Il était né dans la terre de la Jonquière en Languedoc en 1686, d'une

famille originaire de la Catalogne. Il avait combattu en Espagne dans la

guerre de la succession, avait assisté à la réduction des Cévennes, et à

la défense de Toulon assiégé par le duc de Savoie. Il avait aussi

accompagné Duguay-Trouin à Rio-Janeiro, et pris part au combat de

l'amiral de Court contre l'amiral Matthews en 1744. C'était un homme

grand, bien fait, d'un air imposant, et d'un courage intrépide; mais il

était, dit-on, peu instruit et il ternit ses grandes actions par un

défaut qu'on pardonne rarement à un homme public, l'avarice. Il avait

amassé des sommes immenses dans ses voyages; il pouvait mépriser le

commerce en Canada, et il ne le fit pas; c'est ce qui empoisonna les

dernières années de sa vie. Il fit venir plusieurs de ses neveux de

France pour les enrichir, et n'ayant pu faire nommer l'un d'eux, un

capitaine De Bonne de Miselle, adjudant général, il lui concéda une

seigneurie et lui accorda la traite exclusive du Sault-Ste.-Marie.

Quoiqu'il fût riche de plusieurs millions, le marquis de la Jonquière se

refusa pour ainsi dire le nécessaire jusqu'à sa mort. On rapporte que

dans sa dernière maladie des bougies ayant été placées près de son lit,

il les fit ôter et remplacer par des chandelles de suif, disant

«qu'elles coûtaient moins cher et éclairaient aussi bien». Malgré ce

défaut, la France perdit beaucoup en le perdant; c'était un de ses

marins les plus habiles, et qui était doué de cette constance

indomptable à la guerre d'autant plus précieuse pour la France, qu'elle

luttait alors avec des forces inégales sur l'Océan. Le baron de

Longueuil administra pour la seconde fois par intérim, la colonie

jusqu'à l'arrivée du marquis Duquesne de Menneville en août 1752. Ce

nouveau gouverneur, recommandé au roi par M. de la Galissonnière, était

capitaine de vaisseau et de la maison du fameux amiral de Louis XIV. Ses

ordres portaient de suivre en tout la conduite de ses prédécesseurs,

c'est-à-dire d'empêcher les Anglais et de passer les Apalaches et de

sortir de la péninsule acadienne, où ils avaient déjà 15 à 16 hommes de

troupes.

[124]La guerre devenait de plus en plus imminente. La milice canadienne

fut organisée et exercée; on augmenta les fortifications de Beauséjour;

on achemina des troupes sur l'Ohio, où M. Bigot voulait que l'on envoyât

2,000 hommes, bâtit trois forts et plusieurs magasins d'entrepôt[125],

précautions qu'il jugeait nécessaires pour s'assurer la possession de

cette contrée. Ces troupes se mirent en route en 1753 sous les ordres de

M. Péan. Les Anglais en faisaient autant de leur côté. Les Indigènes

sollicités par les deux partis ne savaient que faire; ils étaient

surpris, troublés de voir arriver de toutes parts des soldats, de

l'artillerie, des munitions de toute espèce, au milieu de leurs forêts

jusque-là silencieuses. Les forts de la Presqu'Isle et Machaux

s'élevèrent successivement du lac Erié en gagnant la rivière Ohio. M.

Legardeur de St.-Pierre qui y commandait, fut notifié de se retirer par

le gouverneur anglais de la Virginie, qui acheminait alors des troupes

sur les Apalaches. M. de Contrecoeur qui avait remplacé M. de

St.-Pierre, s'avança à son tour avec 5 ou 6 cents hommes, faisant

évacuer devant lui, et après sommation, un petit fort occupé par le

capitaine Trent; et rendu sur le bord de l'Ohio, il y éleva le fort

Duquesne en 1754 (Pittsburg). En même temps l'ordre était donné à tous

les commandans français dans ces contrées de s'assurer des Sauvages par

des présens; des détachemens de troupes étaient stationnés aux forts de

Machault et de la Presqu'Isle entre le fort Duquesne et le Détroit; des

vaisseaux étaient mis sur les chantiers des lacs Erié et Ontario pour le

service des transports, et le gouverneur de la Louisiane était informé

de tout ce qui se passait, et recevait instruction d'engager les Indiens

de son gouvernement à se joindre aux forces qui étaient sur l'Ohio. M.

de Contrecoeur apprenant qu'un corps considérable de troupes anglaises

marchait à lui sous le commandement du colonel Washington, chargea M. de

Jumonville d'aller à sa rencontre, et de le sommer de se retirer,

attendu qu'il était sur le territoire français. Cet officier partit avec

une escorte de 30 hommes; il avait reçu ordre de se tenir sur ses gardes

de peur de surprise, tout étant en confusion dans la contrée, où les

Indigènes ne parlaient que de guerre; il choisissait en conséquence ses

campemens de nuit avec précaution. Le 17 mai (1754) au soir il s'était

retiré dans un vallon profond et obscur, lorsque des Sauvages qui

rôdaient le découvrirent et en informèrent le colonel Washington, qui

arrivait dans le voisinage avec ses troupes. Celui-ci marcha toute la

nuit pour le cerner, et le lendemain au point du jour il l'attaqua avec

précipitation marchant comme à une surprise à la tête de son

détachement. Jumonville fut tué avec neuf hommes de sa suite. Les

Français prétendent que ce député fît signe qu'il était porteur d'une

lettre de son commandant; que le feu cessa et que ce ne fut qu'après que

l'on eût commencé la lecture de la sommation que les assaillans se

remirent à tirer. Washington affirme qu'il était à la tête de la marche,

et qu'aussitôt que les Français le virent, ils coururent à leurs armes

sans appeler, ce qu'il aurait dû entendre s'ils l'avaient fait. Il est

probable qu'il y a du vrai dans les deux versions; l'attaque fut si

précipitée qu'il dût s'ensuivre une confusion qui ne permit pas de rien

démêler; mais s'il n'y a pas eu d'assassinat, on se demandera toujours

pourquoi Washington avec des forces si supérieures à celles de

Jumonville, montra une si grande ardeur pour le surprendre au point du

jour comme si c'eût été un ennemi fort à craindre? Ce n'était point

certainement avec 30 hommes qu'il était en état d'accepter le combat.

Quoiqu'il en soit, cet événement n'amena pas la guerre, car déjà elle

était résolue, mais il la précipita. Washington continua son chemin et

alla construire le fort palissade de la Nécessité sur la rivière

Monongahéla qui se jette dans l'Ohio, où il attendait de nouvelles

troupes pour aller attaquer le fort Duquesne, lorsqu'il fut attaqué

lui-même. M. de Contrecoeur en apprenant la mort tragique de Jumonville

résolut de le venger. Il donna 600 Canadiens et 100 Sauvages[126] à M.

de Villiers, frère de la victime, pour aller attaquer dans son nouveau

fort, Washington, lequel voyant arriver les Français, sortit dans la

plaine avec 400 hommes qu'il rangea en bataille, pour les recevoir; mais

ses soldats n'attendirent pas la première décharge des assaillans, ils

se replièrent aussitôt sous leurs retranchemens garnis de 9 pièces de

canon. Le feu fut très vif de part et d'autre; mais les Canadiens

combattaient avec tant d'ardeur qu'ils éteignirent le feu des batteries.

La fusillade dura jusqu'au soir, que les assiégés capitulèrent afin

d'éviter un assaut. Ils avaient perdu 58 hommes, et les vainqueurs 73.

Ceux-ci rasèrent le fort et se retirèrent. Tels sont les humbles

exploits par lesquels le futur conquérant des libertés américaines

commença sa carrière; la guerre parut maintenant inévitable, quoique

l'on parlât encore de paix. La victoire que M. de Villiers venait

d'obtenir, fut le premier acte de ce grand drame de 29 ans, dans lequel

la puissance française et anglaise devait subir de si terribles échecs

en Amérique.

[Note 124: _Mémoire sur les affaires du Canada, etc._]

[Note 125: Lettre au ministre du 26 octobre 1752.]

[Note 126: Documens de Paris.]

Cependant que faisait la commission des frontières à Paris? Tandis «que

toutes les colonies anglaises, dit le duc de Choiseul, se mettaient en

mouvement pour exécuter le plan de l'invasion générale du Canada, formé

et arrêté à Londres, les commissaires britanniques ne paraissaient

s'occuper que du soin de concourir avec ceux du roi à un plan de

conciliation». Mais le duc de Choiseul et les autres membres du

ministère français, ne pouvaient être encore les dupes de cette

politique. Ils avaient remarqué la persistance des Anglais à vouloir

pénétrer dans la vallée de l'Ohio, et c'est en conséquence de cette

persistance et de l'agitation observée parmi les Indiens, qu'ils avaient

eux-mêmes ordonné en 1742 et 3, d'y faire passer des forces et d'établir

des forts formant chaîne du lac Erié à cette rivière, et en 1754 de

rejeter le colonel Washington au-delà des Apalaches. La Grande-Bretagne

ne laissait plus à ce qu'il semblait ses commissaires à Paris que pour

conserver les apparences aux yeux de l'Europe et du gouvernement

français, dont la décrépitude ne permettait guère que de faibles efforts

pour résister à l'orage qui se formait. Le plus grand sujet d'anxiété

pour le cabinet de Versailles c'étaient les finances. Le trésor était

vide. Depuis déjà plusieurs années il murmurait sans cesse contre les

dépenses du Canada. Lorsqu'il fallût faire des préparatifs de guerre, il

éclata en plaintes ouvertes; chaque vaisseau apportait des reproches

amers à l'intendant, sur l'excès des dépenses; mais peu ou point de

soldats pour défendre la colonie. Et pourtant la nouvelle de la mort de

Jumonville et de la capitulation de Washington faisait la plus grande

sensation en Europe. Le peuple français exclus alors par la nature de

son gouvernement des affaires publiques, et qu'on berçait de l'espoir de

la conservation de la paix, dut aussi se désabuser. Il fallait faire la

guerre. L'Angleterre avait formé ses plans d'invasion comme on l'a vu

depuis longtemps; et c'est en conséquence des ordres qu'elle avait

envoyés l'année précédente (1753) aux gouverneurs de toutes ses

colonies, afin de les exhorter à agir de concert pour leur commune et

mutuelle défense, qu'ils s'assemblèrent en convention au nombre de 7, le

14 juin (1754), à Albany. Dans cette réunion, on signa un traité de paix

avec les Iroquois, et l'on dressa un projet d'union fédérale pour que

les avis, les trésors et les forces des diverses provinces fussent

employés dans une juste proportion contre l'ennemi commun. Le

gouvernement de la confédération dans laquelle entraient toutes les

colonies, devait être administré par un président nommé par la couronne,

et par un grand conseil choisi par les diverses assemblées coloniales.

Le président était investi de toute l'autorité exécutive, et le pouvoir

législatif lui était déféré concurremment avec le conseil. Les pouvoirs

de ce nouveau gouvernement devaient être de faire la paix et la guerre

avec les Sauvages, de lever des troupes, fortifier les villes, imposer

des taxes sous l'approbation du roi, nommer les officiers civils et

militaires, etc. Un si beau projet fut rejeté pourtant par toutes les

parties, mais pour des motifs différens; par les colonies parcequ'il

donnait trop d'autorité au président, et par la couronne parcequ'il en

donnait trop au représentans du peuple. Comme on l'a observé ailleurs,

les guerres avec le Canada tendaient continuellement à réunir les

provinces anglaises ensemble, et à en accoutumer insensiblement les

peuples à regarder le gouvernement fédéral comme le meilleur pour tous.

Le projet de la convention des gouverneurs ayant été rejeté, il fut

résolu, faute d'un pouvoir central suffisant, de faire la guerre avec

les troupes régulières de la métropole, auxquelles les troupes

coloniales serviraient d'auxiliaires; et en même temps les colons

votèrent des hommes et des subsides, aidés du gouvernement impérial, qui

fit mettre de grosses sommes à leur disposition, et nomma le colonel

Braddock, officier qui avait servi avec distinction sous le duc de

Cumberland qui l'aimait, pour leur général en chef. Les instructions

qu'il reçut avant son départ pour le Nouveau-Monde, contenaient le plan

des opérations qui devaient être entreprises contre le Canada[127]. Une

expédition devait mettre la vallée de l'Ohio sous la puissance

britannique après en avoir chassé les Français. Les forts St.-Frédéric,

sur le lac Champlain, Niagara, au pied du lac Erié, et Beauséjour dans

l'isthme de l'Acadie, devaient être aussi attaqués l'un après l'autre ou

simultanément, selon les circonstances. Les colonies avaient ordre

d'armer les milices et d'incorporer plusieurs régimens. Les troupes

régulières rassemblées en Irlande, s'embarquèrent avec le général en

chef dans le printemps de 1754, sur une escadre commandée par l'amiral

Keppel, chargé de seconder sur mer les efforts que l'on allait bientôt

faire sur terre. Le général Braddock tint en arrivant une conférence en

Virginie avec tous les gouverneurs de province, et là il fut arrêté

qu'il marcherait lui-même avec les troupes britanniques pour prendre le

fort Duquesne; que le gouverneur Shirley attaquerait le fort Niagara

avec les troupes provinciales; qu'un autre corps, tiré des provinces du

nord et commandé par le colonel Johnson, tomberait sur le fort

St.-Frédéric, et que le colonel Monckton avec les milices du

Massachusetts prendrait Beauséjour et Gaspareaux. On ne songea plus qu'à

surprendre le Canada en en hâtant l'invasion.

[Note 127: Instructions du général Braddock du 25 mars 1754. Lettre du

colonel Napier écrite par ordre du duc de Cumberland au général Braddock

le 25 mars 1754.]

Cependant le gouvernement français n'était pas resté inactif en présence

de tous ces préparatifs de l'Angleterre où, depuis longtemps, le langage

des journaux et les discours prononcés dans les chambres, lui faisaient

connaître l'opinion publique, puissante alors comme aujourd'hui sur le

ministère de cette nation. Il rassembla une flotte à Brest sous le

commandement du comte Dubois de la Motthe, et y fit embarquer 6

bataillons de vieilles troupes formant 3,000 hommes[128], dont deux pour

Louisbourg et quatre pour le Canada. Le baron Dieskau, maréchal de camp,

qui s'était distingué sous le maréchal de Saxe, les commandait. Il avait

pour colonel d'infanterie M. de Rostaing, et pour aide-major le

chevalier de Montreuil. Le marquis Duquesne demanda son rappel pour

rentrer dans le service de la marine. Son départ ne causa aucun regret,

quoiqu'il eût conduit assez heureusement les affaires publiques, et

pourvu avec sagesse à tous les besoins de la colonie; son caractère

altier et hautain l'avait empêché de devenir populaire. Il eut pour

successeur le marquis de Vaudreuil de Cavagnac, gouverneur de la

Louisiane, qui débarqua à Québec au commencement de l'été, suivi

quelques jours après de l'intendant Bigot, qui venait de donner à Paris

des éclaircissemens sur la situation des finances du Canada. Le

gouverneur, troisième fils de celui qui avait succédé à M. de Callières

au commencement du siècle, fut reçu avec des démonstrations de joie par

les Canadiens qui le désiraient, qui l'avaient fait demander au roi, et

qui accoururent pour voir leur compatriote, espérant qu'il allait faire

succéder aux temps malheureux qu'on avait passés jusqu'alors, ces jours

fortunés que leur rappelait le gouvernement de son père.

[Note 128: Documens de Paris.]

La flotte anglaise qui portait le général Braddock et ses troupes,

partie au commencement de janvier 1755 de Cork, arriva à Williamsburgh

en Virginie le 20 février. L'amiral Dubois de la Motthe ne fit voile de

Brest qu'à la fin d'avril, ou trois mois après Braddock, avec les

renforts, munitions et matériel de guerre destinés pour le Canada. Ici

il est nécessaire de noter les dates. Le gouvernement de Londres résolut

de faire intercepter cette escadre, et l'amiral Boscawen, chargé de

l'entreprise, fit voile de Plymouth le 27 avril.

Dans le temps même où ces mouvemens avaient lieu, la diplomatie chercha

à se ressaisir d'une affaire qui devait être évidemment décidée à coups

de canon. Le 15 janvier (1752) l'ambassadeur français, M. le duc de

Mirepoix, remit une note à la cour de Londres proposant de défendre

toute hostilité entre les deux nations; que les choses, quant au

territoire de l'Ohio, fussent mises dans l'état où elles étaient avant

la dernière guerre; «que les prétentions respectives sur ce terrain,

fussent à l'amiable déférées à la commission, et que pour dissiper toute

impression d'inquiétude, Sa Majesté britannique voulût bien s'expliquer

ouvertement sur la destination et les motifs de l'armement qui s'était

fait en Irlande».

Le cabinet de Londres répondit le 22 du même mois en demandant que la

possession du territoire de l'Ohio, ainsi que de tous autres, fût, au

préalable, remise dans le même état où elle était avant le traité

d'Utrecht, ce qui était avancer de nouvelles prétentions et reculer du

traité d'Aix-la-Chapelle au traité d'Utrecht; et que pour ce qui était

de l'armement, la défense de ses droits et de ses possessions, était le

seul but de celui qui avait été envoyé en Amérique, et que ce n'était

pas pour offenser quelque puissance que ce pût être, ni rien faire qui

pût donner atteinte à la paix générale. Le duc de Mirepoix remit une

réplique le 6 février proposant, 1º. que les deux rois ordonnassent aux

gouverneurs respectifs de s'abstenir de toute voie de fait et de toute

nouvelle entreprise. 2º. Que les choses fussent remises dans l'état où

elles étaient ou devaient être avant la dernière guerre dans toute

l'étendue de l'Amérique septentrionale, conformément à l'article IX du

traité d'Aix-la-Chapelle. 3º. Que conformément à l'article XVIII du même

traité, Sa Majesté britannique fit instruire la commission établie à

Paris de ses prétentions, et des fondemens sur lesquels elles étaient

appuyées.

Dans la suite la France modifia encore ses propositions, et consentit à

prendre pour règle provisionnelle l'état où se trouvèrent les choses

après le traité d'Utrecht, et que les deux nations évacueraient tout le

pays situé entre l'Ohio et les Apalaches. C'était revenir sur ses pas et

acquiescer à la proposition du ministère anglais du 22 janvier; elle

n'avait aucun doute que ces conditions ne fussent acceptées, d'autant

plus que le cabinet de Londres venait d'assurer à M. de Mirepoix que les

armemens faits en Irlande, et la flotte qui en était partie, avaient

principalement pour objet de maintenir la subordination et le bon ordre

dans les colonies anglaises. Mais ce cabinet, à l'aspect de la nouvelle

attitude de la France, mit en avant de nouvelles prétentions comme s'il

avait craint la paix, et le 7 mars il fit remettre un nouveau projet de

convention par lequel il était stipulé, 1º. Que l'on démolirait non

seulement les forts situés entre les monts Apalaches et l'Ohio, mais que

l'on détruirait encore tous les établissemens situés entre l'Ohio et la

rivière Ouabache ou de St.-Jérome; 2º. Que l'on raserait aussi les forts

de Niagara et le fort Frédéric sur le lac Champlain; et qu'à l'égard des

lacs Ontario, Erié et Champlain, ils n'appartiendraient à personne, mais

seraient également fréquentés par les sujets de l'une et l'autre

couronne, qui y pourraient librement commercer; 3º. Que l'on accorderait

définitivement à l'Angleterre, non seulement la partie contentieuse de

la presqu'île au nord de l'Acadie, mais encore un espace de vingt lieues

du sud au nord, dans tout le pays qui s'étend depuis la rivière de

Pentagoët jusqu'au golfe St.-Laurent; 4º. Enfin, que toute la rive

méridionale de la rivière St.-Laurent serait déclarée n'appartenir à

personne et demeurerait inhabitée.

A ces conditions, Sa Majesté britannique voulait bien confier aux

Commissaires des deux nations la décision du surplus de ses prétentions.

C'était une véritable déclaration de guerre, car la cour de Versailles

ne pouvait accepter ces conditions, qui équivalaient à la perte du

Canada, et qui l'auraient déshonorée aux yeux du monde entier. Aussi les

accueillit-elle par un refus absolu[129]. Les négociations se

prolongèrent, nourries par de nouvelles propositions, jusqu'au mois de

juillet, chaque partie protestant qu'elle agissait avec candeur et

confiance, et les ministres de la Grande-Bretagne, sur l'inquiétude

causée par la destination de la flotte de l'amiral Boscawen, assurant

ceux de la France que certainement les Anglais ne commenceraient pas. Le

duc de New-Castle, le comte de Granville et le chevalier Robinson dirent

positivement à l'ambassadeur français qu'il était faux que cet amiral

eût des ordres offensifs. Le gouverneur du Canada, qui s'était embarqué

sur un des vaisseaux de l'escadre de M. de la Motthe, avait de son côté

ordre du roi de n'en venir à une guerre ouverte que quand les Anglais

auraient effectivement commis des hostilités caractérisées[130].

[Note 129: Le ministre écrivit alors au gouverneur du Canada: «Quoiqu'il

en soit, Sa Majesté est très résolue de soutenir ses droits et ses

possessions contre des prétentions si excessives et si injustes; et

quelque soit son amour pour le paix, elle ne fera pour la conserver que

les sacrifices qui pourront se concilier avec la dignité de la couronne

et la protection qu'elle doit à ses sujets» (_Documens de Paris_). La

cour était de bonne foi dans ces paroles.]

[Note 130: Documens de Paris.]

Cependant l'amiral Boscawen, parti le 27 avril d'Angleterre, arrivait

sur les bancs de Terreneuve avec ses onze vaisseaux à peu près dans le

même temps que la flotte française de M. de la Motthe, sans pouvoir la

rencontrer; mais quelques-uns des vaisseaux de cette flotte s'en étant

séparés depuis plusieurs jours, tombèrent au milieu de l'escadre

anglaise, qui enleva le Lys et l'Alcide, sur lesquels se trouvaient

plusieurs officiers du génie, et huit compagnies de troupes formant

partie des 3,000 hommes envoyés en Amérique. M. de Choiseul rapporte que

M. Hocquart qui commandait l'Alcide, se trouvant à portée de la voix du

Dunkerque de 60 canons, fit crier en Anglais: _Sommes-nous en paix ou en

guerre?_ On lui répondit nous n'entendons point; on répéta la même

question en Français, même réponse. M. Hocquart la fit lui-même; le

capitaine anglais répondit par deux fois la paix, la paix. D'autres

questions s'échangeaient encore lorsque le Dunkerque lâcha sa bordée à

demi-portée de pistolet ses canons tous chargés à deux boulets et

mitrailles. Bientôt l'Alcide et le Lys furent cernés par les vaisseaux

de Boscawen et forcés de se rendre après avoir perdu beaucoup de monde,

et entre autres officiers, le colonel de Rostaing. «War, dit M.

Haliburton, though not formally declared, was, by this event, actually

commenced; but by not complying with the usual ceremonies, the

administration exposed themselves to the censures of several neutral

powers of Europe, and fixed the imputation of fraud and freebooting on

the beginning of the war». Immédiatement après, trois cents bâtimens

marchands, qui, sur la foi de la paix, parcouraient les mers avec

sécurité, furent enlevés comme l'eussent été par des forbans des navires

sans défense. Cette perte fut immense pour la France, qui, forcée à une

guerre maritime, se vit ainsi privée de l'expérience irréparable de cinq

à six mille matelots.

La nouvelle de la prise du Lys et de l'Alcide arriva à Londres le 15

juillet. Le duc de Mirepoix eut immédiatement une entrevue avec les

ministres anglais, qui attribuèrent ces hostilités à un mal-entendu, et

qui lui dirent que cet événement ne devait point rompre la négociation.

La France, accoutumée à compter avec l'Europe, se voyait ainsi par la

faiblesse de son gouvernement, traitée comme une nation du second ou du

troisième ordre. La cour de Versailles, ne pouvant plus se faire

illusion, rappela son ambassadeur et la guerre fut déclarée à la

Grande-Bretagne.

FIN DU SECOND VOLUME.

APPENDICE.

(A)

Page 344. On ne se proposait d'abord de donner les Etats de population

ou Recensemens du Canada, que de deux ou trois années différentes; mais

on a pensé que le lecteur aimerait à voir tous ceux que M. Brodhead a

apportés dans sa Collection des documens de Paris, jusqu'en 1734. Les

renseignemens statistiques qu'ils renferment et qui sont condensés dans

un cadre fort étroit, sont si précieux qu'on a cru faire plaisir au

public en les mettant ici.

Estat abrégé du contenu au Rolle des familles de la colonie de la

Nouvelle-France.

1666.

Québec. 555

Beaupré. 678

Beauport. 172

Isle d'Orléans. 471

St.-Jean, St.-François, et St.-Michel. 156

Sillery. 217

Nostre Dame-des-Anges, et 118

Rivière de St.-Charles.

Coste de Lauzon. 6

Montréal. 584

Trois-Rivières. 461

Total. 3,418

Estat du nombre des hommes capables de

porter les armes, depuis 16 ans jusques

à 50. 1,344

Il y a sans doute quelques omissions dans le rolle des

familles, qui seront réformées durant l'hiver de la présente

année 1666.

(Signé,)

TALON.

Estat en abrégé du contenu au rolle des familles de la

Nouvelle-France.

1667.

Familles. 749

Total des personnes qui les composent. 4,312

Hommes capables de porter les armes. 1,566

Garçons en état d'être mariés. 84

Filles qui passent 14 ans. 55

DÉNOMBREMENT DES TERRES EN CULTURE ET DES

BESTIAUX.

Terres en culture, arpens. 11,174

Bestes à corne. 2,136

1668.

Familles. 1,139

Total des personnes qui les composent. 5,870

Hommes capables de porter les armes. 2,000

Arpens de terres découvertes. 15,642

Bestes à cornes. 3,400

Minots de grains. 130,978

Les 412 soldats qui se sont habitués cette année au

dit pays, non plus que les 300 des 4 compagnies restées au

Canada, ne sont pas compris dans le présent rolle.

RECENSEMENT DE LA NOUVELLE-FRANCE.

1679.

Personnes. 9400}

(sans y comprendre) en Acadie. 615} 9,915

Arpens de terre en culture. 21,900

Bestes à cornes. 6,983

Chevaux. 145

Brebis et moutons. 719

Chèvres. 33

Anes. 12

Fusils. 1,840

Pistolets. 159

1680.

Baptisés, 404 enfans, savoir: 193 garçons et 211 filles.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome II · 第 29 / 31 段