Quelles sont les causes de ces mouvements des peuples sibériens, nous

l'ignorons. Très probablement doit-on les attribuer au refroidissement

de leur pays et de l'Asie centrale. Mais nous sommes bien pauvres en

documents pour nous permettre de nous prononcer avec certitude à cet

égard: l'Asie centrale et la Sibérie sont encore presque inexplorées au

point de vue archéologique. Les seules traces d'industrie magdalénienne

dans l'Asie antérieure, mise à part la Syrie, sont celles, fort

incertaines d'ailleurs, qu'il m'a été donné de relever dans les stations

d'obsidienne de l'Allagheuz (Transcaucasie). Peut-être que les forêts et

les vallées de l'Altaï, à peine peuplées aujourd'hui, nous ménagent de

grandes surprises quant à la variété des causes de départ des

populations sibériennes: il se peut en effet que l'énorme accroissement

de la population chinoise soit la cause de l'émigration vers l'occident

des dernières hordes de celles des Mongols et des Turcs.

Mais ces peuples venus de loin, s'ils ont apporté des usages nouveaux et

de précieuses industries, n'ont pas tiré de leurs connaissances tous les

avantages qu'ils en pouvaient obtenir.

Pour la plupart, ils sont demeurés des barbares en face des grandes

civilisations de l'Égypte et de la Chaldée. Tous d'ailleurs ne

manquaient pas d'aptitudes et de génie personnel; car c'est de leur sein

que devaient sortir les Hellènes et les Latins, chez qui les conceptions

ancestrales se complétèrent par les enseignements des cultures asiatique

et africaine, dont ils développèrent à tel point les principes que,

bientôt, ils surpassèrent leurs maîtres, dans toutes les branches des

connaissances humaines.

Parmi les autres peuples fixés en Europe, chacun prit alors sa part de

progrès, mais tous n'étaient pas également aptes à recevoir les leçons,

à s'assimiler avec fruit les conceptions élevées; c'est ainsi que la

culture gréco-latine, qui domine aujourd'hui dans le monde entier, n'est

pas également comprise dans tous les pays, et qu'en plein XXe siècle,

bien des peuples ont encore conservé les instincts barbares de leurs

ancêtres, quoiqu'ils soient, en apparence, de culture très avancée.

La pensée théorique qui consiste à créer une «période chronologique»

lors de l'apparition d'un usage nouveau et à synchroniser cet événement

dans les différents pays, a pendant longtemps porté grand préjudice aux

études préhistoriques; car il est aujourd'hui prouvé que ces apparitions

ont pris place en des temps très divers. De même que l'histoire ne

débute pas à la même époque pour tous les peuples, de même il faut rayer

du vocabulaire archéologique les mots _âge_, _époque_, _période_. Il

faut voir dans l'évolution de l'humanité une succession de progrès et de

reculs locaux, personnels, de découvertes et d'oublis, ensemble dont le

résultat est un avancement, tantôt lent, tantôt rapide, vers un idéal

dont l'humanité se rapproche sûrement, mais dont on doit considérer

chaque élément à part, tout en tenant grand compte des influences

extérieures, car il est souvent possible de tirer de celles-ci des

notions chronologiques, par comparaison avec la culture des peuples

entrés déjà dans l'histoire. Mais, parmi ces influences, il en est aussi

qui proviennent de foyers oubliés aujourd'hui. Savions-nous, il y a

quarante ans, combien a été important le rôle de la Crète dans la

culture méditerranéene? Sommes-nous certains que d'autres révélations de

civilisations oubliées ne viendront pas troubler nos hypothèses?

Tel peuple qui, en son temps, a joué un grand rôle rentre souvent dans

l'ombre pour toujours, à la suite de quelque malheur. L'Ourartou fut un

puissant royaume, lutta, souvent avec succès, contre les rois d'Assour;

il nous serait inconnu sans les inscriptions gravées par ses princes sur

les rochers de Van. On se souvenait à peine de l'Élam, avant les travaux

de la Délégation en Perse. Nous ne savons rien des souverains puissants

qui ont construit les villes ruinées du Yucatan. Par ces quelques

exemples tirés de l'histoire, on peut se rendre compte des causes

d'incertitude relatives aux faits préhistoriques; car la préhistoire

n'est pas moins féconde en grands événements que l'histoire, événements

éloignés de nous, plus encore que ceux qui nous sont signalés par les

annales, et nous sommes souvent portés par notre ignorance à

synchroniser les faits analogues, mais d'origine et de temps très

divers. Nous parlons de l' «époque des dolmens», comme si les dolmens

avaient été tous construits à la même époque dans toutes les parties du

monde. Gardons-nous de généraliser hâtivement, et contentons-nous

d'étudier pour chaque pays aux frontières naturelles la succession des

moeurs, des usages, des industries, des pensées, avant le jour fixé par

le destin pour l'entrée de ses peuples dans l'histoire; et si l'on doit

un jour réunir certaines régions, les faits imposeront cette union comme

ils la commandent déjà pour certains groupements historiques.

Pendant des milliers et des milliers d'années tous les peuples ont été

sans annales: puis l'aurore de l'histoire est apparue avec la découverte

de l'écriture. La Chaldée, l'Élam, l'Égypte ont de bonne heure réalisé

ce rêve, alors que beaucoup d'autres peuples nous ont laissé des essais

sans lendemain; puis sont venus la Crète, la Phénicie, l'Assyrie, les

Héléens, Chypre, enfin les Grecs et les Latins. Quant aux nations

barbares, ce n'est que bien tardivement qu'elles ont enregistré leurs

hauts faits. L'histoire de la Gaule ne commence qu'avec César, dans le

premier siècle avant notre ère; celle de la Scandinavie débute sous nos

Carolingiens; les annales des peuples slaves sont moins anciennes

encore, et les tribus sauvages du Nouveau Monde, de l'Océanie, de

l'Afrique centrale, du Laos et des îles Malaises sont sans histoire.

Pour chaque nation, pour chaque tribu la tâche du préhistorien est

grande: longtemps l'ethnographie précède l'histoire, puis elle la

coudoie et peu à peu se confond avec elle.

Nous avons, au début de ce volume, montré combien il est hasardeux de se

lancer dans les évaluations chronologiques, aussi bien en ce qui

concerne l'histoire géologique de la terre, qu'en ce qui regarde les

événements de la préhistoire humaine; cependant, grâce à quelques

données moins imprécises et aux documents historiques, nous pouvons

esquisser quelques dates relativement aux dernières périodes des progrès

humains, à celles appartenant à la proto-histoire, plutôt qu'à la

préhistoire. Pour les faits plus anciens, comme en géologie d'ailleurs,

seules les successions peuvent être indiquées.

Dans nos régions, les surrexions de la croûte terrestre qui marquent la

fin de l'époque tertiaire ayant amené la formation d'immenses champs de

neige, la période glaciaire commence, et c'est vers la fin de cette

phase géologique que nous voyons paraître les premières traces de

l'intelligence humaine, l'industrie paléolithique; puis, par suite de

changements climatériques, de cataclysmes et de nécessités nouvelles,

survient l'industrie archéolithique dans ses trois formes successives:

l'Aurignacien, le Solutréen et le Magdalénien; alors les glaciers

s'étant retirés, des hommes nouveaux ou tout au moins des idées

nouvelles pénètrent dans nos pays, et s'étendent non seulement sur les

terres alors habitées, mais aussi sur les contrées que viennent

d'abandonner les neiges, c'est à ce moment qu'apparaissent les

industries mésolithiques, celles des kloeckenmoeddings et du Campigny; la

connaissance de la poterie les accompagne. Puis viennent la pierre

polie, l'élevage et l'agriculture, le tissage; et c'est au cours de

l'industrie néolithique que paraît le cuivre, précurseur du bronze, dont

les archéologues les plus dignes de confiance placent la venue au cours

du troisième millénaire avant notre ère. Le commencement du premier

millenium aurait vu l'usage du fer se répandre dans nos régions; et

l'Europe centrale tout entière aurait, à peu de chose près, suivi les

mêmes phases de progrès, sous d'autres formes et en des temps peu

différents.

Les pays du Nord, la Scandinavie et la Finlande, couverts de glace

pendant toute la période quaternaire, demeuraient inhabitables, et les

premières traces de l'homme qu'on y rencontre appartiennent aux

industries mésolithiques; puis, comme dans nos pays, viennent, mais plus

tardivement, la pierre polie, le cuivre et le bronze, enfin le fer.

Dans la Méditerranée, en Crète, en Chypre, les premiers habitants sont

des énéolithiques; ils apportent la connaissance du cuivre au cours du

quatrième millénaire avant notre ère, puis vient le bronze un millier

d'années plus tard, enfin le fer vers la même époque que les

Occidentaux, quelques siècles auparavant bien certainement; et il en est

de même pour la Grèce continentale, l'Asie mineure, la Thessalie. Les

dates généralement proposées pour l'Orient méditerranéen ne semblent pas

toutefois, être assez reculées, si nous admettons celles dont nous avons

parlé à propos de l'Occident; car le monde oriental méditerranéen était

en relations avec les civilisations les plus vieilles du globe et, par

suite, n'a pu longtemps ignorer les procédés en usage dans la Chaldée et

dans l'Égypte.

Il semble que, dans les débuts, la vallée du Nil égyptienne, dans sa

partie haute pour le moins, aurait été occupée par des tribus africaines

aux cheveux crépus, peut-être aussi par quelques groupes Libyens, venus

des côtes africaines de la Méditerranée. Ces gens succédaient, peut-être

après un très long intervalle, aux hommes paléolithiques: ils en étaient

à l'industrie de la pierre polie, quand le cuivre fit son apparition,

apporté par des peuples asiatiques aux cheveux lisses, qui, probablement

déjà, occupaient le delta du fleuve.

L'industrie énéolithique fut, en Égypte, de longue durée; elle comprend

ce que les Pharaoniques ont appelé la période des «serviteurs d'Horus»

et le règne des princes de la première dynastie. Ce n'est que plus

tard, probablement au cours de la deuxième dynastie, qu'apparaît le

bronze d'étain. Quant au fer, nous ne pouvons encore juger de l'époque

de son introduction comme substance: les renseignements peu nombreux que

nous possédons à son égard ne sont pas concluants; cependant, il paraît

avoir été connu dès les temps Thissites. Au point de vue de son usage

industriel courant il date, semble-t-il, de la fin du second millénaire

avant notre ère seulement.

Si donc, suivant la thèse allemande rajeunissant la chronologie entière

de mille ans, on place vers 3300 l'époque du roi Menès, il n'en reste

pas moins que l'antiquité des débuts de la civilisation pré-pharaonique

dépasse six mille ans avant nous; et, pour la Chaldée et l'Élam, les

dates seraient quelque peu plus anciennes encore, puisque c'est de

l'Asie qu'est venu le progrès en Égypte.

Nous ne parlerons ni des Indes, ni de la Chine, dont les légendes

locales exagèrent comme à plaisir l'antiquité. Leurs civilisations ne

sont pas aussi anciennes qu'on le pense généralement. Celle de la Chine

date de sept ou huit siècles avant notre ère; quant à sa préhistoire,

elle nous est encore complètement inconnue. Il est à remarquer que

jusqu'à ce jour aucun instrument chelléen n'a été signalé dans

l'Extrême-Orient.

Aux Indes, les données fournies par l'Archéologie sont encore bien

vagues; le coup de poing se rencontre dans le sud et le centre de la

péninsule, puis vient un long hiatus; au nord on voit des dolmens, et la

pierre polie se montre dans presque toutes les provinces; mais nous ne

savons pas si le métal ne l'accompagnait pas. Dans tous les cas

l'industrie du cuivre a été longtemps en honneur dans la péninsule.

Quant à l'histoire de l'Inde elle ne commence que très tardivement,

quelques siècles seulement avant notre ère, après la campagne

d'Alexandre le Grand.

Au Nouveau Monde quelques régions ont connu la prospérité. Au Mexique et

au Pérou, entre autres, on tournait les vases, on sculptait ou fondait

les métaux et l'on inscrivait sur les monuments et sur des peaux les

annales des royaumes; malheureusement le fanatisme religieux des moines

espagnols a détruit tous les documents périssables qui eussent pu nous

renseigner sur l'évolution de ces peuples, sur leur histoire même. Nous

en sommes donc réduits, pour ces régions, à des conjectures et tout

guide chronologique positif nous fait défaut.

Nous avons vu qu'on ne peut rien dire du peuplement des îles de l'Orient

méditerranéen, avant les temps où les régions furent colonisées par des

hommes en possession de l'industrie énéolithique. Les plus anciens

documents archéologiques que nous possédons au sujet de ces colons nous

amènent à penser que leur migration s'était faite en venant de l'Asie

continentale non de l'Europe comme je l'avais pensé moi-même, et cela,

au cours du quatrième millénaire avant notre ère. Puis seraient

intervenus les Pélasges, apportant dans ce milieu des conceptions

nouvelles étrangères à l'Asie. Tout en occupant l'Hellade européenne,

ces tribus se seraient avancées jusque dans les îles et les territoires

asiatiques au milieu d'autres populations très développées, et qui, en

aucun cas, ne peuvent être confondues avec les tribus pélasgiques. Vient

alors l'envahissement progressif d'un élément nouveau qu'on nomme égéen.

Deux types physiques sont en présence vers le second millénaire avant

notre ère: l'un dolychocéphale, le plus ancien, qui avait déjà fourni la

civilisation minoenne; l'autre brachycéphale, le plus récent, qui aurait

été l'auteur de la culture mycénienne, et serait apparenté aux tribus

qui, dans ces temps, habitaient la Thrace et les rives du Danube. Ces

colons ne seraient pas des Hellènes proprement dits, mais des Thraco,

Phrygiens, proches parents des Grecs. C'est d'eux que seraient, entres

autres, sortis les Arméniens qui, après avoir traversé le Bosphore,

auraient marché d'ouest en est, contrairement à la direction qu'ont

suivie toutes les invasions et qui, vers le VIe siècle avant le

Christ, se seraient installés dans le plateau d'Erzeroum et les pays de

l'Ararat.

Dans l'Europe centrale et occidentale, il en serait tout autrement. L'un

des flots venus d'Asie, au travers des plaines russes, aurait apporté

jusqu'aux plages de l'Atlantique l'usage de la pierre polie et celui du

cuivre et du bronze: cette vague, on l'attribue aux tribus ligures qui,

pendant de longs siècles, ont peuplé la Gaule. Puis seraient arrivés les

Celtes, avec leur culture hallstattienne et l'industrie du fer, gens qui

ont laissé des traces de leur passage dans la vallée du Danube, en

Ukraine, dans le Caucase central (Osséthie), en Transcaucasie et dans

les pays persans de l'Ouest voisins de la mer Caspienne, mais dont le

berceau, encore inconnu, est probablement beaucoup plus lointain vers

l'orient.

Ligures et Celtes apportaient avec eux non seulement des connaissances

industrielles spéciales, nouvelles pour l'Occident européen, mais des

goûts artistiques très différents; les premiers bornant leurs

conceptions aux ornementations géométriques, les seconds introduisant

dans leurs décors la représentation de l'homme et des animaux, mais

traitant le dessin géométriquement par les mêmes procédés dont usaient

avant eux les Ligures. Ces deux groupes, bien qu'ayant côtoyé les grands

empires de l'Asie, ne semblent pas avoir été influencés par le contact

de leur civilisation; leur goût demeure très personnel jusqu'au jour de

leur établissement dans nos pays; c'est alors seulement qu'apparaissent

chez eux les emprunts faits à la civilisation méditerranéene. Dans

l'industrie, postérieure au Hallstattien, qu'on désigne sous le nom de

«la Tène», se rencontrent alors, en foule, les traces d'influences

mycénienne, grecque et étrusque; mais nous entrons alors dans la période

historique des pays occidentaux de l'Europe.

Telle est, en quelques lignes, la succession des faits principaux

relatifs à la préhistoire de l'homme dans le vieux monde. Elle est

simple dans ses grandes lignes, parce que le progrès réel est parti de

deux grands foyers, l'un, le plus récent, situé dans l'Asie du Nord,

l'autre le plus ancien, dans l'Asie antérieure méridionale et l'Égypte;

mais elle est extrêmement compliquée dans le détail, soit qu'on

envisage les innombrables clans de l'humanité primitive, soit que l'on

considère les diverses branches de l'avancement. La double origine de

nos civilisations est un fait acquis que les traditions faisaient

prévoir, et que les découvertes archéologiques confirment; mais reste le

grand problème de ce qui s'est passé dans l'Asie centrale antérieurement

à l'arrivée dans le monde européen des gens de parler aryen; divers

problèmes, vraisemblablement, se confondent, et nous n'en tiendrons la

solution qu'au jour où les pays encore barbares de la Sibérie et de

l'Asie centrale, administrés par des peuples soucieux des sciences,

auront livré les secrets de leur sol, seront étudiés avec la même

méthode et la même persévérance que nos districts de l'Occident

européen.

La tâche du préhistorien sera d'ailleurs bien loin d'être achevée; car

même, en admettant que le jour se fasse sur les origines européennes et

méditerranéenes, il restera encore à étudier les quatre cinquièmes des

continents dont, à diverses époques, les habitants ont joué leur partie,

plus ou moins importante, dans le concert du progrès général. Ce que

nous savons aujourd'hui est bien peu de chose, en comparaison de ce

qu'il nous reste à apprendre.

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243, 246, 272, 273, 284, 290, 299, 300, 301, 314.

Améthyste, 289.

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ARCELIN, 62.

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L'Humanité préhistorique · 第 20 / 22 段