Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.
Une inscription latine contient des macrons (barre horizontale) sur
certaines lettres qui sont indiquées comme ceci: [=X], où «X»
représente les lettres sur lesquelles se trouve le macron.
LE RHIN
III
TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE
Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation
rue de Vaugirard, 9
VICTOR HUGO
LE RHIN
III
COLLECTION HETZEL
PARIS
LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
rue Pierre-Sarrazin, No 14
1858
Droit de traduction réservé
LETTRE XXIII
MAYENCE.
L'auteur définit le chemin de fer.--Particularités du chemin de
fer de Mayence à Francfort.--Dévastations sauvages et progrès
hideux du «bon goût.»--L'auteur compare entre elles Cologne,
Francfort et Mayence.--La cathédrale de Mayence.--Edifice
à double abside.--Plan géométral.--Les clochers.--Portes
de bronze.--Fac-simile de l'inscription. Voyage attentif
et curieux de l'auteur à travers les tombeaux des
archevêques-électeurs.--Dénombrement.--Détails.--Rapprochements.
--Singulière histoire de l'astrologue Mabusius.--Monsieur Louis
Colmar, pendant de monsieur Antoine Berdolet.--Jean et Adolphe de
Nassau, pendants d'Adolphe et Antoine de Schauenbourg.--Il y a
quarante-trois tombeaux.--Fastrada, femme de Charlemagne.--Son
épitaphe.--Fac-simile.--792.--Le bon vieux Suisse qui raconte ces
histoires.--Ameublements différents des deux absides.--Magnifique
menuiserie rococo.--Salle capitulaire.--Cloître.--Le bas-relief
énigmatique.--Frauenlob.--La fontaine de la place du
Marché.--Inscriptions.--Mayence du haut de la citadelle.--De
quelle façon les femmes sont curieuses à
Mayence.--Adlerstein.--Ce que c'est que le point noir qu'on voit
là-bas.
Mayence, septembre.
Mayence et Francfort, comme Versailles et Paris, ne sont plus
aujourd'hui qu'une même ville. Au moyen âge il y avait entre les deux
cités huit lieues, c'est-à-dire deux journées; aujourd'hui cinq quarts
d'heure les séparent, ou plutôt les rapprochent. Entre la ville
impériale et la ville électorale, notre civilisation a jeté ce trait
d'union qu'on appelle un chemin de fer. Chemin de fer charmant, qui
côtoie le Mein par instants, qui traverse une verte, riche et vaste
plaine, sans viaducs, sans tunnels, sans déblais ni remblais, avec de
simples assemblages de bois sous les rails; chemin de fer que les
pommiers ombragent paternellement ainsi qu'un sentier de village; qui
est livré, sans fossés ni grilles, de plain-pied, à la bonhomie
saturnienne des gamins allemands, et tout le long duquel il semble
qu'une main invisible vous présente l'un après l'autre les vergers,
les jardins et les champs cultivés, les retirant ensuite en hâte et
les enfonçant pêle-mêle au fond du paysage comme des étoffes
dédaignées par l'acheteur.
Francfort et Mayence sont, comme Liége, d'admirables villes
dévastées par le bon goût. Je ne sais quelle propriété corrosive
ont l'architecture blafarde, les colonnades de plâtre, les
églises-théâtres et les palais-guinguettes; mais il est certain que
toutes les pauvres vieilles cités fondent et se dissolvent rapidement
dans ces affreux tas de maisons blanches. J'espérais voir à Mayence le
Martinsburg, résidence féodale des électeurs-archevêques jusqu'au
dix-septième siècle; les Français en avaient fait un hôpital, les
Hessois l'ont rasé pour agrandir le port franc. Quant à l'hôtel des
marchands, bâti en 1317 par la fameuse ligue des cent villes,
splendidement décoré des statues de pierre des sept électeurs portant
leurs blasons, au-dessous desquels deux figures colossales soutenaient
l'écu de l'empire, on l'a démoli pour faire une place. Je comptais me
loger vis-à-vis, dans cette hôtellerie des Trois-Couronnes ouverte dès
1360 par la famille Cleemann, à coup sûr la plus ancienne auberge de
l'Europe; je m'attendais à une de ces hôtelleries comme en décrit le
chevalier de Gramont, avec l'immense cheminée, la grande salle à
piliers et à solives, dont le mur n'est qu'un vitrage maillé de plomb,
et au dehors la borne à monter sur mule. Je n'y suis pas même entré.
La vieille auberge Cleemann est à présent une espèce de faux hôtel
Meurice, avec des rosaces en carton pierre aux plafonds, et aux
fenêtres ce luxe de draperies et cette indigence de rideaux qui
caractérisent les hôtelleries allemandes.
Quelque jour Mayence fera de la maison de _Bona Monte_ et de la maison
_Zum Jungen_ ce que Paris a fait du vénérable logis du pilier des
halles. On détruira, pour le remplacer par quelque méchante façade
ornée d'un méchant buste, le toit natal de ce Jean Gensfleisch,
gentilhomme de la chambre de l'électeur Adolphe de Nassau, que la
postérité connaît sous le nom de _Guttemberg_, comme elle connaît sous
le nom de _Molière_ Jean-Baptiste Poquelin, valet de chambre du roi
Louis XIV.
Cependant les vieilles églises défendent encore ce qui les entoure; et
c'est autour de sa cathédrale qu'il faut chercher Mayence, comme c'est
autour de sa collégiale qu'il faut chercher Francfort.
Cologne est une cité gothique encore attardée dans l'époque romane;
Francfort et Mayence sont deux cités gothiques déjà plongées dans la
renaissance, et même, par beaucoup de côtés, dans le style rocaille et
chinois. De là, pour Mayence et Francfort, je ne sais quel air de
villes flamandes qui les distingue et les isole presque parmi les
villes du Rhin.
On sent à Cologne que les austères constructeurs du Dôme, maître
Gérard, maître Arnold et maître Jean, ont longtemps empli toute la
ville de leur souffle. Il semble que ces trois grandes ombres aient
veillé pendant quatre siècles sur Cologne, protégeant l'église de
Plectrude, l'église d'Annon, le tombeau de Théophanie et la chambre
d'or des onze mille vierges, barrant la route au faux goût, tolérant à
peine les imaginations presque classiques de la renaissance, gardant
la pureté des ogives et des archivoltes, sarclant les chicorées de
Louis XV partout où elles se hasardaient, maintenant dans toute la
vivacité de leurs profils et de leurs arêtes les pignons taillés et
les sévères hôtels du quatorzième siècle; et qu'elles ne se soient
retirées, comme le lion devant l'âne, qu'en présence de l'art bête et
abominable des architectes parisiens de l'Empire et de la
Restauration. A Mayence et à Francfort, l'architecture-Rubens, la
ligne gonflée et puissante, le riche caprice flamand, l'épaisse et
inextricable végétation des grillages de fer chargés de fleurs et
d'animaux, l'inépuisable variété des encoignures et des tourelles; la
couleur, le phénomène; le contour joufflu, pansu, opulent, ayant plus
de santé encore que de beauté; le mascaron, le triton, la naïade, le
dauphin ruisselant, toute la sculpture païenne charnue et robuste,
l'ornementation énorme, hyperbolique et exorbitante, le mauvais goût
magnifique, ont envahi la ville depuis le commencement du dix-septième
siècle, et ont empanaché et enguirlandé, selon leur poétique
fantasque, la vieille et grave maçonnerie allemande. Aussi, ce ne sont
partout que devantures historiées, ouvrées et guillochées; frontons
compliqués de pots à feu, de grenades, de pommes de pin, de cippes et
de rocailles, offrant des profils de buissons d'écrevisses; et pignons
volutés à trois marteaux comme la perruque de cérémonie de Louis XIV.
Vues à vol d'oiseau, Mayence et Francfort, ayant, l'une sur le Rhin,
l'autre sur le Mein, la même position que Cologne, ont nécessairement
la même forme. Sur la rive qui leur fait face, le pont de bateaux de
Mayence a produit Castel, et le pont de pierre de Francfort a produit
Sachshausen, comme le pont de Cologne a produit Deutz.
[Illustration]
Le dôme de Mayence, de même que les cathédrales de Worms et de Trèves,
n'a pas de façade, et se termine à ses deux extrémités par deux
chœurs. Ce sont deux absides romanes, ayant chacune son transsept,
qui se regardent et que réunit une grande nef. On dirait deux églises
soudées l'une à l'autre par leur façade. Les deux croix se touchent et
se mêlent par le pied. Cette disposition géométrale engendre en
élévation six campaniles, c'est-à-dire sur chaque abside un gros
clocher entre deux tourelles, ainsi que le prêtre entre le diacre et
le sous-diacre, symbolisme que reproduit, comme je l'ai dit ailleurs,
la grande rosace de nos cathédrales entre ses deux ogives.
Les deux absides dont la réunion compose la cathédrale de Mayence sont
de deux époques différentes, et, quoique presque identiques en dessin
géométral, aux dimensions près, présentent, comme édifices, un
contraste complet et frappant. La première et la moins grande date du
dixième siècle. Commencée en 978, elle a été terminée en 1009. La
seconde, dont le gros clocher a deux cents pieds de haut, a été
commencée peu après, mais elle a été incendiée en 1190, et depuis lors
chaque siècle y a mis sa pierre. Il y a cent ans, le goût régnant a
envahi le dôme; toute la flore de l'architecture Pompadour a mêlé ses
jets de pierre, ses falbalas et ses ramages aux dentelures byzantines,
aux losanges lombards et aux pleins cintres saxons, et aujourd'hui
cette végétation bizarre et grimaçante couvre la vieille abside. Le
gros clocher, cône large, trapu, ample à sa base, superbement chargé
de trois riches diadèmes fleuronnés dont les diamètres décroissent de
sa base à son sommet, taillé partout à roses et à facettes, semble
plutôt bâti avec des pierreries qu'avec des pierres. Sur l'autre
grosse tour, grave, simple, byzantine et gothique, qui lui fait face,
des maçons modernes ont érigé, probablement par économie, une coupole
également pointue, appuyée à sa base sur un cercle de pignons aigus
ressemblant à la couronne de fer des rois lombards, coupole en zinc,
parfaitement nue, sans dorure et sans ornement, d'un profil légèrement
renflé, qui rappelle l'ancienne coiffure pontificale des temps
primitifs. On dirait la sévère tiare de Grégoire VII regardant la
tiare splendide de Boniface VIII. Haute pensée, posée, construite et
sculptée là par le temps et le hasard, ces deux grands architectes.
Tout ce vénérable ensemble est badigeonné en rose; tout, du haut en
bas, les deux absides, la grande nef et les six clochers. La chose est
faite avec recherche et goût. On a décerné le rose pâle au clocher
byzantin, et le rose vif au clocher Pompadour.
Comme la chapelle d'Aix, la cathédrale de Mayence a ses portes de
bronze ornées de têtes de lions; celles d'Aix-la-Chapelle sont
romaines. Quand j'ai visité Aix et que j'ai vu ces portes, j'y ai,
vous vous en souvenez, vainement cherché la fêlure qu'y fit, dit-on,
et qu'y dut faire en effet le coup de pied du diable lorsqu'il s'en
alla furieux d'avoir avalé l'âme d'un loup au lieu de l'âme d'un
bourgeois ayant pignon sur rue. Aucune histoire de ce genre ne
recommande les portes du dôme de Mayence. Elles sont du onzième siècle
et ont été données par l'archevêque Willigis à l'église, aujourd'hui
démolie, de Notre-Dame, où on les a prises pour les enclaver dans un
majestueux portail roman de la cathédrale. Sur les deux battants d'en
haut sont écrits en caractères romains les priviléges accordés à la
ville en 1135 par l'archevêque Adalbert, second électeur de Cologne.
Au-dessous est gravée sur une seule ligne cette légende plus ancienne
(_sic_):
[Illustration:
WILLIGISVS ARCHIEPSEX EX METALLI
SPECIE VALVAS EFFECERAT PRIMVS]
Si l'intérieur de Mayence rappelle les villes flamandes, l'intérieur
de sa cathédrale rappelle les églises belges. La nef, les chapelles,
les deux transsepts et les deux absides sont sans vitraux, sans
mystère, badigeonnés en blanc du pavé à la voûte, mais somptueusement
meublés. De toutes parts surgissent à l'œil les fresques, les
tableaux, les boiseries, les colonnes torses et dorées; mais les vrais
joyaux de cet immense édifice, ce sont les tombeaux des
archevêques-électeurs. L'église en est pavée, les autels en sont
faits, les piliers en sont étayés, les murs en sont couverts; ce sont
de magnifiques lames de marbre et de pierre, plus précieuses
quelquefois par la sculpture et le travail que les lames d'or du
temple de Salomon. J'ai constaté, tant dans l'église que dans la salle
capitulaire et le cloître, un tombeau du huitième siècle, deux du
treizième, six du quatorzième, six du quinzième, onze du seizième,
huit du dix-septième et neuf du dix-huitième; en tout quarante-trois
sépulcres. Dans ce nombre je ne compte ni les tombeaux-autels,
difficiles à aborder et à explorer, ni les tombeaux-pavés, sombre et
confuse mosaïque de la mort, de jour en jour plus effacée sous les
pieds de ceux qui vont et viennent.
J'omets également les quatre ou cinq tombeaux insignifiants du
dix-neuvième siècle.
Toutes ces tombes, cinq exceptées, sont des sépultures d'archevêques.
Sur ces trente-huit cénotaphes, dispersés sans ordre chronologique et
comme au hasard sous une forêt de colonnes byzantines à chapiteaux
énigmatiques, l'art de six siècles se développe, végète et croise
inextricablement ses rameaux, d'où tombent, comme un double fruit,
l'histoire de la pensée en même temps que l'histoire des faits. Là,
Liebenstein, Hompurg, Gemmingen, Heufenstein, Brandebourg, Steinburg,
Ingelheim, Dalberg, Eltz, Stadion, Weinsberg, Ostein, Leyen,
Hennenberg, Tour-et-Taxis, presque tous les grands noms de l'Allemagne
rhénane, apparaissent à travers ce sombre rayonnement que les tombeaux
répandent dans les ténèbres des églises. Toutes les fantaisies
d'époque, d'artiste et de mourant se mêlent à toutes les épitaphes.
Les mausolées du dix-huitième siècle s'entr'ouvrent et laissent
échapper leur squelette emportant dans ses longs doigts sans chair des
mitres d'archevêques et des chapeaux d'électeurs. Les archevêques
contemporains de Richelieu et de Louis XIV rêvent couchés au bas de
leurs sarcophages et appuyés sur le coude. Les arabesques de la
renaissance accrochent leurs vrilles et perchent leurs chimères dans
les délicats feuillages du quinzième siècle, et font entrevoir, sous
mille complications charmantes, des statuettes, des distiques latins
et des blasons coloriés. Des noms sévères, _Mathias Burhecg_, _Conradus
Rheingraf_ (Conrad, comte du Rhin), s'inscrivent, entre le moine
tonsuré qui figure le clergé et l'homme d'armes morionné qui figure la
noblesse, sous la pure ogive à triangle équilatéral du quatorzième
siècle; et sur la lame peinte et dorée du treizième siècle, de
gigantesques archevêques qui ont des monstres apocalyptiques sous les
pieds couronnent de leurs deux mains à la fois des rois et des
empereurs moindres qu'eux. C'est dans cette hautaine attitude que vous
regardent fixement avec leurs yeux de momie égyptienne Siegfried, qui
couronna deux empereurs: Henri de Thuringe et Wilhelm de Hollande; et
Pierre Aspeld, qui couronna deux empereurs et un roi: Louis de
Bavière, Henri VII et Jean de Bohême. Les armoiries, les manteaux
héraldiques, la mitre, la couronne, le chapeau électoral, le chapeau
cardinal, les sceptres, les épées, les crosses, abondent, s'entassent
et s'amoncellent sur ces monuments, et s'efforcent de recomposer
devant l'œil du passant cette grande et formidable figure qui
présidait les neuf électeurs de l'empire d'Allemagne et qu'on appelait
l'archevêque de Mayence. Chaos, déjà à demi submergé dans l'ombre, de
choses augustes ou illustres, d'emblèmes vénérables ou redoutables,
d'où ces puissants princes voulaient faire sortir une idée de grandeur
et d'où sort une idée de néant.
Chose remarquable et qui prouve jusqu'à quel point la Révolution
française était un fait providentiel et comme la résultante
nécessaire, et pour ainsi dire algébrique, de tout l'antique ensemble
européen, c'est que tout ce qu'elle a détruit a été détruit pour
jamais. Elle est venue à l'heure dite, comme un bûcheron pressé de
finir sa besogne, abattre en hâte et pêle-mêle tous les vieux arbres
mystérieusement marqués par le Seigneur. On sent, ainsi que je crois
l'avoir déjà indiqué quelque part, qu'elle avait en elle le _quid
divinum_. Rien de ce qu'elle a jeté bas ne s'est relevé, rien de ce
qu'elle a condamné n'a survécu, rien de ce qu'elle a défait ne s'est
recomposé. Et observons ici que la vie des États n'est pas suspendue
au même fil que celle des individus; il ne suffit pas de frapper un
empire pour le tuer; on ne tue les villes et les royaumes que
lorsqu'ils doivent mourir. La Révolution française a touché Venise, et
Venise est tombée; elle a touché l'empire d'Allemagne, et l'empire
d'Allemagne est tombé; elle a touché les électeurs, et les électeurs
se sont évanouis. La même année, la grande année-abîme, a vu
s'engloutir le roi de France, cet homme presque dieu, et l'archevêque
de Mayence, ce prêtre presque roi.
La Révolution n'a pas extirpé ni détruit Rome, parce que Rome n'a pas
de fondements, mais des racines; racines qui vont sans cesse croissant
dans l'ombre sous Rome et sous toutes les nations, qui traversent et
pénètrent le globe entier de part en part, et qu'on voit reparaître à
l'heure qu'il est en Chine et au Japon, de l'autre côté de la terre.
Le Jean de Troyes de Cologne, Guillaume de Hagen, greffier de la ville
en 1270, raconte dans sa _Petite Chronique_ manuscrite, malheureusement
lacérée pendant l'occupation française et dont il ne reste plus que
quelques feuillets dépareillés à Darmstadt, qu'en 1247 sous le règne
de ce même archevêque de Mayence Siegfried, dont le tombeau fait dans
la cathédrale une si redoutable figure, un vieux astrologue nommé
Mabusius fut condamné à la potence comme sorcier et devin, et conduit,
pour y mourir, au gibet de pierre de Lorchhausen, lequel marquait la
frontière de l'archevêque de Mayence et faisait face à un autre gibet
qui marquait la frontière du comte palatin. Arrivé là, comme
l'astrologue refusait le crucifix et s'obstinait à se dire prophète,
le moine qui l'accompagnait lui demanda en raillant en quelle année
finiraient les archevêques de Mayence. Le vieillard pria qu'on lui
déliât la main droite, ce qu'on fit; puis il ramassa un clou
patibulaire tombé à terre, et, après avoir rêvé un instant, il grava
avec ce clou sur la face du gibet qui regardait Mayence ce polygramme
singulier:
[Illustration: (IV.) (XX.) (XIII.)]
Après quoi il se livra au bourreau pendant que les assistants riaient
de sa folie et de son énigme. Aujourd'hui, en rapprochant l'un de
l'autre les trois nombres mystérieux écrits par le vieillard, on
trouve ce chiffre formidable: _quatre-vingt-treize_.
Et, ceci est à noter aussi, ce gibet menaçant, qui, dès le treizième
siècle, portait sur sa plinthe sinistre la date de la chute des
empires, portait en même temps sa condamnation à lui-même et la date
de son propre écroulement. Le gibet faisait partie de l'ancien
pouvoir. La Révolution française n'a pas plus respecté la permanence
des gibets que la permanence des dynasties. Comme rien n'est plus de
marbre, rien n'est plus de pierre. Au dix-neuvième siècle, l'échafaud
aussi a perdu sa majesté et sa grandeur; il est de sapin, comme le
trône.
Ainsi qu'Aix-la-Chapelle, Mayence a eu un évêque, un seul, nommé par
Napoléon, digne et respectable pasteur, dit-on, qui a siégé de 1802 à
1818, et qui est enterré, comme les autres, dans ce qui fut sa
cathédrale. Cependant, il faut en convenir, en présence du majestueux
néant des électeurs archiépiscopaux de Mayence, c'est un néant bien
pauvre et bien petit que celui de M. Louis Colmar, évêque du
département du Mont-Tonnerre, dans sa tombe ogive en style troubadour,
laquelle serait un admirable modèle de pendule gothique pour les
bourgeois riches de la rue Saint-Denis, si l'on y avait ajusté un
cadran au lieu d'un évêque. Du reste, ainsi que je le disais tout à
l'heure, ce chétif évêque, qui avait en lui cela de grand qu'il était
un fait révolutionnaire, a tué l'archevêque souverain. Depuis M. Louis
Colmar, il n'y a plus qu'un évêque à Mayence, aujourd'hui capitale de
la Hesse rhénane.
J'ai trouvé la aussi un couple arcadien d'archevêques frères, enterrés
vis-à-vis l'un de l'autre, après avoir régné sur le même peuple et
gouverné les mêmes âmes, l'un en 1390, et l'autre en 1419. Jean et
Adolphe de Nassau se regardent dans la nef de Mayence comme Adolphe et
Antoine de Schauenbourg dans le chœur de Cologne.
J'ai dit que l'un des quarante-trois tombeaux était du huitième
siècle. Ce monument, qui n'est pas d'un archevêque, est celui que j'ai
cherché d'abord et qui m'a arrêté le plus longtemps, car il
s'accouplait dans ma pensée au grand sépulcre d'Aix-la-Chapelle. C'est
la tombe de Fastrada, femme de Charlemagne. La tombe de Fastrada est
une simple lame de marbre blanc aujourd'hui enchâssée dans un mur.
J'ai déchiffré cette épitaphe, écrite en lettres romaines avec les
abréviations byzantines:
FASTRADANA PIA CAROLI CONIVX VOCITATA
CHRISTO DILECTA IACET HOC SVB MARMORE TECTA
ANNO SEPTENGENTESIMO NONAGESIMO QVARTO.
Puis viennent ces trois vers mystérieux:
QVEM NVMERVM METRO CLAVDERE MVSA NEGAT
REX PIE QVEM GESSIT VIRGO LICET HIC CINERESCIT
SPIRITVS HÆRES SIT PATRIE QVÆ TRISTIA NESCIT.
Et au-dessous le millésime en chiffres arabes:
[Illustration]
C'est en 794, en effet, que Fastrada, déposée d'abord dans l'église de
Saint-Alban, s'est endormie sous cette lame. Mille ans après, car
l'histoire mêle quelquefois aux grandes choses une effrayante
précision géométrique, en 1794, la compagne de Charlemagne s'est
réveillée. Sa vieille ville de Mayence était bombardée, son église de
Saint-Alban croulait dans l'incendie, sa tombe était ouverte. On ne
sait ce que ses ossements sont devenus à cette époque. La pierre de
son tombeau a été transportée dans la cathédrale.
Aujourd'hui un pauvre bon vieux Suisse en perruque aventurine, vêtu
d'une espèce d'uniforme d'invalide, raconte cela aux passants.
Outre les tombeaux, les châssis à statuettes, les tableaux-volets à
fond d'or, les bas-reliefs d'autels, chacune des deux absides a son
ameublement spécial. La vieille abside de 978, ornée de deux charmants
escaliers byzantins, s'arrondit autour d'une magnifique urne
baptismale en bronze du quatorzième siècle. Sur la face extérieure de
cette vaste piscine sont sculptés les douze apôtres et saint Martin,
patron de l'église. Le couvercle a été brisé pendant le bombardement.
Sous l'Empire, époque de goût, on a coiffé la vasque gothique d'une
espèce de casserole.
L'autre abside, la plus grande et la moins ancienne, est occupée et,
pour ainsi dire, encombrée par une grosse boiserie de chœur en
chêne noir où le style tourmenté et furieux du dix-huitième siècle se
déploie et s'insurge contre la ligne droite avec tant de violence,
qu'il atteint presque la beauté. Jamais on n'a mis au service du
mauvais goût un ciseau plus délicat, une fantaisie plus puissante, une
invention plus variée. Quatre statues, Crescentius, premier évêque de
Mayence en 70; Boniface, premier archevêque en 755; Willigis, premier
électeur en 1011, et Bardo, fondateur du Dôme en 1050, se tiennent
gravement debout sur le pourtour du chœur, dominé au-dessus du dais
asiatique de l'archevêque par le groupe équestre de saint Martin et du
pauvre. A l'entrée du chœur se dressent, dans toute la pompe
mystérieuse du grand prêtre hébraïque, Aaron, qui représente l'évêque
du dedans, et Melchisédech, qui figure l'évêque du dehors.
L'archevêque de Mayence, comme les princes-évêques de Worms et de
Liége, comme les archevêques de Cologne et de Trèves, comme le pape,
réunissait dans sa personne le double pontife. Il était à la fois
Aaron et Melchisédech.
C'est une sombre et superbe halle romane que la salle capitulaire qui
avoisine le chœur et qui répète avec la splendide menuiserie
Pompadour l'antithèse des deux gros clochers. Là, rien qu'un grand mur
nu, un pavé poudreux bossué par les reliefs des tombes, un reste de
vitrail à la fenêtre basse, un tympan colorié figurant saint Martin,
non en cavalier romain, mais en évêque de Tours; trois grandes
sculptures du seizième siècle, qui sont le Crucifiement, la Sortie du
tombeau et l'Ascension; autour de la salle un banc de pierre pour les
chanoines, et au fond, pour l'archevêque-président, une large sellette
aussi en pierre, qui rappelle cette sévère chaise de marbre des
premiers papes qu'on garde à Notre-Dame-des-Doms d'Avignon. Et, si
l'on soit de cette salle, on entre dans le cloître, cloître du
quatorzième siècle, qui de tout temps a été un lieu austère et qui est
aujourd'hui un lieu lugubre. Le bombardement de 94 est là écrit
partout. De grandes herbes humides, parmi lesquelles moisissent des
pierres argentées par la bave des reptiles; des arcades-ogives aux
fenestrages brisés; des tombes fêlées par les obus comme des carreaux
de vitre; des chevaliers de pierre armés de toutes pièces, souffletés
à la face par des éclats de bombe et n'ayant plus que cette balafre
pour visage; des haillons de vieille femme séchant sur une corde; des
cloisons en planches rapiéçant çà et là des murailles de granit; une
solitude morne, un accablement profond coupé par le croassement
intermittent des corbeaux; voilà aujourd'hui le cloître archiépiscopal
de Mayence. Une des assises d'un contre-fort, frappée par un boulet, a
glissé tout entière dans son alvéole sous le choc, mais n'est pas
tombée et apparaît encore là aujourd'hui comme une touche de clavecin
sur laquelle se poserait un doigt invisible. Deux ou trois statues
tristes et terribles, debout dans un coin sous la pluie et le vent,
regardent en silence cette désolation.
Il y a là, sous les galeries du cloître, un monument obscur, un
bas-relief du quatorzième siècle, dont j'ai cherché vainement à
deviner l'énigme. Ce sont, d'un côté, les hommes enchaînés dans toutes
les attitudes du désespoir; de l'autre, un empereur accompagné d'un
évêque et entouré d'une foule de personnages triomphants. Est-ce
Barberousse? Est-ce Louis de Bavière? Est-ce la révolte de 1160?
Est-ce la guerre de ceux de Mayence contre ceux de Francfort en 1332?
N'est-ce rien de tout cela?--Je ne sais. J'ai passé outre.
Comme j'allais sortir des galeries, j'ai distingué dans l'ombre une
tête de pierre sortant à demi du mur et ceinte d'une couronne à trois
fleurons d'ache comme les rois du onzième siècle. J'ai regardé.
C'était une figure douce et sévère en même temps, une de ces faces
empreintes de la beauté auguste que donne au visage de l'homme
l'habitude d'une grande pensée. Au-dessous, la main d'un passant avait
charbonné ce nom: FRAUENLOB. Je me suis souvenu de ce Tasse de
Mayence, si calomnié pendant sa vie, si vénéré après sa mort. Quand
Henri Frauenlob fut mort, en 1318, je crois, les femmes de Mayence,
qui l'avaient raillé et insulté, voulurent porter son cercueil. Ces
femmes et ce cercueil chargé de fleurs et de couronnes sont ciselés
dans la lame un peu plus bas que la tête. J'ai regardé encore cette
noble tête. Le sculpteur lui a laissé les yeux ouverts. Dans cette
église pleine de sépulcres, dans cette foule de princes et d'évêques
gisants, dans ce cloître endormi et mort, il n'y a plus que le poëte
qui soit resté debout et qui veille.
La place du Marché, qui entoure deux côtés de la cathédrale, est d'un
ensemble copieux, fleuri et divertissant. Au milieu se dresse une
jolie fontaine trigone de la Renaissance allemande; ravissant petit
poëme qui, d'un entassement d'armoiries, de mitres, de fleuves, de
naïades, de crosses épiscopales, de cornes d'abondance, d'anges, de
dauphins et de sirènes, fait un piédestal à la vierge Marie. Sur l'une
des faces on lit ce pentamètre:
Albertus princeps, civibus ipse suis,
lequel rappelle, avec moins de bonhomie, la dédicace écrite sur la
fontaine élevée par le dernier électeur de Trèves, près de son palais,
dans la ville neuve de Coblenz: CLEMENS VINCESLAUS, ELECTOR, VICINIS
SUIS. _A ses concitoyens_ est constitutionnel. _A ses voisins_ est
charmant.
La fontaine de Mayence a été bâtie par Albert de Brandebourg, qui
régnait vers 1540 et dont je venais de lire l'épitaphe dans la
cathédrale: _Albert, cardinal-prêtre de Saint-Pierre-aux-Liens,
archichancelier du Saint-Empire, marquis de Brandebourg, duc de
Stettin et de Poméranie, électeur_. Il a érigé ou plutôt reconstruit
cette fontaine, en souvenir des prospérités de Charles-Quint et de la
captivité de François Ier, comme le constate cette inscription en
lettres d'or ravivées récemment:
DIVO KAROLO V CÆSARE SEMP. AVG. POST VICTOR[=IA]
GALLICAM REGE IPSO AD TICI[=NV] SVPERATO AC CAPTO
TR[=IU]PHANTE FATALIQ. RVSTICOR[=VP]ER GER[=MN][=IA] CO[=SPI]
RATIONE PROSTRATA ALBER. CARD. ET ARCHIEP. MOG.
FON[=TE] HVNC VETVSTATE DILAP[=SV] AD CIV[=IV] SUORUM
POSTERITATISQVE VSVM RESTITVI CVRAVIT.
Vue du haut de la citadelle, Mayence présente seize faîtes vers
lesquels se tournent gracieusement les canons de la confédération
germanique: les six clochers de la cathédrale, deux beaux beffrois
militaires, une aiguille du douzième siècle, quatre clochetons
flamands, plus le dôme des Carmes de la rue Cassette répété trois
fois, ce qui est beaucoup. Sur la pente de la colline que couronne la
forteresse un de ces ignobles dômes coiffe une pauvre vieille église
saxonne, la plus triste et la plus humiliée du monde, accostée d'un
charmant cloître gothique à meneaux flamboyants où les kaiserlichs
font boire leurs chevaux dans des sarcophages romans.
La beauté des riveraines du Rhin ne se dément pas à Mayence; seulement
les femmes y sont tout à la fois curieuses à la façon des Flamandes et
à la façon des Alsaciennes. Mayence est le point de jonction de
l'espion-miroir d'Anvers et de l'espion-tourelle de Strasbourg.
La ville, si blanchie qu'elle soit, a gardé en beaucoup d'endroits son
honorable aspect de cité marchande de la hanse rhénane. On lit encore
sur des portes PRO CELERI MERCATVRÆ EXPEDITIONE. Dans deux ou trois
ans on y lira _Roulage accéléré_.
Du reste, une vie profonde, qui sort du Rhin, anime cette ville. Elle
n'est pas moins hérissée de mâts, pas moins encombrée de ballots, pas
moins pleine de rumeur que Cologne. On marche, on parle, on pousse, on
traîne, on arrive, on part, on vend, on achète, on crie, on chante, on
vit enfin dans tous les quartiers, dans toutes les maisons, dans
toutes les rues.--La nuit, cet immense bourdonnement se tait; et l'on
n'entend plus dans Mayence que le murmure du Rhin et le bruit éternel
des dix-sept moulins à eau amarrés aux piles englouties du pont de
Charlemagne.
Quoi qu'aient fait les congrès, ou pour mieux dire à cause de ce
qu'ont fait les congrès, le vide laissé à Mayence par la triple
domination des Romains, des archevêques et des Français n'est pas
comblé. Personne n'y est chez soi. M. le grand-duc de Hesse n'y règne
que de nom. Sur sa forteresse de Cassel il peut lire: CURA
CONFŒDERATIONIS CONDITUM; et il peut voir un soldat blanc et un
soldat bleu, c'est-à-dire l'Autriche et la Prusse, se promener nuit et
jour, l'arme au bras, devant sa forteresse de Mayence. La Prusse ni
l'Autriche n'y sont pas non plus chez elles; elles se gênent et se
coudoient. Evidemment ceci n'est qu'un état provisoire. Il y a dans le
mur même de la citadelle une ruine à demi engagée dans le rempart
neuf,--une espèce de piédestal tronqué qu'on appelle encore maintenant
la _pierre de l'Aigle_, Adlerstein. C'est le tombeau de Drusus. Une
aigle en effet, une aigle impériale, une aigle formidable et
toute-puissante, s'est posée là pendant seize cents ans puis s'est
éclipsée. En 1804, elle a reparu; en 1814, elle s'est envolée de
nouveau.--Aujourd'hui, à l'heure même où nous sommes, Mayence aperçoit
à l'horizon, du côté de la France, un point noir qui grossit et qui
s'approche. C'est l'aigle qui revient.
LETTRE XXIV
FRANCFORT-SUR-LE-MEIN.
Quel aspect présente une certaine rue de Francfort un certain
jour de la semaine.--Ce qui abonde à Francfort.--Quel est le
plus grand danger que Francfort puisse courir.--L'auteur va à
la boucherie.--Il pousse beaucoup de cris d'enthousiasme.--Le
massacre des innocents.--L'auteur oublie tous ses devoirs au
point de désobéir à une petite fille de quatre ans.--La place
publique.--Les deux fontaines.--L'auteur dit des vérités à la
justice.--Le Rœmer.--Utilité d'une servante qui prend une
clef à un clou dans sa cuisine.--Salle des
électeurs.--Détails.--Salle des empereurs.--Les quarante-cinq
niches.--Ce qui se passait dans la place quand les électeurs
avaient élu l'empereur.--Ce qui se passait à l'église après ce
qui s'était passé dans la place.--L'église collégiale de
Francfort.--Ce qui pend aux murailles.--L'horloge.--Les
tableaux.--Sainte Cécile telle qu'on l'a trouvée dans son
tombeau.--La couronne impériale.--Saint Barthélémy.--Gunther de
Schwarzbourg.--L'auteur monte sur le
clocher.--Francfort-sur-le-Mein à vol d'oiseau.--Les habitants
du haut du clocher.--Philosophie.
Mayence, septembre.
J'étais à Francfort un samedi. Il y avait longtemps déjà que, marchant
au hasard, je cherchais mon vieux Francfort dans un labyrinthe de
maisons neuves fort laides et de jardins fort beaux, lorsque je suis
arrivé tout à coup à l'entrée d'une rue singulière. Deux longues
rangées parallèles de maisons noires, sombres, hautes, sinistres,
presque pareilles, mais ayant cependant entre elles ces légères
différences dans les choses semblables qui caractérisent les bonnes
époques d'architecture; entre ces maisons toutes contiguës et
compactes et comme serrées avec terreur les unes contre les autres,
une chaussée étroite, obscure, tirée au cordeau; rien que des portes
bâtardes surmontées d'un treillis de fer bizarrement brouillé; toutes
les portes fermées; au rez-de-chaussée rien que des fenêtres garnies
d'épais volets de fer; tous ces volets fermés; aux étages supérieurs,
des devantures de bois presque partout armées de barreaux de fer; un
silence morne, aucun chant, aucune voix, aucun souffle, par
intervalles le bruit étouffé d'un pas dans l'intérieur des maisons; à
côté des portes un judas grillé à demi entr'ouvert sur une allée
ténébreuse; partout la poussière, la cendre, les toiles d'araignées,
l'écroulement vermoulu, la misère plutôt affectée que réelle; un air
d'angoisse et de crainte répandu sur les façades des édifices; un ou
deux passants dans la rue me regardant avec je ne sais quelle défiance
effarée: aux fenêtres des premiers étages, de belles jeunes filles
parées, au teint brun, au profil busqué, apparaissant furtivement, ou
des faces de vieilles femmes au nez de hibou, coiffées d'une mode
exorbitante, immobiles et blêmes derrière la vitre trouble; dans les
allées des rez-de-chaussée, des entassements de ballots et de
marchandises; des forteresses plutôt que des maisons, des cavernes
plutôt que des forteresses, des spectres plutôt que des
passants.--J'étais dans la rue des Juifs, et j'y étais le jour du
sabbat.
A Francfort il y a encore des Juifs et des chrétiens; de vrais
chrétiens qui méprisent les juifs, de vrais juifs qui haïssent les
chrétiens. Des deux parts on s'exècre et l'on se fuit. Notre
civilisation, qui tient toutes les idées en équilibre et qui cherche
à ôter de tout la colère, ne comprend plus rien à ces regards
d'abomination qu'on se jette réciproquement entre inconnus. Les juifs
de Francfort vivent dans leurs lugubres maisons, retirés dans des
arrière-cours pour éviter l'haleine des chrétiens. Il y a douze ans,
cette rue des Juifs, rebâtie et un peu élargie en 1662, avait encore à
ses deux extrémités des portes de fer, garnies de barres et
d'armatures extérieurement et intérieurement. La nuit venue, les juifs
rentraient et les deux portes se fermaient. On les verrouillait en
dehors comme des pestiférés, et ils se barricadaient en dedans comme
des assiégés.
La rue des Juifs n'est pas une rue, c'est une ville dans la ville.
En sortant de la rue des Juifs, j'ai trouvé la vieille cité. Je venais
de faire mon entrée dans Francfort.
Francfort est la ville des cariatides. Je n'ai vu nulle part autant de
colosses portefaix qu'à Francfort. Il est impossible de faire
travailler, geindre et hurler le marbre, la pierre, le bronze et le
bois avec une invention plus riche et une cruauté plus variée. De
quelque côté qu'on se tourne, ce sont de pauvres figures de toutes les
époques, de tous les styles, de tous les sexes, de tous les âges, de
toutes les fantasmagories, qui se tordent et gémissent misérablement
sous des poids énormes. Satyres cornus, nymphes à gorges flamandes,
nains, géants, sphinx, dragons, anges, diables, tout un infortuné
peuple d'êtres surnaturels, pris par quelque magicien qui pêchait
effrontément dans toutes les mythologies à la fois, et enfermé par lui
dans des enveloppes pétrifiées, est là enchaîné sous les entablements,
les impostes et les architraves, et scellé jusqu'à mi-corps dans les
murailles. Les uns portent des balcons; les autres, des tourelles; les
plus accablés, des maisons. D'autres exhaussent sur leurs épaules
quelque insolent nègre de bronze vêtu d'une robe d'étain doré, ou un
immense empereur romain de pierre dans toute la pompe du costume de
Louis XIV, avec sa grande perruque, son ample manteau, son fauteuil,
son estrade, sa crédence où est sa couronne, son dais à pentes
découpées et à vastes draperies; colossale machine qui figure une
gravure d'Audran complétement reproduite en ronde-bosse dans un
monolithe de vingt pieds de haut. Ces prodigieux monuments sont des
enseignes d'auberges. Sous ces fardeaux titaniques les cariatides
fléchissent dans toutes les postures de la rage, de la douleur et de
la fatigue. Celles-ci courbent la tête, celles-là se retournent à
demi; quelques-unes posent sur leurs hanches leurs deux mains crispées
ou compriment leur poitrine gonflée prête à éclater; il y a des
Hercules dédaigneux qui soutiennent une maison à six étages d'une
seule épaule et montrent le poing aux gens; il y a de tristes Vulcains
bossus qui s'aident de leurs genoux, ou de malheureuses sirènes dont
la queue écaillée s'écrase affreusement entre les pierres de refend;
il y a des Chimères exaspérées qui s'entre-mordent avec fureur;
d'autres pleurent, d'autres rient d'un air amer, d'autres font aux
passants des grimaces effroyables. J'ai remarqué que beaucoup de
salles de cabaret, retentissantes du choc des verres, sont posées en
surplomb sur des cariatides. Il paraît que c'est un goût des vieux
bourgeois libres de Francfort de faire porter leurs ripailles par des
statues souffrantes.
Le plus horrible cauchemar qu'on puisse avoir à Francfort, ce n'est ni
l'invasion des Russes, ni l'irruption des Français, ni la guerre
européenne traversant le pays, ni les vieilles guerres civiles
déchirant de nouveau les quatorze quartiers de la ville, ni le typhus,
ni le choléra; c'est le réveil, le déchaînement et la vengeance des
cariatides.
Une des curiosités de Francfort, qui disparaîtra bientôt, j'en ai
peur, c'est la boucherie. Elle occupe deux anciennes rues. Il est
impossible de voir des maisons plus vieilles et plus noires se pencher
sur un plus splendide amas de chair fraîche. Je ne sais quel air de
jovialité gloutonne est empreint sur ces façades bizarrement ardoisées
et sculptées, dont le rez-de-chaussée semble dévorer, comme une gueule
profonde toute grande ouverte, d'innombrables quartiers de bœufs et
de moutons. Les bouchers sanglants et les bouchères roses causent avec
grâce sous des guirlandes de gigots. Un ruisseau rouge, dont deux
fontaines jaillissantes modifient à peine la couleur, coule et fume au
milieu de la rue. Au moment où j'y passais, elle était pleine de cris
effrayants. D'inexorables garçons tueurs, à figures hérodiennes, y
commettaient un massacre de cochons de lait. Les servantes, leur
panier au bras, riaient à travers le vacarme. Il y a des émotions
ridicules qu'il ne faut pas laisser voir; pourtant j'avoue que, si
j'avais su que faire d'un pauvre petit cochon de lait qu'un boucher
emportait devant moi par les deux pieds de derrière et qui ne criait
pas, ignorant ce qu'on lui voulait et ne comprenant rien à la chose,
je l'aurais acheté et sauvé. Une jolie petite fille de quatre ans, qui
comme moi le considérait avec compassion, semblait m'y encourager du
regard. Je n'ai pas fait ce que cet œil charmant me disait, j'ai
désobéi à ce doux regard, et je me le reproche.--Une superbe et
grandiose enseigne dorée, soutenue par une grille en potence, la plus
belle et la plus riche du monde, composée de tous les emblèmes du
corps des bouchers et surmontée de la couronne impériale, domine et
complète cette magnifique écorcherie digne de Paris au moyen âge,
devant laquelle, à coup sûr, se fussent ébahis Calatagirone au
quinzième siècle et Rabelais au seizième.
De l'écorcherie on débouche dans une place de grandeur médiocre, digne
de la Flandre et qui mériterait d'être célébrée et admirée, même après
le Vieux-Marché de Bruxelles. C'est une de ces places-trapèzes autour
desquelles tous les styles et tous les caprices de l'architecture
bourgeoise au moyen âge et à la renaissance se dressent représentés
par des maisons modèles où, selon l'époque et le goût, l'ornementation
a tout employé avec un à-propos prodigieux, l'ardoise comme la pierre,
le plomb comme le bois. Chaque devanture a sa valeur à part et
concourt en même temps à la composition et à l'harmonie générale de la
place. A Francfort comme à Bruxelles, deux ou trois maisons neuves, de
l'aspect le plus bête et qui ont l'air de deux ou trois imbéciles dans
une assemblée de gens d'esprit, gâtent l'ensemble de la place et
rehaussent la beauté des vieux édifices voisins. Une merveilleuse
masure du quinzième siècle, composée, je ne sais pour quel usage,
d'une nef d'église et d'un beffroi d'hôtel de ville, remplit de sa
superbe et élégante silhouette un des côtés du trapèze. Vers le milieu
de la place, à des endroits quelconques que n'a évidemment désignés
aucune symétrie, ont germé, comme deux buissons vivaces, deux
fontaines, l'une de la renaissance, l'autre du dix-huitième siècle.
Sur ces deux fontaines se rencontrent et s'affrontent, par un hasard
singulier, debout chacune au sommet de sa colonne, Minerve et Judith,
la virago homérique et la virago biblique, l'une avec la tête de
Méduse, l'autre avec la tête d'Holopherne.
Judith, belle, hautaine et charmante, entourée de quatre
Renommées-Sirènes qui soufflent à ses pieds dans des trompettes, est
une héroïque fille de la renaissance. Elle n'a plus la tête
d'Holopherne qu'elle élevait de la main gauche, mais elle tient encore
l'épée de sa main droite, et sa robe chassée par le vent se relève
au-dessus de son genou de marbre et découvre sa jambe fine et ferme
avec le pli le plus fier qu'on puisse voir.
Quelques explicateurs prétendent que cette statue représente la
Justice, et qu'elle tenait à la main, non la tête d'Holopherne, mais
une balance. Je n'en crois rien. Une Justice qui tiendrait la balance
de la main gauche et l'épée de la main droite serait l'Injustice.
D'ailleurs la Justice n'a le droit d'être ni si jolie ni si
retroussée.
Vis-à-vis de cette figure s'élèvent, avec leur cadran noir et leurs
cinq graves fenêtres de hauteur inégale, les trois pignons juxtaposés
du Rœmer.
C'est dans le Rœmer qu'on élisait les empereurs; c'est dans cette
place qu'on les proclamait.
C'est aussi dans cette place que se tenaient et que se tiennent encore
les deux fameuses foires de Francfort: la foire de septembre,
instituée en 1240 par lettre de haut-conduit de Frédéric II; et la
foire de Pâques, établie en 1330 par Louis de Bavière. Les foires ont
survécu aux empereurs et à l'empire.
Je suis entré dans le Rœmer.
Après avoir erré, sans rencontrer personne, dans une grande salle
basse et torte, voûtée en ogive et encombrée des baraques de la foire,
puis dans un large escalier à rampe Louis XIII, tapissé de mauvais
tableaux sans cadres, puis dans une foule de corridors et de degrés
obscurs, à force de frapper à toutes les portes, j'ai fini par trouver
une servante qui, sur ce mot: _Kaisersaal_, a pris une clef à un clou
dans sa cuisine et m'a conduit à la Salle des Empereurs.
La brave fille souriante m'a fait passer d'abord par la Salle des
Electeurs, qui sert aujourd'hui, je crois, aux séances du haut-sénat
de la ville de Francfort. C'est là que les électeurs ou leurs délégués
déclaraient entre eux l'empereur roi des Romains. Sur un fauteuil
entre les deux fenêtres, l'archevêque de Mayence présidait. Puis
venaient par ordre, assis autour d'une immense table couverte en cuir
fauve, chacun au-dessous de son blason peint au plafond, à la droite
de l'archevêque de Mayence, Trèves, Bohême et Saxe; à sa gauche,
Cologne, le Palatinat, Brandebourg; en face de lui, Brunswick et
Bavière. Le passant éprouve l'impression que produisent les choses
simples qui contiennent de grandes choses, lorsqu'il voit et qu'il
touche le cuir roux et poudreux de cette table où l'on faisait
l'empereur d'Allemagne. Du reste, à part la table qu'on a transportée
dans une salle voisine, la Salle des Electeurs est aujourd'hui dans
l'état où elle était au dix-septième siècle. Les neuf blasons au
plafond encadrant une mauvaise fresque, une tenture de damas rouge,
des appliques-candélabres en cuivre argenté figurant des Renommées,
une grande glace à baguettes contournées, en face de laquelle on a mis
pour pendant, au siècle dernier, un portrait en pied de Joseph II;
au-dessus de la porte, un trumeau, un portrait de ce dernier des
petits-fils de Charlemagne, qui mourut en 910 au moment de régner et
que les Allemands appellent l'_Enfant_. Rien de plus.--L'ensemble est
austère, sérieux, tranquille, et fait plus songer que regarder.
Après la Salle des Electeurs, j'ai vu la Salle des Empereurs.
Au quatorzième siècle, les marchands lombards qui ont laissé leur nom
au Rœmer et qui y tenaient boutique eurent idée de faire entourer
la grande salle de niches, afin d'y étaler leurs marchandises. Un
architecte, dont le nom s'est perdu, mesura le pourtour de la salle et
y construisit quarante-cinq niches. En 1564, Maximilien II fut élu à
Francfort et montré au peuple du balcon de cette salle qui, à partir
de Maximilien II, s'appela le Kaisersaal et servit à la proclamation
des empereurs. On songea alors à la décorer, et la première pensée
qui vint, ce fut d'installer dans les niches développées autour de la
halle impériale les portraits de tous les césars allemands élus et
couronnés depuis l'extinction de la race de Charlemagne, en réservant
aux césars futurs les niches vacantes. Seulement, depuis Conrad Ier,
en 911, jusqu'à Ferdinand Ier, en 1556, trente-six empereurs avaient
déjà été sacrés à Aix-la-Chapelle. En y joignant le nouveau roi des
Romains, il ne restait plus que huit niches vides pour l'avenir.
C'était bien peu. La chose fut pourtant exécutée, et l'on se promit
d'agrandir la salle quand besoin serait. Les cases se meublaient peu à
peu, à quatre empereurs environ par siècle. En 1764, quand Joseph II
monta sur le trône impérial sacro-césaréen, il ne restait plus qu'une
place vide. On songea de nouveau sérieusement à allonger le Kaisersaal
et à ajouter de nouvelles cases aux compartiments préparés cinq
siècles auparavant par l'architecte des marchands lombards. En 1794,
François II, le quarante-cinquième roi des Romains, vint occuper la
quarante-cinquième case. C'était la dernière niche, ce fut le dernier
empereur. La salle remplie, l'empire germanique s'écroula.
Cet architecte inconnu, c'était la destinée; cette salle mystérieuse
aux quarante-cinq cellules, c'est l'histoire même d'Allemagne, qui, la
race de Charlemagne éteinte, ne devait plus contenir que quarante-cinq
empereurs.