gouverneur par intérim; sans doute aussi, il se souvenait de
l'épisode à la suite du dîner où il m'avait invité, en 1824; car sans
me le rappeler précisément, et ni lui, ni moi, ne le devions, il me
combla de paroles gracieuses et me donna les marques du plus
affectueux intérêt. Il voyageait avec le prince de Clermont-Tonnerre,
son père, qui, m'entendant nommer, me dit que son premier colonel
avait été un Bonnefoux, et qui, te voyant, désira que tu entrasses à
la Flèche avec une demi-bourse qu'il te fit accorder, lors de son
retour à Paris, en se fondant sur les services de ma famille et sur le
manque de fortune privée de ta mère et de moi. Tu vois que cette
visite dut être bien satisfaisante pour moi, qui éprouvai, il faut le
dire, plus que de la joie à montrer au ministre, un aussi bel
établissement, prospérant par le concours des soins de l'officier que
lui-même avait auparavant exclu d'une promotion où tout semblait
l'appeler.
M. de Chabrol, lorsqu'il m'avait annoncé la signature de l'ordonnance
qui me nommait sous-gouverneur, avait eu la bonté de me dire plusieurs
choses extrêmement obligeantes, dont pas une ne devait sortir de ma
mémoire. Je dois mettre en première ligne l'espoir que je tenais de
lui de mon avancement, qu'il voulait rendre aussi prompt que possible
pour me dédommager des lenteurs, dont il savait, par Fleuriau, que ma
carrière avait été entravée. «Revenez me voir dans trois ans»,
m'avait-il dit, «je vous mettrai en évidence sur un beau bâtiment, et
dès que vous aurez rempli les conditions qui sont imposées par
l'ordonnance, vous n'attendrez pas longtemps le grade de capitaine de
vaisseau.»
Au bout de trois ans (en 1827), je me présentai ponctuellement à lui.
J'avais su par le directeur du personnel, chez qui j'étais allé avant
de songer à paraître devant M. de Chabrol, que lorsque j'avais fait la
demande d'un congé pour Paris, l'exact et scrupuleux ministre lui
avait ordonné de me réserver _la Bayadère_ qui était destinée à
naviguer sur la mer Méditerranée pour y servir de corvette
d'instruction aux élèves, dont la sortie d'Angoulême allait avoir
lieu; mais que quand il avait été question d'effectuer mon
remplacement, les officiers sur lesquels le choix aurait pu tomber
étaient absents, et que M. de Chabrol avait été forcé de changer
d'avis. Il me fit, en effet, prier, lorsqu'il me sut arrivé, de passer
dans son cabinet, et après m'avoir dit, lui-même, que je ne
commanderais pas _la Bayadère_ et qu'il allait m'ordonner de continuer
mes fonctions de sous-gouverneur, il s'exprima ainsi: «Je suis trop
juste, cependant, pour vous imposer une obligation qui vous serait
préjudiciable; il existe une ordonnance par laquelle le service des
gouverneurs des Colonies est assimilé au service de mer; le vôtre, et
pour vous seul, au Collège de Marine, vient d'être rangé dans la même
catégorie, ainsi votre avancement n'en souffrira pas; soyez-en bien
persuadé.»
Ma position nouvelle fut notifiée dans les bureaux et à Angoulême, où
je retournai le coeur pénétré d'un nouveau respect pour le ministre
qui savait si bien allier la justice, la probité aux exigences du
service, et qui, plus tard, comme homme d'État, dans une circonstance
des plus imposantes dont j'aurai l'occasion de parler, prouva qu'en
politique comme partout, la fidélité aux engagements pris constitue le
plus utile aussi bien que le plus noble des conseillers.
Lorsque, en 1806, je revenais de l'Inde, avec les espérances les plus
fondées d'être nommé lieutenant de vaisseau pendant cette même année,
la méprise ainsi que les irrésolutions de l'amiral Linois causèrent
une captivité qui retarda cet avancement de cinq ans. Lorsque,
ensuite, le voyage du duc d'Angoulême dans les ports de l'Océan eut
amené une circonstance qui devait me faire nommer capitaine de frégate
en 1815, l'arrivée de l'Empereur et les suites qui en découlèrent
retardèrent cet autre avancement de neuf nouvelles années. En 1828,
enfin, tout me disait que j'aurais dû être capitaine de vaisseau, mais
d'autres événements supérieurs entravèrent cette nomination qui n'a eu
lieu que sept ans après. De compte fait, voilà donc vingt et un ans
bien réels, perdus, en quelque sorte, dans ma carrière, et dont
quelques-uns de mes camarades plus favorisés ont eu l'heureuse chance
de pouvoir tirer parti dans la leur.
Mais pourquoi se comparer aux plus favorisés? pourquoi ne pas jeter
les yeux du côté opposé, pourquoi, par exemple, ne pas penser aux
centaines d'amis ou d'officiers, victimes des réactions ou des
révolutions politiques? pourquoi, surtout, ne pas me féliciter de
n'avoir pas partagé la triste destinée des Augier, des Verbois, des
Delaporte, des Céré, et autres si cruellement moissonnés à la fleur de
leur âge; et, en somme, n'est-ce pas, après tout, un bonheur assez
grand que d'être arrivé au point où je suis, avec l'estime générale,
sans exciter l'envie, à l'abri des reproches, exempt d'infirmités, et
n'ayant éprouvé aucun de ces revers ou de ces malheurs qui
empoisonnent toute une existence: _Segnius homines bona, quam mala
sentire_.
Au moment où les bienveillantes intentions que M. de Chabrol avait
bien voulu me manifester allaient se réaliser, un revirement de
politique vint renverser le cabinet dont ce ministre faisait partie:
alors, non seulement, il ne fut plus question de donner des marques de
satisfaction aux chefs ou employés du Collège de Marine; mais la
suppression de cet établissement fut méditée, la création de l'École
Navale en rade de Brest fut effectuée, et l'on ne voulut accorder que
le temps nécessaire pour laisser achever, aux élèves du Collège, les
études commencées pendant l'année, et pour nous donner des
destinations ou des retraites.
En ce qui me concernait, je reçus un ordre de commandement pour
_l'Écho_ qui venait de forcer très glorieusement le golfe de Lépante,
et dont le capitaine, promu au grade de capitaine de vaisseau après ce
beau fait d'armes, devait, à son retour en France, quitter son
bâtiment pour obtenir une position correspondant à son nouveau grade.
Toutefois, mes paquets étaient faits, et j'étais prêt à partir à la
première annonce de l'arrivée de _l'Écho_ à Toulon; mais, ce n'était pas
sans me trouver froissé de n'être pas avancé d'un pas de plus que
lorsque, deux ans auparavant, j'avais été désigné pour commander _la
Bayadère_. Enfin, le jour de quitter Angoulême parut, et je
franchissais les portes du Collège, quand une dépêche ministérielle
vint me prescrire de rester.
Le lendemain, une lettre officieuse d'un ami, que j'avais dans les
bureaux, m'apprit qu'il était décidé que l'établissement d'Angoulême
serait érigé en École préparatoire, comme La Flèche l'est pour
Saint-Cyr; et que le ministre, ayant l'intention de m'en donner le
commandement, m'avait, pour cet objet, dépossédé de _l'Écho_;
l'Ordonnance était, disait-on, à la signature du roi.
Il n'en fut, cependant, pas ainsi, car le gouverneur qui se trouvait à
Paris, apprit aussi cette nouvelle, réclama ce commandement qu'on
n'avait nullement cru pouvoir lui convenir, tant il le faisait
descendre en rang aussi bien qu'en émoluments, et il l'obtint.
J'avoue que j'étais fort peu satisfait, et que mes idées de retraite,
revinrent, dans mon esprit, dominantes et fondées; mais, d'un côté,
j'avais près de six ans de grade de capitaine de frégate, et, à cette
époque, après dix ans, l'on avait droit à la pension de retraite et au
rang honorifique du grade supérieur: de l'autre, le ministre
m'appelait en termes très obligeants pour me proposer un poste de
confiance. Je résolus donc de suspendre mes projets de retraite
jusqu'à ce que j'eusse connu quelles étaient les vues que l'on avait
sur moi, quitte à mettre ces projets à exécution, si l'on m'imposait
des obligations qui ne pussent pas cadrer avec le dessein bien arrêté
de n'achever mes dix ans que tout à fait selon ma convenance.
Avant de quitter Angoulême, j'avais été informé que si je voulais
demander le gouvernement du Sénégal, je l'obtiendrais facilement. Je
n'aurais jamais voulu ni conduire ma famille dans cette sorte d'exil,
ni m'en séparer pour le laps de temps que cette mission exigeait, et
j'avais répondu que ce serait me désobliger infiniment que de donner
une suite sérieuse à cette communication; il n'en fut plus question,
et il restait à savoir quelles étaient les vues du ministre. Je les
appris bientôt par le nouveau directeur du personnel, qui m'annonça
que le ministre avait le désir de me nommer commandant de l'École
navale dans un an, époque où le commandant actuel avait exprimé son
intention formelle d'être remplacé; qu'alors je serais nommé capitaine
de vaisseau; mais, qu'en attendant, il fallait que je servisse dans
cette École en qualité de commandant en second. Je commençai par
m'étonner que les ministres ne se regardassent pas comme solidaires
des promesses de leurs prédécesseurs, et qu'on ajournât à un an ce qui
avait été une condition de la prolongation forcée de mon séjour à
Angoulême; je fis ensuite remarquer que j'avais été de fait, pendant
cinq ans, chef du Collège de Marine, et que me voir ensuite, en sous
ordre, semblerait prouver à tous, que je convenais avoir démérité;
enfin que, quant à mon avancement, je préférais gagner mes épaulettes
de capitaine de vaisseau, à la mer, où j'étais prêt à aller dès que le
ministre l'ordonnerait.