obscure, encombrée à l'un de ses angles de meubles de rebut, parmi
lesquels j'ai vu la table de cuir des électeurs; à peine éclairée à
son extrémité orientale par les cinq étroites fenêtres inégales qui
pyramident dans le sens du pignon extérieur; entre quatre hautes
murailles chargées de fresques effacées, sous une voûte en bois à
nervures jadis dorées, seuls dans une espèce de pénombre qui ressemble
au commencement de l'oubli, tous grossièrement peints et figurés en
bustes d'airain dont le piédouche porte les deux dates qui ouvrent et
ferment chaque règne, les uns coiffés de lauriers comme des césars
romains, les autres fleuronnés du diadème germanique, là,
s'entre-regardent silencieusement, chacun dans sa sombre ogive, les
trois Conrad, les sept Henri, les quatre Othon, l'unique Lothaire, les
quatre Frédéric, l'unique Philippe, les deux Rodolphe, l'unique
Adolphe, les deux Albert, l'unique Louis, les quatre Charles, l'unique
Wenceslas, l'unique Robert, l'unique Sigismond, les deux Maximilien,
les trois Ferdinand, l'unique Mathias, les deux Léopold, les deux
Joseph, les deux François, les quarante-cinq fantômes qui, pendant
neuf siècles, de 911 à 1806, ont traversé l'histoire du monde, l'épée
de saint Pierre dans une main et le globe de Charlemagne dans l'autre.
A l'extrémité opposée aux cinq fenêtres, près de la voûte, noircit et
s'écaille une peinture médiocre qui représente le Jugement de Salomon.
Quand les électeurs avaient enfin désigné l'empereur, le sénat de
Francfort se réunissait dans celle salle; les bourgeois, divisés en
quatorze sections, selon les quatorze quartiers de la ville, se
rassemblaient au dehors dans la place. Alors les cinq fenêtres du
Kaisersaal s'ouvraient faisant face au peuple. La grande fenêtre,
celle du milieu, était surmontée d'un dais et restait vide. A la
moyenne fenêtre de droite, ornée d'un balcon de fer noir où j'ai
remarqué la route de Mayence, l'empereur apparaissait, seul, en grand
costume, la couronne en tête. A sa droite il avait, réunis dans la
petite fenêtre, les trois électeurs-archevêques de Mayence, de Trêves
et de Cologne. Aux deux autres fenêtres, à gauche de la grande fenêtre
vide, se tenaient, dans la moyenne, Bohême, Bavière et le palatin du
Rhin; dans la petite, Saxe, Brunswick et Brandebourg. Dans la place,
devant la façade du Rœmer, au milieu d'un vaste carré vide entouré
de gardes, il y avait un grand monceau d'avoine, une urne pleine de
monnaies d'or et d'argent, une table portant un lavoir d'argent et un
bocal de vermeil, et une autre table chargée d'un bœuf rôti tout
entier. Au moment où paraissait l'empereur, les trompettes et les
cymbales éclataient, et l'archimaréchal du saint-empire,
l'archichancelier, l'archiéchanson, l'architrésorier et
l'architranchant entraient en cortége dans la place. Au milieu des
acclamations et des fanfares, l'archimaréchal, à cheval, montait dans
le tas d'avoine jusqu'à la sangle de la selle et y remplissait une
mesure d'argent; l'archichancelier prenait le lavoir sur la table;
l'archiéchanson remplissait de vin et d'eau le bocal de vermeil;
l'architrésorier puisait des monnaies dans l'urne et les jetait au
peuple à pleines mains; l'architranchant coupait un morceau du bœuf
rôti. En ce moment-là surgissait le grand-référendaire de l'empire,
qui proclamait à haute voix le nouveau césar et lisait la formule du
serment. Quand il avait fini, le sénat dans la salle et les bourgeois
dans la place répondaient gravement: _Oui_. Pendant la prestation du
serment, le nouvel empereur, déjà formidable, ôtait la couronne et
tenait le glaive.
De 1564 à 1794, cette place aujourd'hui ignorée, cette salle
aujourd'hui déserte, ont vu neuf fois cette cérémonie majestueuse.
Les grandes charges de l'empire, étant héréditairement acquises aux
électeurs, étaient remplies par des délégués. Au moyen âge, les
monarchies secondaires tenaient à insigne honneur et à bonne politique
d'occuper les grands offices des deux empires qui avaient remplacé
l'empire romain. Chaque prince gravitait vers le centre impérial le
plus voisin de lui. Le roi de Bohême était archiéchanson de l'empire
d'Allemagne; le doge de Venise était protospataire de l'empire
d'Orient.
Après la proclamation au Rœmer venait le couronnement à la
collégiale.
J'ai suivi le cérémonial. En sortant du Kaisersaal, je suis allé à
l'église.
L'église collégiale de Francfort, dédiée à saint Barthélémy, se
compose d'une double nef-croisée du quatorzième siècle, surmontée
d'une belle tour du quinzième, malheureusement inachevée. L'église et
la tour sont en beau grès rouge noirci et rouillé par les années.
L'intérieur seul est badigeonné.
Encore ici une église belge. Des murs blancs; pas de vitraux; un riche
mobilier d'autels sculptés, de tombes coloriées, de tableaux et de
bas-reliefs. Dans les nefs, de sévères chevaliers de marbre, des
évêques moustachus du temps de Gustave-Adolphe qui ont des têtes de
lansquenets, d'admirables clochetons de pierre évidés et fouillés par
les fées, de magnifiques luminaires de cuivre qui rappellent la lampe
de l'alchimiste Gérard Dow, un Christ au tombeau peint au quatorzième
siècle, une Vierge au lit de mort, sculptée au quinzième. Dans le
chœur, de curieuses fresques, horribles avec saint Barthélémy,
charmantes avec la Madeleine; une rude et sauvage boiserie menuisée
vers 1400; boiseries et fresques données par le chevalier d'Ingelheim,
qui s'est fait peindre à genoux dans un coin et qui portait d'or aux
chevrons de gueules. Sur les murailles, une collection complète de ces
morions fantasques et de ces cimiers effrayants propres à la
chevalerie germanique, accrochés à des clous comme les poêlons et les
écumoires d'une batterie de cuisine. Près de la porte, une de ces
énormes horloges qui sont une maison à deux étages, un livre à trois
tomes, un poëme en vingt chants, un monde. En haut, sur un large
fronton flamand, s'épanouit le cadran de la journée; en bas, au fond
d'une espèce de caverne où se meuvent pêle-mêle dans les ténèbres une
foule de gros fils qu'on prendrait pour des antennes d'insectes
monstrueux, rayonne mystérieusement le cadran de l'année. Les heures
tournent en haut, les saisons marchent en bas. Le soleil dans sa
gloire de rayons dorés, la lune blanche et noire, les étoiles sur fond
bleu, opèrent des évolutions compliquées, lesquelles déplacent à
l'autre bout de l'horloge un système de petits tableaux où des
écoliers patinent, où des vieillards se chauffent, où des paysans
coupent le blé, où des bergères cueillent des fleurs. Des maximes et
des sentences un peu dévernies reluisent dans le ciel à la clarté des
étoiles un peu dédorées. Chaque fois que l'aiguille atteint un
chiffre, des portes s'ouvrent et se ferment sur le fronton de
l'horloge, et des jaquemarts armés de marteaux, sortant ou rentrant
brusquement, frappent l'heure sur le timbre en exécutant des
pyrrhiques bizarres. Tout cela vit, palpite et gronde dans la muraille
même de l'église, avec le bruit que ferait un cachalot enfermé dans la
grosse tonne de Heidelberg.
Cette collégiale possède un admirable Crucifiement de Van Dyck. Albert
Durer et Rubens y ont chacun un tableau, un Christ sur les genoux de
la Vierge. Le sujet est le même en apparence; les deux tableaux sont
bien différents. Rubens a posé sur les genoux de la divine mère un
Jésus enfant, Albert Durer y a jeté un Christ crucifié. Rien n'égale
la grâce du premier tableau, si ce n'est l'angoisse du second. Chacun
des deux peintres a suivi son génie. Rubens a choisi la vie, Albert
Durer a choisi la mort.
Un autre tableau, où l'angoisse et la grâce sont mêlées, c'est une
précieuse peinture sur cuir, du seizième siècle, qui représente
l'intérieur du sépulcre de sainte Cécile. L'encadrement est composé de
tous les principaux instants de la vie de la sainte. Au milieu, sous
une sombre crypte, la sainte est couchée tout de son long sur la face,
dans sa robe d'or, avec l'entaille de la hache au cou, plaie rose et
délicate qui ressemble à une bouche charmante et qu'on voudrait
baiser à genoux. Il semble qu'on va entendre la voix de la sainte
musicienne sortir et chanter _por la boca de su herida_. Au-dessous du
cercueil ouvert, ceci est écrit en lettres d'or: _En tibi sanctissimæ
virginis Ceciliæ in sepulchro jacentis imaginem, prorsus eodem
corporis situ expressam_. En effet, au seizième siècle, un pape, Léon
X, je crois, fit ouvrir la tombe de sainte Cécile, et cette ravissante
peinture n'est, dit-on, qu'un portrait exact du miraculeux cadavre.
C'est au centre de la collégiale, à l'entrée du chœur, au point
d'intersection du transsept et de la nef, que, depuis Maximilien II,
on couronnait les empereurs. J'ai vu dans un coin du transsept,
enveloppée dans un sac de papier gris qui lui donne la forme d'un
bourrelet d'enfant, l'immense couronne impériale en charpente plaquée
d'or qu'on suspendait au-dessus de leur tête pendant la cérémonie, et
je me suis souvenu qu'il y a un an j'avais vu le tapis fleurdelisé du
sacre de Charles X, roulé, ficelé et oublié sur une brouette dans les
combles de la cathédrale de Reims. A la droite même de la porte du
chœur, précisément à côté de l'endroit où l'on couronnait
l'empereur, la boiserie gothique étale complaisamment cette antithèse
sculptée en chêne: saint Barthélemy écorché, portant sa peau sur son
bras, et regardant avec dédain à sa gauche le diable juché sur une
magnifique pyramide de mitres, de diadèmes, de cimiers, de tiares, de
sceptres, d'épées et de couronnes. Un peu plus loin, le nouveau césar
pouvait, sous les tapisseries dont on le cachait sans doute, entrevoir
par instants debout dans l'ombre contre le mur, comme une apparition
sinistre, le spectre de pierre de cet infortuné pseudo-empereur
Gunther de Schwarzburg, la fatalité et la haine dans les yeux, tenant
d'un bras son écu au lion rampant et de l'autre son morion impérial;
fier et terrible tombeau, qui pendant deux cent trente ans a assisté
à l'intronisation des empereurs, et dont la tristesse de granit a
survécu à toutes ces fêtes de carton peint et de bois doré.
J'ai voulu monter sur le clocher. Le glockner qui m'avait conduit dans
l'église et qui ne sait pas un mot de français m'a abandonné aux
premières marches de la vis, et je suis monté seul. Arrivé en haut,
j'ai trouvé l'escalier obstrué par une barrière à pointes de fer; j'ai
appelé, personne n'a répondu; sur quoi j'ai pris le parti d'enjamber
la barrière. L'obstacle franchi, j'étais sur la plate-forme du
Pfarthurm. Là, j'ai eu un charmant spectacle. Sur ma tête un beau
soleil, à mes pieds toute la ville; à ma gauche la place du Rœmer,
à ma droite la rue des Juifs, posée comme une longue et inflexible
arête noire parmi les maisons blanches; çà et là quelques chevets
d'antiques églises pas trop défaites, deux ou trois hauts beffrois
flanqués de tourelles, sculptés à l'aigle de Francfort et répétés,
comme par des échos, au fond de l'horizon, par les trois ou quatre
vieilles tours-vigies qui marquaient autrefois les limites du petit
Etat libre; derrière moi le Mein, nappe d'argent rayée d'or par le
sillage des bateaux; le vieux pont avec les toits de Sachshausen et
les murs rougeâtres de l'ancienne maison teutonique; autour de la
ville, une épaisse ceinture d'arbres; au delà des arbres, une grande
table ronde de plaines et de champs labourés, terminée par les croupes
bleues du Taunus. Pendant que je rêvais je ne sais quelle rêverie,
adossé au tronçon du clocher tronqué de 1509, des nuages sont venus et
se sont mis à rouler dans le ciel, chassés par le vent, couvrant et
découvrant à chaque instant de larges déchirures d'azur et laissant
tomber partout sur la terre de grandes plaques d'ombre et de lumière.
Cette ville et cet horizon étaient admirables ainsi. Le paysage n'est
jamais plus beau que quand il revêt sa peau de tigre.--Je me croyais
seul sur la tour, et j'y serais resté toute la journée. Tout à coup un
petit bruit s'est fait entendre à côté de moi; j'ai tourné ta tête:
c'était une toute jeune fille de quatorze ans environ, à demi sortie
d'une lucarne, qui me regardait avec un sourire. J'ai risqué quelques
pas, j'ai dépassé un angle du Pfarthurm que je n'avais pas encore
franchi, et je me suis trouvé au milieu des habitants du clocher. Il y
a là tout un petit monde doux et heureux. La jeune fille, qui tricote;
une vieille femme, sa mère sans doute, qui file son rouet; des
colombes qui roucoulent perchées sur les gargouilles du clocher; un
singe hospitalier qui vous tend la main du fond de sa petite cabane;
les poids de la grosse horloge qui montent et descendent avec un bruit
sourd et s'amusent à faire mouvoir des marionnettes dans l'église où
l'on a couronné des empereurs; ajoutez à cela cette paix profonde des
lieux élevés, qui se compose du murmure du vent, des rayons du soleil
et de la beauté du paysage,--n'est-ce pas que c'est un ensemble pur et
charmant?--De la cage des anciennes cloches, la jeune fille a fait sa
chambre; elle y a mis son lit dans l'ombre, et elle y chante comme
chantaient les cloches, mais d'une voix plus douce, pour elle et pour
Dieu seulement. De l'un des clochetons inachevés, la mère a fait la
cheminée du petit feu de veuve où cuit sa pauvre marmite. Voilà le
haut du clocher de Francfort. Comment et pourquoi cette colonie
est-elle là, et qu'y fait-elle? Je l'ignore; mais j'ai admiré cela.
Cette fière ville impériale, qui a soutenu tant de guerres, qui a reçu
tant de boulets, qui a intronisé tant de césars, dont les murailles
étaient comme une armure, dont l'aigle tenait dans ses deux serres les
diadèmes que l'aigle d'Autriche posait sur ses deux têtes, est
aujourd'hui dominée et couronnée par l'humble foyer d'une vieille
femme, d'où sort un peu de fumée.
LETTRE XXV
LE RHIN.
D'où il sort.--La Suisse, le Rhin.--Aspects.--Qu'un fleuve est un
arbre.--Le trajet de Mayence à Cologne.--Détails.--Où commence
l'encaissement du fleuve.--Où il finit.--Tableaux.--Les
vignes.--Les ruines.--Les hameaux.--Les villes.--Histoire et
archéologie mêlées.--Bingen.--Oberwesel.--Saint-Goar.--Neuwied.
--Andernach.--Linz.--Sinzig.--Boppart.--Caub.--Braubach.--Coblenz.
--Ce qui a effrayé l'auteur à Coblenz.--Musées.--Quels sont les
peintres que possède chaque ville.--Curiosités et
bric-à-brac.--Paysages du Rhin.--Ce qu'a été le Rhin. Ce qu'il
est.--Remontez-le.--Le bateau-flèche.--Le dampfschiff.--La
barque à voile.--Le grand radeau.--Curieux détails sur
les anciennes grandes flottaisons du Rhin.--Vingt-cinq
bateaux à vapeur en route chaque jour.--Parallèle de
l'ancienne navigation et de la nouvelle.--Quarante-neuf
îles.--Souvenirs--Une jovialité de Schinderhannes rencontrant
une bande de juifs.--Ce que firent, en 1400, dans une église de
village, les quatre électeurs du Rhin.--Détails secrets et
inconnus de la déposition de Wenceslas.--Le Kœnigsstühl.--L'auteur
reconstruit le Kœnigsstühl aujourd'hui disparu.--De quelle manière
et dans quelle forme s'y faisait l'élection des empereurs.--Ce
que c'était que les sept électeurs du Saint-Empire.--L'élection
dans le Rœmer de Francfort comparée avec l'élection sur le
Kœnigsstühl.--Côtés inédits et ignorés de l'histoire.--La
bannière impériale.--Ce qu'elle était avant Lothaire.--Ce que
Lothaire y changea.--Ce qu'elle a été depuis.--L'aigle à deux
têtes.--Sa première apparition.--Ce que le peuple concluait
de la façon dont la bannière flottait.--Chute de la
bannière.--Vue de Caub.--Etrange aspect du Pfalz.--Ce que
c'est.--Les châteaux du Rhin.--Dénombrement.--Combien il y en
a.--Quels sont leurs noms.--Leurs dates.--Leur histoire.--Qui
les a bâtis.--Qui les a ruinés.--Destinée de tous.--Détail de
chacun.--Coup d'œil sur les vallées.--Sept burgs dans le
Wisperthal.--Une abbaye et six forteresses dans les
Sept-Monts.--Trois citadelles dans la plaine de Mayence.--Le
Godesberg dans la plaine de Cologne.--Hymne aux châteaux du
Rhin.
Mayence, 1er octobre.
Un ruisseau sort du lac de Toma, sur la pente orientale du
Saint-Gothard; un autre ruisseau sort d'un autre lac au pied du mont
Lukmanierberg; un troisième ruisseau suinte d'un glacier et descend à
travers les rochers d'une hauteur de mille toises. A quinze lieues de
leurs sources, ces ruisseaux viennent aboutir au même ravin près
Reichenau. Là, ils se mêlent. N'admirez-vous pas, mon ami, de quelle
façon puissante et simple la Providence produit les grandes choses?
Trois pâtres se rencontrent, c'est un peuple; trois ruisseaux se
rencontrent, c'est un fleuve.
Le peuple naît le 17 novembre 1307, la nuit, au bord d'un lac où trois
pasteurs viennent de s'embrasser; il se lève, il atteste le grand Dieu
qui fait les paysans et les césars, puis il court aux fléaux et aux
fourches. Géant rustique, il prend corps à corps le souverain géant,
l'empereur d'Allemagne. Il brise à Kussnacht le bailli Gessler, qui
faisait adorer son chapeau; à Sarnen le bailli Landenberg, qui crevait
les yeux aux vieillards; à Thalewyl le bailli Wolfenschiess, qui tuait
les femmes à coups de hache; à Morgarten le duc Léopold; à Morat
Charles le Téméraire. Il enterre sous la colline de Buttisholz les
trois mille Anglais d'Enguerrand de Coucy. Il tient en respect à la
fois les quatre formidables ennemis qui lui viennent des quatre points
cardinaux; il bat à Sempach le duc d'Autriche, à Granson le duc de
Bourgogne, à Chillon le duc de Savoie, à Novarre le duc de Milan; et
notons en passant qu'à Novarre, en 1513, le duc de Milan était duc par
le droit de l'épée et s'appelait Louis XII, roi de France. Il accroche
à un clou dans ses arsenaux, au-dessus de ses habits de paysan, à côté
des colliers de fer qu'on lui destinait, les splendides armures
ducales des princes vaincus; il a de grands citoyens, Guillaume Tell
d'abord, puis les trois libérateurs, puis Pierre Collin et
Gundoldingen, qui ont laissé leur sang sur la bannière de leur ville,
et Conrad Baumgarten, et Scharnachthal, et Winkelried qui se jetait
sur les piques comme Curtius dans le gouffre; il lutte à Bellinzona
pour l'inviolabilité du sol, et à Cappel pour l'inviolabilité de la
conscience; il perd Zwingli en 1531, mais il délivre Bonnivard en
1536; et depuis lors il est debout. Il accomplit sa destinée entre les
quatre colosses du continent, ferme, solide, impénétrable, nœud de
civilisation, asile de science, refuge de la pensée, obstacle aux
envahissements injustes, point d'appui aux résistances légitimes.
Depuis six cents ans, au centre de l'Europe, au milieu d'une nature
sévère, sous l'œil d'une providence bienveillante, ces grands
montagnards, dignes fils des grandes montagnes, graves, froids et
sereins comme elles, soumis à la nécessité, jaloux de leur
indépendance, en présence des monarchies absolues, des aristocraties
oisives et des démocraties envieuses, vivent de la forte vie
populaire, pratiquant à la fois le premier des droits, la liberté, et
le premier des devoirs, le travail.
Le fleuve naît entre deux murailles de granit; il fait un pas, et il
rencontre à Andeer, village roman, le souvenir de Charlemagne; à
Coire, l'ancienne Curia, le souvenir de Drusus; à Feldkirck, le
Souvenir de Masséna; puis, comme consacré pour les destinées qui
l'attendent par ce triple baptême germanique, romain et français,
laissant l'esprit indécis entre son étymologie grecque [Grec: Rheein],
et son étymologie allemande _Rinnen_, qui toutes deux signifient
_couler_, il coule en effet, franchit la forêt et la montagne, gagne
le lac de Constance, bondit à Schaffouse, longe et contourne les
arrière-croupes du Jura, côtoie les Vosges, perce la chaîne des
volcans morts du Taunus, traverse les plaines de la Frise, inonde et
noie les bas-fonds de la Hollande, et après avoir creusé dans les
rochers, les terres, les laves, les sables et les roseaux, un ravin
tortueux de deux cent soixante-dix-sept lieues, après avoir promené
dans la grande fourmilière européenne le bruit perpétuel de ses vagues
qu'on dirait composé de la querelle éternelle du nord et du midi,
après avoir reçu douze mille cours d'eau, arrosé cent quatorze villes,
séparé, ou, pour mieux dire, divisé onze nations, roulant dans son
écume et mêlant à sa rumeur l'histoire de trente siècles et de trente
peuples, il se perd dans la mer. Fleuve-Protée; ceinture des empires,
frontière des ambitions, frein des conquérants; serpent de l'énorme
caducée qu'étend sur l'Europe le dieu du Commerce; grâce et parure du
globe; longue chevelure verte des Alpes qui traîne jusque dans
l'Océan.
Ainsi trois pâtres, trois ruisseaux. La Suisse et le Rhin s'engendrent
de la même façon dans les mêmes montagnes.
Le Rhin a tous les aspects, il est tantôt large, tantôt joyeux. Il est
glauque, transparent, rapide, joyeux de cette grande joie qui est
propre à tout ce qui est puissant. Il est torrent à Schaffouse,
gouffre à Laufen, rivière à Sickingen, fleuve à Mayence, lac à
Saint-Goar, marais à Leyde.
Il se calme, dit-on, et devient lent vers le soir comme s'il
s'endormait; phénomène plutôt apparent que réel, visible sur tous les
grands cours d'eau.
Je l'ai dit quelque part, l'unité dans la variété, c'est le principe
de tout art complet. Sous ce rapport la nature est la plus grande
artiste qu'il y ait. Jamais elle n'abandonne une forme sans lui avoir
fait parcourir tous ses logarithmes. Rien ne se ressemble moins en
apparence qu'un arbre et un fleuve; au fond pourtant l'arbre et le
fleuve ont la même ligne génératrice. Examinez, l'hiver, un arbre
dépouillé de ses feuilles, et couchez-le en esprit à plat sur le sol,
vous aurez l'aspect d'un fleuve vu par un géant à vol d'oiseau. Le
tronc de l'arbre, ce sera le fleuve; les grosses branches, ce seront
les rivières; les rameaux et les ramuscules, ce seront les torrents,
les ruisseaux et les sources; l'élargissement de la racine, ce sera
l'embouchure. Tous les fleuves, vus sur une carte géographique, sont
des arbres qui portent des villes tantôt à l'extrémité des rameaux
comme des fruits, tantôt dans l'entre-deux des branches comme des
nids; et leurs confluents et leurs affluents innombrables imitent,
suivant l'inclinaison des versants et la nature des terrains, les
embranchements variés des différentes espèces végétales, qui toutes,
comme on sait, tiennent leurs jets plus ou moins écartés de la tige
selon la force spéciale de leur séve et la densité de leur bois. Il
est remarquable que, si l'on considère le Rhin de cette façon, l'idée
royale qui semble attachée à ce robuste fleuve ne l'abandonne pas. L'Y
de presque tous les affluents du Rhin, de la Murg, du Neckar, du Mein,
de la Nahe, de la Lahn, de la Moselle et de l'Aar a une ouverture
d'environ quatre-vingt-dix degrés. Bingen, Niederlahnstein, Coblenz
sont dans des angles droits. Si l'on redresse par la pensée debout sur
le sol l'immense silhouette géométrale du fleuve, le Rhin apparaît
portant toutes ses rivières à bras tendu et prend la figure d'un
chêne.
Les innombrables ruisseaux dans lesquels il se divise avant d'arriver
à l'Océan sont ses racines mises à nu.
La partie du fleuve la plus célèbre et la plus admirée, la plus riche
pour le géologue, la plus curieuse pour l'historien, la plus
importante pour le politique, la plus belle pour le poëte, c'est ce
tronçon du Rhin central qui, de Bingen à Kœnigswinter, traverse du
levant au couchant le noir chaos de collines volcaniques que les
Romains nommaient les Alpes des Cattes.
C'est là ce fameux trajet de Mayence à Cologne que presque tous les
_tourists_ font en quatorze heures dans les longues journées d'été. De
cette manière on a l'éblouissement du Rhin, et rien de plus. Lorsqu'un
fleuve est rapide, pour le bien voir il faut le remonter et non le
descendre. Quant à moi, comme vous savez, j'ai fait le trajet de
Cologne à Mayence, et j'y ai mis un mois.
De Mayence à Bingen, comme de Kœnigswinter à Cologne, il y a sept
ou huit lieues de riches plaines vertes et riantes, avec de beaux
villages heureux au bord de l'eau. Mais, ainsi que je vous le disais
tout à l'heure, le grand encaissement du Rhin commence à Bingen par le
Rupertsberg et le Niederwald, deux montagnes de schiste et d'ardoise,
et finit à Kœnigswinter, au pied des Sept-Monts.