famille originaire de la Catalogne. Il avait combattu en Espagne dans la
guerre de la succession, avait assisté à la réduction des Cévennes, et à
la défense de Toulon assiégé par le duc de Savoie. Il avait aussi
accompagné Duguay-Trouin à Rio-Janeiro, et pris part au combat de
l'amiral de Court contre l'amiral Matthews en 1744. C'était un homme
grand, bien fait, d'un air imposant, et d'un courage intrépide; mais il
était, dit-on, peu instruit et il ternit ses grandes actions par un
défaut qu'on pardonne rarement à un homme public, l'avarice. Il avait
amassé des sommes immenses dans ses voyages; il pouvait mépriser le
commerce en Canada, et il ne le fit pas; c'est ce qui empoisonna les
dernières années de sa vie. Il fit venir plusieurs de ses neveux de
France pour les enrichir, et n'ayant pu faire nommer l'un d'eux, un
capitaine De Bonne de Miselle, adjudant général, il lui concéda une
seigneurie et lui accorda la traite exclusive du Sault-Ste.-Marie.
Quoiqu'il fût riche de plusieurs millions, le marquis de la Jonquière se
refusa pour ainsi dire le nécessaire jusqu'à sa mort. On rapporte que
dans sa dernière maladie des bougies ayant été placées près de son lit,
il les fit ôter et remplacer par des chandelles de suif, disant
«qu'elles coûtaient moins cher et éclairaient aussi bien». Malgré ce
défaut, la France perdit beaucoup en le perdant; c'était un de ses
marins les plus habiles, et qui était doué de cette constance
indomptable à la guerre d'autant plus précieuse pour la France, qu'elle
luttait alors avec des forces inégales sur l'Océan. Le baron de
Longueuil administra pour la seconde fois par intérim, la colonie
jusqu'à l'arrivée du marquis Duquesne de Menneville en août 1752. Ce
nouveau gouverneur, recommandé au roi par M. de la Galissonnière, était
capitaine de vaisseau et de la maison du fameux amiral de Louis XIV. Ses
ordres portaient de suivre en tout la conduite de ses prédécesseurs,
c'est-à-dire d'empêcher les Anglais et de passer les Apalaches et de
sortir de la péninsule acadienne, où ils avaient déjà 15 à 16 hommes de
troupes.
[124]La guerre devenait de plus en plus imminente. La milice canadienne
fut organisée et exercée; on augmenta les fortifications de Beauséjour;
on achemina des troupes sur l'Ohio, où M. Bigot voulait que l'on envoyât
2,000 hommes, bâtit trois forts et plusieurs magasins d'entrepôt[125],
précautions qu'il jugeait nécessaires pour s'assurer la possession de
cette contrée. Ces troupes se mirent en route en 1753 sous les ordres de
M. Péan. Les Anglais en faisaient autant de leur côté. Les Indigènes
sollicités par les deux partis ne savaient que faire; ils étaient
surpris, troublés de voir arriver de toutes parts des soldats, de
l'artillerie, des munitions de toute espèce, au milieu de leurs forêts
jusque-là silencieuses. Les forts de la Presqu'Isle et Machaux
s'élevèrent successivement du lac Erié en gagnant la rivière Ohio. M.
Legardeur de St.-Pierre qui y commandait, fut notifié de se retirer par
le gouverneur anglais de la Virginie, qui acheminait alors des troupes
sur les Apalaches. M. de Contrecoeur qui avait remplacé M. de
St.-Pierre, s'avança à son tour avec 5 ou 6 cents hommes, faisant
évacuer devant lui, et après sommation, un petit fort occupé par le
capitaine Trent; et rendu sur le bord de l'Ohio, il y éleva le fort
Duquesne en 1754 (Pittsburg). En même temps l'ordre était donné à tous
les commandans français dans ces contrées de s'assurer des Sauvages par
des présens; des détachemens de troupes étaient stationnés aux forts de
Machault et de la Presqu'Isle entre le fort Duquesne et le Détroit; des
vaisseaux étaient mis sur les chantiers des lacs Erié et Ontario pour le
service des transports, et le gouverneur de la Louisiane était informé
de tout ce qui se passait, et recevait instruction d'engager les Indiens
de son gouvernement à se joindre aux forces qui étaient sur l'Ohio. M.
de Contrecoeur apprenant qu'un corps considérable de troupes anglaises
marchait à lui sous le commandement du colonel Washington, chargea M. de
Jumonville d'aller à sa rencontre, et de le sommer de se retirer,
attendu qu'il était sur le territoire français. Cet officier partit avec
une escorte de 30 hommes; il avait reçu ordre de se tenir sur ses gardes
de peur de surprise, tout étant en confusion dans la contrée, où les
Indigènes ne parlaient que de guerre; il choisissait en conséquence ses
campemens de nuit avec précaution. Le 17 mai (1754) au soir il s'était
retiré dans un vallon profond et obscur, lorsque des Sauvages qui
rôdaient le découvrirent et en informèrent le colonel Washington, qui
arrivait dans le voisinage avec ses troupes. Celui-ci marcha toute la
nuit pour le cerner, et le lendemain au point du jour il l'attaqua avec
précipitation marchant comme à une surprise à la tête de son
détachement. Jumonville fut tué avec neuf hommes de sa suite. Les
Français prétendent que ce député fît signe qu'il était porteur d'une
lettre de son commandant; que le feu cessa et que ce ne fut qu'après que
l'on eût commencé la lecture de la sommation que les assaillans se
remirent à tirer. Washington affirme qu'il était à la tête de la marche,
et qu'aussitôt que les Français le virent, ils coururent à leurs armes
sans appeler, ce qu'il aurait dû entendre s'ils l'avaient fait. Il est
probable qu'il y a du vrai dans les deux versions; l'attaque fut si
précipitée qu'il dût s'ensuivre une confusion qui ne permit pas de rien
démêler; mais s'il n'y a pas eu d'assassinat, on se demandera toujours
pourquoi Washington avec des forces si supérieures à celles de
Jumonville, montra une si grande ardeur pour le surprendre au point du
jour comme si c'eût été un ennemi fort à craindre? Ce n'était point
certainement avec 30 hommes qu'il était en état d'accepter le combat.
Quoiqu'il en soit, cet événement n'amena pas la guerre, car déjà elle
était résolue, mais il la précipita. Washington continua son chemin et
alla construire le fort palissade de la Nécessité sur la rivière
Monongahéla qui se jette dans l'Ohio, où il attendait de nouvelles
troupes pour aller attaquer le fort Duquesne, lorsqu'il fut attaqué
lui-même. M. de Contrecoeur en apprenant la mort tragique de Jumonville
résolut de le venger. Il donna 600 Canadiens et 100 Sauvages[126] à M.
de Villiers, frère de la victime, pour aller attaquer dans son nouveau
fort, Washington, lequel voyant arriver les Français, sortit dans la
plaine avec 400 hommes qu'il rangea en bataille, pour les recevoir; mais
ses soldats n'attendirent pas la première décharge des assaillans, ils
se replièrent aussitôt sous leurs retranchemens garnis de 9 pièces de
canon. Le feu fut très vif de part et d'autre; mais les Canadiens
combattaient avec tant d'ardeur qu'ils éteignirent le feu des batteries.
La fusillade dura jusqu'au soir, que les assiégés capitulèrent afin
d'éviter un assaut. Ils avaient perdu 58 hommes, et les vainqueurs 73.
Ceux-ci rasèrent le fort et se retirèrent. Tels sont les humbles
exploits par lesquels le futur conquérant des libertés américaines
commença sa carrière; la guerre parut maintenant inévitable, quoique
l'on parlât encore de paix. La victoire que M. de Villiers venait
d'obtenir, fut le premier acte de ce grand drame de 29 ans, dans lequel
la puissance française et anglaise devait subir de si terribles échecs
en Amérique.
[Note 124: _Mémoire sur les affaires du Canada, etc._]
[Note 125: Lettre au ministre du 26 octobre 1752.]
[Note 126: Documens de Paris.]
Cependant que faisait la commission des frontières à Paris? Tandis «que
toutes les colonies anglaises, dit le duc de Choiseul, se mettaient en
mouvement pour exécuter le plan de l'invasion générale du Canada, formé
et arrêté à Londres, les commissaires britanniques ne paraissaient
s'occuper que du soin de concourir avec ceux du roi à un plan de
conciliation». Mais le duc de Choiseul et les autres membres du
ministère français, ne pouvaient être encore les dupes de cette
politique. Ils avaient remarqué la persistance des Anglais à vouloir
pénétrer dans la vallée de l'Ohio, et c'est en conséquence de cette
persistance et de l'agitation observée parmi les Indiens, qu'ils avaient
eux-mêmes ordonné en 1742 et 3, d'y faire passer des forces et d'établir
des forts formant chaîne du lac Erié à cette rivière, et en 1754 de
rejeter le colonel Washington au-delà des Apalaches. La Grande-Bretagne
ne laissait plus à ce qu'il semblait ses commissaires à Paris que pour
conserver les apparences aux yeux de l'Europe et du gouvernement
français, dont la décrépitude ne permettait guère que de faibles efforts
pour résister à l'orage qui se formait. Le plus grand sujet d'anxiété
pour le cabinet de Versailles c'étaient les finances. Le trésor était
vide. Depuis déjà plusieurs années il murmurait sans cesse contre les
dépenses du Canada. Lorsqu'il fallût faire des préparatifs de guerre, il
éclata en plaintes ouvertes; chaque vaisseau apportait des reproches
amers à l'intendant, sur l'excès des dépenses; mais peu ou point de
soldats pour défendre la colonie. Et pourtant la nouvelle de la mort de
Jumonville et de la capitulation de Washington faisait la plus grande
sensation en Europe. Le peuple français exclus alors par la nature de
son gouvernement des affaires publiques, et qu'on berçait de l'espoir de
la conservation de la paix, dut aussi se désabuser. Il fallait faire la
guerre. L'Angleterre avait formé ses plans d'invasion comme on l'a vu
depuis longtemps; et c'est en conséquence des ordres qu'elle avait
envoyés l'année précédente (1753) aux gouverneurs de toutes ses
colonies, afin de les exhorter à agir de concert pour leur commune et
mutuelle défense, qu'ils s'assemblèrent en convention au nombre de 7, le
14 juin (1754), à Albany. Dans cette réunion, on signa un traité de paix
avec les Iroquois, et l'on dressa un projet d'union fédérale pour que
les avis, les trésors et les forces des diverses provinces fussent
employés dans une juste proportion contre l'ennemi commun. Le
gouvernement de la confédération dans laquelle entraient toutes les
colonies, devait être administré par un président nommé par la couronne,
et par un grand conseil choisi par les diverses assemblées coloniales.
Le président était investi de toute l'autorité exécutive, et le pouvoir
législatif lui était déféré concurremment avec le conseil. Les pouvoirs
de ce nouveau gouvernement devaient être de faire la paix et la guerre
avec les Sauvages, de lever des troupes, fortifier les villes, imposer
des taxes sous l'approbation du roi, nommer les officiers civils et
militaires, etc. Un si beau projet fut rejeté pourtant par toutes les
parties, mais pour des motifs différens; par les colonies parcequ'il
donnait trop d'autorité au président, et par la couronne parcequ'il en
donnait trop au représentans du peuple. Comme on l'a observé ailleurs,
les guerres avec le Canada tendaient continuellement à réunir les
provinces anglaises ensemble, et à en accoutumer insensiblement les
peuples à regarder le gouvernement fédéral comme le meilleur pour tous.
Le projet de la convention des gouverneurs ayant été rejeté, il fut
résolu, faute d'un pouvoir central suffisant, de faire la guerre avec
les troupes régulières de la métropole, auxquelles les troupes
coloniales serviraient d'auxiliaires; et en même temps les colons
votèrent des hommes et des subsides, aidés du gouvernement impérial, qui
fit mettre de grosses sommes à leur disposition, et nomma le colonel
Braddock, officier qui avait servi avec distinction sous le duc de
Cumberland qui l'aimait, pour leur général en chef. Les instructions
qu'il reçut avant son départ pour le Nouveau-Monde, contenaient le plan
des opérations qui devaient être entreprises contre le Canada[127]. Une
expédition devait mettre la vallée de l'Ohio sous la puissance
britannique après en avoir chassé les Français. Les forts St.-Frédéric,
sur le lac Champlain, Niagara, au pied du lac Erié, et Beauséjour dans
l'isthme de l'Acadie, devaient être aussi attaqués l'un après l'autre ou
simultanément, selon les circonstances. Les colonies avaient ordre
d'armer les milices et d'incorporer plusieurs régimens. Les troupes
régulières rassemblées en Irlande, s'embarquèrent avec le général en
chef dans le printemps de 1754, sur une escadre commandée par l'amiral
Keppel, chargé de seconder sur mer les efforts que l'on allait bientôt
faire sur terre. Le général Braddock tint en arrivant une conférence en
Virginie avec tous les gouverneurs de province, et là il fut arrêté
qu'il marcherait lui-même avec les troupes britanniques pour prendre le
fort Duquesne; que le gouverneur Shirley attaquerait le fort Niagara
avec les troupes provinciales; qu'un autre corps, tiré des provinces du
nord et commandé par le colonel Johnson, tomberait sur le fort
St.-Frédéric, et que le colonel Monckton avec les milices du
Massachusetts prendrait Beauséjour et Gaspareaux. On ne songea plus qu'à
surprendre le Canada en en hâtant l'invasion.
[Note 127: Instructions du général Braddock du 25 mars 1754. Lettre du
colonel Napier écrite par ordre du duc de Cumberland au général Braddock
le 25 mars 1754.]
Cependant le gouvernement français n'était pas resté inactif en présence
de tous ces préparatifs de l'Angleterre où, depuis longtemps, le langage
des journaux et les discours prononcés dans les chambres, lui faisaient
connaître l'opinion publique, puissante alors comme aujourd'hui sur le
ministère de cette nation. Il rassembla une flotte à Brest sous le
commandement du comte Dubois de la Motthe, et y fit embarquer 6
bataillons de vieilles troupes formant 3,000 hommes[128], dont deux pour
Louisbourg et quatre pour le Canada. Le baron Dieskau, maréchal de camp,
qui s'était distingué sous le maréchal de Saxe, les commandait. Il avait
pour colonel d'infanterie M. de Rostaing, et pour aide-major le
chevalier de Montreuil. Le marquis Duquesne demanda son rappel pour
rentrer dans le service de la marine. Son départ ne causa aucun regret,
quoiqu'il eût conduit assez heureusement les affaires publiques, et
pourvu avec sagesse à tous les besoins de la colonie; son caractère
altier et hautain l'avait empêché de devenir populaire. Il eut pour
successeur le marquis de Vaudreuil de Cavagnac, gouverneur de la
Louisiane, qui débarqua à Québec au commencement de l'été, suivi
quelques jours après de l'intendant Bigot, qui venait de donner à Paris
des éclaircissemens sur la situation des finances du Canada. Le
gouverneur, troisième fils de celui qui avait succédé à M. de Callières
au commencement du siècle, fut reçu avec des démonstrations de joie par
les Canadiens qui le désiraient, qui l'avaient fait demander au roi, et
qui accoururent pour voir leur compatriote, espérant qu'il allait faire
succéder aux temps malheureux qu'on avait passés jusqu'alors, ces jours
fortunés que leur rappelait le gouvernement de son père.
[Note 128: Documens de Paris.]
La flotte anglaise qui portait le général Braddock et ses troupes,
partie au commencement de janvier 1755 de Cork, arriva à Williamsburgh
en Virginie le 20 février. L'amiral Dubois de la Motthe ne fit voile de
Brest qu'à la fin d'avril, ou trois mois après Braddock, avec les
renforts, munitions et matériel de guerre destinés pour le Canada. Ici
il est nécessaire de noter les dates. Le gouvernement de Londres résolut
de faire intercepter cette escadre, et l'amiral Boscawen, chargé de
l'entreprise, fit voile de Plymouth le 27 avril.
Dans le temps même où ces mouvemens avaient lieu, la diplomatie chercha
à se ressaisir d'une affaire qui devait être évidemment décidée à coups
de canon. Le 15 janvier (1752) l'ambassadeur français, M. le duc de
Mirepoix, remit une note à la cour de Londres proposant de défendre
toute hostilité entre les deux nations; que les choses, quant au
territoire de l'Ohio, fussent mises dans l'état où elles étaient avant
la dernière guerre; «que les prétentions respectives sur ce terrain,
fussent à l'amiable déférées à la commission, et que pour dissiper toute
impression d'inquiétude, Sa Majesté britannique voulût bien s'expliquer
ouvertement sur la destination et les motifs de l'armement qui s'était
fait en Irlande».
Le cabinet de Londres répondit le 22 du même mois en demandant que la
possession du territoire de l'Ohio, ainsi que de tous autres, fût, au
préalable, remise dans le même état où elle était avant le traité
d'Utrecht, ce qui était avancer de nouvelles prétentions et reculer du
traité d'Aix-la-Chapelle au traité d'Utrecht; et que pour ce qui était
de l'armement, la défense de ses droits et de ses possessions, était le
seul but de celui qui avait été envoyé en Amérique, et que ce n'était
pas pour offenser quelque puissance que ce pût être, ni rien faire qui
pût donner atteinte à la paix générale. Le duc de Mirepoix remit une
réplique le 6 février proposant, 1º. que les deux rois ordonnassent aux
gouverneurs respectifs de s'abstenir de toute voie de fait et de toute
nouvelle entreprise. 2º. Que les choses fussent remises dans l'état où
elles étaient ou devaient être avant la dernière guerre dans toute
l'étendue de l'Amérique septentrionale, conformément à l'article IX du
traité d'Aix-la-Chapelle. 3º. Que conformément à l'article XVIII du même
traité, Sa Majesté britannique fit instruire la commission établie à
Paris de ses prétentions, et des fondemens sur lesquels elles étaient
appuyées.
Dans la suite la France modifia encore ses propositions, et consentit à
prendre pour règle provisionnelle l'état où se trouvèrent les choses
après le traité d'Utrecht, et que les deux nations évacueraient tout le
pays situé entre l'Ohio et les Apalaches. C'était revenir sur ses pas et
acquiescer à la proposition du ministère anglais du 22 janvier; elle
n'avait aucun doute que ces conditions ne fussent acceptées, d'autant
plus que le cabinet de Londres venait d'assurer à M. de Mirepoix que les
armemens faits en Irlande, et la flotte qui en était partie, avaient
principalement pour objet de maintenir la subordination et le bon ordre
dans les colonies anglaises. Mais ce cabinet, à l'aspect de la nouvelle
attitude de la France, mit en avant de nouvelles prétentions comme s'il
avait craint la paix, et le 7 mars il fit remettre un nouveau projet de
convention par lequel il était stipulé, 1º. Que l'on démolirait non
seulement les forts situés entre les monts Apalaches et l'Ohio, mais que
l'on détruirait encore tous les établissemens situés entre l'Ohio et la
rivière Ouabache ou de St.-Jérome; 2º. Que l'on raserait aussi les forts
de Niagara et le fort Frédéric sur le lac Champlain; et qu'à l'égard des
lacs Ontario, Erié et Champlain, ils n'appartiendraient à personne, mais
seraient également fréquentés par les sujets de l'une et l'autre
couronne, qui y pourraient librement commercer; 3º. Que l'on accorderait
définitivement à l'Angleterre, non seulement la partie contentieuse de
la presqu'île au nord de l'Acadie, mais encore un espace de vingt lieues
du sud au nord, dans tout le pays qui s'étend depuis la rivière de
Pentagoët jusqu'au golfe St.-Laurent; 4º. Enfin, que toute la rive
méridionale de la rivière St.-Laurent serait déclarée n'appartenir à
personne et demeurerait inhabitée.
A ces conditions, Sa Majesté britannique voulait bien confier aux
Commissaires des deux nations la décision du surplus de ses prétentions.
C'était une véritable déclaration de guerre, car la cour de Versailles
ne pouvait accepter ces conditions, qui équivalaient à la perte du
Canada, et qui l'auraient déshonorée aux yeux du monde entier. Aussi les
accueillit-elle par un refus absolu[129]. Les négociations se
prolongèrent, nourries par de nouvelles propositions, jusqu'au mois de
juillet, chaque partie protestant qu'elle agissait avec candeur et
confiance, et les ministres de la Grande-Bretagne, sur l'inquiétude
causée par la destination de la flotte de l'amiral Boscawen, assurant
ceux de la France que certainement les Anglais ne commenceraient pas. Le
duc de New-Castle, le comte de Granville et le chevalier Robinson dirent
positivement à l'ambassadeur français qu'il était faux que cet amiral
eût des ordres offensifs. Le gouverneur du Canada, qui s'était embarqué
sur un des vaisseaux de l'escadre de M. de la Motthe, avait de son côté
ordre du roi de n'en venir à une guerre ouverte que quand les Anglais
auraient effectivement commis des hostilités caractérisées[130].
[Note 129: Le ministre écrivit alors au gouverneur du Canada: «Quoiqu'il
en soit, Sa Majesté est très résolue de soutenir ses droits et ses
possessions contre des prétentions si excessives et si injustes; et
quelque soit son amour pour le paix, elle ne fera pour la conserver que
les sacrifices qui pourront se concilier avec la dignité de la couronne
et la protection qu'elle doit à ses sujets» (_Documens de Paris_). La
cour était de bonne foi dans ces paroles.]
[Note 130: Documens de Paris.]
Cependant l'amiral Boscawen, parti le 27 avril d'Angleterre, arrivait
sur les bancs de Terreneuve avec ses onze vaisseaux à peu près dans le
même temps que la flotte française de M. de la Motthe, sans pouvoir la
rencontrer; mais quelques-uns des vaisseaux de cette flotte s'en étant
séparés depuis plusieurs jours, tombèrent au milieu de l'escadre
anglaise, qui enleva le Lys et l'Alcide, sur lesquels se trouvaient
plusieurs officiers du génie, et huit compagnies de troupes formant
partie des 3,000 hommes envoyés en Amérique. M. de Choiseul rapporte que
M. Hocquart qui commandait l'Alcide, se trouvant à portée de la voix du
Dunkerque de 60 canons, fit crier en Anglais: _Sommes-nous en paix ou en
guerre?_ On lui répondit nous n'entendons point; on répéta la même
question en Français, même réponse. M. Hocquart la fit lui-même; le
capitaine anglais répondit par deux fois la paix, la paix. D'autres
questions s'échangeaient encore lorsque le Dunkerque lâcha sa bordée à
demi-portée de pistolet ses canons tous chargés à deux boulets et
mitrailles. Bientôt l'Alcide et le Lys furent cernés par les vaisseaux
de Boscawen et forcés de se rendre après avoir perdu beaucoup de monde,
et entre autres officiers, le colonel de Rostaing. «War, dit M.
Haliburton, though not formally declared, was, by this event, actually
commenced; but by not complying with the usual ceremonies, the
administration exposed themselves to the censures of several neutral
powers of Europe, and fixed the imputation of fraud and freebooting on
the beginning of the war». Immédiatement après, trois cents bâtimens
marchands, qui, sur la foi de la paix, parcouraient les mers avec
sécurité, furent enlevés comme l'eussent été par des forbans des navires
sans défense. Cette perte fut immense pour la France, qui, forcée à une
guerre maritime, se vit ainsi privée de l'expérience irréparable de cinq
à six mille matelots.
La nouvelle de la prise du Lys et de l'Alcide arriva à Londres le 15
juillet. Le duc de Mirepoix eut immédiatement une entrevue avec les
ministres anglais, qui attribuèrent ces hostilités à un mal-entendu, et
qui lui dirent que cet événement ne devait point rompre la négociation.
La France, accoutumée à compter avec l'Europe, se voyait ainsi par la
faiblesse de son gouvernement, traitée comme une nation du second ou du
troisième ordre. La cour de Versailles, ne pouvant plus se faire
illusion, rappela son ambassadeur et la guerre fut déclarée à la
Grande-Bretagne.
FIN DU SECOND VOLUME.
APPENDICE.
(A)
Page 344. On ne se proposait d'abord de donner les Etats de population
ou Recensemens du Canada, que de deux ou trois années différentes; mais
on a pensé que le lecteur aimerait à voir tous ceux que M. Brodhead a
apportés dans sa Collection des documens de Paris, jusqu'en 1734. Les
renseignemens statistiques qu'ils renferment et qui sont condensés dans
un cadre fort étroit, sont si précieux qu'on a cru faire plaisir au
public en les mettant ici.
Estat abrégé du contenu au Rolle des familles de la colonie de la
Nouvelle-France.
1666.
Québec. 555
Beaupré. 678
Beauport. 172
Isle d'Orléans. 471
St.-Jean, St.-François, et St.-Michel. 156
Sillery. 217
Nostre Dame-des-Anges, et 118
Rivière de St.-Charles.
Coste de Lauzon. 6
Montréal. 584
Trois-Rivières. 461
Total. 3,418
Estat du nombre des hommes capables de
porter les armes, depuis 16 ans jusques
à 50. 1,344
Il y a sans doute quelques omissions dans le rolle des
familles, qui seront réformées durant l'hiver de la présente
année 1666.
(Signé,)
TALON.
Estat en abrégé du contenu au rolle des familles de la
Nouvelle-France.
1667.
Familles. 749
Total des personnes qui les composent. 4,312
Hommes capables de porter les armes. 1,566
Garçons en état d'être mariés. 84
Filles qui passent 14 ans. 55
DÉNOMBREMENT DES TERRES EN CULTURE ET DES
BESTIAUX.
Terres en culture, arpens. 11,174
Bestes à corne. 2,136
1668.
Familles. 1,139
Total des personnes qui les composent. 5,870
Hommes capables de porter les armes. 2,000
Arpens de terres découvertes. 15,642
Bestes à cornes. 3,400
Minots de grains. 130,978
Les 412 soldats qui se sont habitués cette année au
dit pays, non plus que les 300 des 4 compagnies restées au
Canada, ne sont pas compris dans le présent rolle.
RECENSEMENT DE LA NOUVELLE-FRANCE.
1679.
Personnes. 9400}
(sans y comprendre) en Acadie. 615} 9,915
Arpens de terre en culture. 21,900
Bestes à cornes. 6,983
Chevaux. 145
Brebis et moutons. 719
Chèvres. 33
Anes. 12
Fusils. 1,840
Pistolets. 159
1680.
Baptisés, 404 enfans, savoir: 193 garçons et 211 filles.