Li reis fu al siege a sejor.

L'HISTOIRE

DE

GUILLAUME LE MARÉCHAL

COMTE DE STRIGUIL ET DE PEMBROKE

RÉGENT D'ANGLETERRE DE 1216 A 1219

POÈME FRANÇAIS

PUBLIÉ POUR LA SOCIÉTÉ DE L'HISTOIRE DE FRANCE

PAR PAUL MEYER

TOME PREMIER

A PARIS

LIBRAIRIE RENOUARD

H. LAURENS, SUCCESSEUR

LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DE L'HISTOIRE DE FRANCE

RUE DE TOURNON, No 6

M DCCC XCI

EXTRAIT DU RÈGLEMENT.

Art. 14. — Le Conseil désigne les ouvrages à publier, et choisit les

personnes les plus capables d'en préparer et d'en suivre la publication.

Il nomme, pour chaque ouvrage à publier, un Commissaire responsable,

chargé d'en surveiller l'exécution. Le nom de l'éditeur sera placé en

tête de chaque volume. Aucun volume ne pourra paraître sous le nom de la

Société sans l'autorisation du Conseil, et s'il n'est accompagné d'une

déclaration du Commissaire responsable, portant que le travail lui a

paru mériter d'être publié. Le Commissaire responsable soussigné déclare

que le tome Ier de l'édition de l'Histoire de Guillaume le Maréchal,

préparée par M. Paul Meyer, lui a paru digne d'être publié par la

Société de l'Histoire de France. Fait à Paris, le 20 mars 1892.

Signé : L. DELISLE.

Certifié :

Le Secrétaire de la Société de l'Histoire de France,

A. DE BOISLISLE.

AVANT-PROPOS.

L'Histoire de Guillaume le Maréchal occupera trois volumes. Les deux

premiers comprendront le texte et le vocabulaire. Dans le troisième

prendront place : 1° une introduction développée où seront étudiées

toutes les questions historiques et linguistiques que soulève ce poème ;

2° une traduction abrégée à laquelle seront jointes les notes

nécessaires à l'éclaircissement du récit ; 3° une table des noms et des

matières. En attendant l'achèvement de l'édition, on pourra se

renseigner sur le caractère et l'importance du poème, comme aussi sur

les circonstances dans lesquelles il a été découvert, en consultant les

deux mémoires déjà publiés sur ce sujet, l'un dans la Romania[1],

l'autre dans le Bulletin de la Société de l'histoire de France[2].

L'établissement du texte a présenté des difficultés peu communes. Le

manuscrit de la bibliothèque Phillipps, à Cheltenham, qui seul nous a

conservé l'Histoire de Guillaume le Maréchal, est d'une écriture fine et

fatigante ; de plus, certaines pages ont été revisées par un correcteur

contemporain du copiste, ou du moins postérieur de peu de temps, et,

dans les passages corrigés, il est souvent difficile de démêler la leçon

primitive. Enfin, et malgré les soins, du reste intermittents, de

l'ancien correcteur, les mauvaises leçons abondent dans le manuscrit et

offrent une ample matière à la conjecture. On expliquera dans

l'introduction en quelle mesure on a tenté la restitution du texte. Il

suffira de dire présentement que la leçon du manuscrit a été respectée

autant qu'il était possible. La plupart des corrections, introduites

dans le texte ou proposées en note, sont celles qu'exigeait le sens ou

la mesure. On a été très sobre de corrections purement grammaticales. Il

sera démontré en effet que l'auteur, probablement un Normand établi en

Angleterre, écrivait une langue assez peu régulière et ne se faisait pas

faute d'employer, pour le besoin de la rime, des formes différentes en

des cas identiques.

Voici une première liste d'errata relevés à la lecture des bonnes

feuilles, et dont plusieurs résultent d'un nouvel examen du manuscrit :

V. 142, note, lis. desmeslée. — V. 485, lis. taill[ié]e. — V. 628,

forfeit est bien la leçon du ms., mais il y a sans doute lieu de

corriger, comme ailleurs, sorfeit. — V. 631, lire, à la note

correspondante, 631 au lieu de 661. — V. 660, corr. essili[é]e. — V.

668, la correction proposée en note est confirmée par la leçon du v.

5824. — P. 26, titre courant, lire Shrewsbury. — V. 687 et 691, les

notes de ces deux vers ont été interverties. — V. 772, vint, corr. uit ?

— V. 843, note, lis. ermérent. — V. 893, am[b]edeus, la correction est

inutile. — V. 895 et 3865, lis. a deslaz, comme au v. 9479. — V. 1248,

araier, corr. armer, qui donnerait une meilleure rime. — V. 1516, Et,

lis. &. — V. 1518, lis. E en. — V. 1659, mettre une virgule à la fin de

ce vers et deux points au v. suiv. après hauberc. — V. 1700, corr.

delai[e]. — V. 1715, lis. Ensanglanta la terre. — V. 1990, Quant ; on

pourrait, au lieu de Qu'a, proposer Grant comme correction. — V. 2050,

note, coiz peut être conservé ; cf. V. 11626. — V. 2077-78, corr.

maisni[é]e-li[é]e. — V. 2243, loriels est corrompu ; corr. ostels ? — V.

2247, au lieu de 19 lire 15. — V. 2285-86, corr.

essauci[é]e-sorhauci[é]e. — P. 101, titre courant, lis. l'emploie. — V.

2853, le vit, corr., pour la rime, la vint. — V. 4701, Clive est bien

dans le ms., mais doit être corrigé en Dive. — V. 4735, Buislou, leçon

du ms., doit être corrigé en Bruslou, qu'on trouve plus loin (vv. 8451,

8547). Les var. des vv. 8386 et 8424 n'infirment point cette correction.

— V. 4687, mettre une virgule après furent. — P. 176, titre courant,

suppr. le point final.

[1] XII, 22-74.

[2] Année 1882, pp. 244-264.

{1} L'HISTOIRE DE GUILLAUME LE MARÉCHAL

Qui a bone matyre a feire [(f. 1)]

Deit si porv[e]eir son afaire,

S'il i a bel commencement,

Qu'il vienge a bon definement, 4

E k' en tel man[i]er…

Ke reisun a ses diz s'acort,

K'en n'i truisse riens ke reprendre ;

Ker custumier sont d'entreprendre 8

Une gent qui petit s'entendent,

Mais al bien contredire entendent.

E dunt lor vient ceste custume ?

D'envie, kui par amertume 12

De cuer ne puet sa boche taire.

Ne nuls grans biens ne li puet plaire.

Mais, si m'ait Dex, c'est la sume,

Ma matire est del plus pre[u]dome 16

{2} Kui unkes fust a nostre tens.

Or mi otreit Dex grace e sens

Ke ge la puisse si traitier

Que esjoïr e esha[i]tier 20

S'en puissent tuit cil kui l'osrunt

E kui de cuer Tescuteruni.

Al tens le rei Estiemble avint,

Kui Engleterre a peine tint 24

E Normendie molement

Tant ku'il la perdi folement,

K'uns chevaliers proz e loials,

Sire Johan li Mareschas, 28

Qui tant esteit de grant emprise

E de grant ovre e de grant mise

Qu'entor lui out plenté de buens ;

E si n'esteit il mie kuens 32

Ne baron de trés grant richesce,

Mais tant foisona sa largesse

Ke tute gent s'en merveilloent.

Neïs cil kui point ne l'amoent, 36

Qui en avoi[e]nt grant envire,

En conveneit souvent bien dire.

Il fu seneschal d'Engleterre, [(f. 1 b)]

Mais en son tens i out grant guerre 40

De l'empereriz e del rei,

E tant en dura le desrei

K'en la fin, ce nos est a vis,

Out li reis Estiemble le pis, 44

{3} Ker li boens Mareschas por voir

S'en vint tut de bot al dreit eir

Maheut l'empereriz, sanz faille.

Maint estor e mainte bataille 48

E mainte grant peine e maint grief

Soufri por lui a grant meschief

Ainz [que] l'ovre fust amaisni[é]e.

Treis cens cheval[i]ers de maisni[é]e 52

Tint o sei li frans cheval[i]ers,

A ses robes, a ses deniers,

A fers, a clous, a livresons,

A beals semblanz, a riches dons, 56

Cum cil kui bien le savoit faire

E les boens tenir e atraire.

Mais de Testore de la terre,

Ne de la pais ne de la guere 60

Ne voil or plus ci endroit dire,

Einz revendrai a ma matire

Del preudome corteis e sage,

Qui prist feme de haut parage. 64

Bele e bone e joiose e liée,

E si estoit bien enseigniée.

A grant joie furent ensemble

Lune tens, eissi com[e] mei semble. 68

Tant que dous filz out de la dame :

Ne trovast l'en treske a Seint Jame

Si trés beals enfanz come il érent.

Tant crurent e tant s'enlenérent (sic), 72

Quant il ourent entendement,

{4} Que moult plourent a tote gent,

Por lur bealté, por lor proecce,

Por lor sens, por lor gentilesce, 76

E que tant estei[e]nt apert ; [(f. 1 c)]

Li uns en out non Gillebert,

L'autre Guatier le Mareschal.

De grant bialté érent egal. 80

Tant amendérent e tant crurent

Ensemble que chevalier furent.

Mult eurent buen commencement

Se il durassent longement, 84

E molt menoient bele vie.

Mais morz qui des boens a envie

Ne pout suffrir ne endurer

K'il deüssent longes durer. 88

Issi avint con ge vos di :

Li uns des deus amaladi

A Salebires, ç'oï dire :

Unkes mestier n'i orent mire 92

Ne unkes riens n'i pout valeir,

Sens ne proece ne aveir,

Ne rien de mort nel sucurut.

Grant doel eurent quant il murut 96

Si vaslet, e tant en plorérent

A poi de duel ne s'afolérent ;

Molt fu li d[u]elz granz e espès.

Li autres jo[o]ut as esches ; 100

Un vaslet vit vers lui venant,

{5} Si li demanda maintenant :

« Sez tu nuveles de mon frére ? »

cuer dolent, o leide hére 104

Ke cil avoit sor tute rien,

Dist : « Si Dex plaist, il f[e]ra bien.

— Ou ! » fait il, « mis frères est morz !

« C'ert ma joie, c'ert mis conforz, 108

« C'ert toz li deliz que j'avoie !

« Ja mais joie ne sera moie. »

Itant dist e si s'adola.

Aine puis ne but ne ne manga, 112

Einz murut de doel de sun frére.

Grant duel en orent pére e mére.

C'est raison, nature le veut : [(f. 1 d)]

Qui a cuer porte e a cuer deut. 116

Mais itant vos di jo por veir

Que nuls d[u]els n'est a sordeleir

Ne nule joie a sorjoir.

Qui de s[i] mais voldreit oïr 120

Del bon Mareschel, de Johan,

Ne vos avroie dit oan

Ses granz ovres ne ses enprises,

Ker nes ai pas tutes aprises ; 124

Mais en sun tens fu Engleterre

{6} En grant dolur e en grant guère,

E li reingnes en grant discorde,

Que pais ne trieve ne concorde 128

Ne justise ni fu tenue,

Ainz fu la guere maintenue,

Si cruel e si longement

Que molt desplout a me[i]nte gent, 132

Quer aukun de [s] baruns se tindrent

Al rei Estiemble, e si maintindrent

Son bien e s'enor en toz poinz,

Por ce k'il ert reis e enoinz ; 136

Li autre disoi[e]nt por veir

Que cele qui ert del masle eir

Devoit la corone tenir

E le realme maintenir. 140

Issi munte entre eus la meslée

Qui unkes ne fu demeslée

De si ke en ces entrefaites

I out mil armes de cors traites. 144

Par ceste achaison, ç'oï dire,

Li quens Patriz de Salesbire

Guerreia molt le Mareschal ;

Maint ennui li fist e maint mal ; 148

E li Mareschaz ensement

Li fist de granz ennuiz souvent,

Ker esi va de tel bargaigne :

Li uns pert, li autres gaaigne… 152

{7} Ne tot taire ne tot conter [(f. 2)]

Quer a ennui porreit monter

A reconter lor assemblées

Ne lor agaiz ne lor meslées, 156

Mais mainte lance i out bruis[i]ée

& mainte targe depeciée

E mainte broingne ensanglantée

E meinte alme de cors gitée 160

E maint boin cheval [i] er de pris

I out navré ou mort ou pris,

Mainte dame veve frarine

E mainte pucele orphanine, 164

Qui pu[i]s alérent a hontaige

Par suffrete de mariage.

Esi fu, esi l'estut estre. [(1141)]

L'empereriz asist Vincestre. 168

Ove lui fu li Mareschas

Qui tuz diz fu ver lui loi[a]ls,

E des autres baruns asés

Out entor la vile amasez 172

Qui la cité quidoent prendre ;

Mais dedenz avoit por defendre

Bons cheval[i]ers e gent hardie

Qui por faire chevalerie 176

S'en issoient chascun jor fors

Por tornier a cels defors ;

Mais Phelippe de Columbiers

I esteit toz dis as prem[i]ers ; 180

{8} Yembles d'anné[e]s ert e proz,

Ke de deus parz les venquit tuz,

Li reis inelement e tost

Asembla grant gent e grant ost 184

Pur venir Vincestre rescorre

E por sa bone gent sucure.

Quant la 'rapereriz l'oi dire

Qu'a si grant ost e a tel ire 188

Veneit li reis por lu[i] sosprendre

Ou por lu[i] ocirre ou por prendre,

E si li fu dit, c'est la sume, [(f. 2 b)]

Qu'el n'aveit pas le dissime home 192

En sun host k'il aveit el suen.

Ne li sembla ne bel ne buen,

N'ele n'out si haut conseillier

Qui lors la s[e]ust conseill[i]er. 196

Fors li Mareschas, tote voie,

La fist tantost metre a la voie

Tot dreit a Lotegaresale.

Mut fu cele jurné[e] male, 200

Quer li reis o trestot son ost

Enchausa vistement & tost,

E cil souvent li trestornoent

Qui o la dame s'en aloent ; 204

E saciez k'en ces trestornées

Vit l'om maintes seles turnées,

Mainz cheval[i]ers abatre & prendre.

Ne[l] purrent suffrir ne atendre 208

{9} Cil qui o l'empereriz érent :

Al meiz ku'il purent s'en alérent ;

Poingnant si que regne n'i tindrent,

[J] esque soz Varesvalle vindrent ; 212

Mès forment les desavancha

L'empereriz qui cheva[l]cha,

Cumme femme fait, en seant :

Ne sembla pas boen ne seant 216

Al Marechal, anceis li dist :

« Dame, si m'ait Jesucrist,

« L'om ne puet pas en seant poindre :

« Les jambes vos covient desjo[i]ndre 220

« E metre par en son Tarçum. »

El le fist, volsist ele ou non,

Quer lor enemis le[s] grevoient

Qui de trop près les herd[i]oient. 224

Li Mareschals de son afaire

Ne sout que dire ne que feire ;

N'i vit rescose ne confort.

A Brien de Walingofort 228

Commanda a mener la dame, [(f. 2 c)]

E dist, sor le peril de s'aime,

Qu'en nul lieu ne s'aresteiisent,

Por nul bosoing que il eüsent, 232

N'en bone veie ne en male,

De si qu'a Lothegaresale.

E cil tost e hastivement

En fist tot son commandement. 236

Li Mareschas el gué s'estut,

{10} A son poe[i]r les contrestut.

Tute l'ost sur lui descarcha

Qui si durement le charcha 240

Que n'i pout neient plus durer ;

Trop lui fu fort a endurer,

Einz s'enbati en un mostier ;

N'out o lui k'un sol cheval[i]er. 244

Quant li real les aperçurent

Qu'el mostier enbatu se furent :

« Or ça, li feus ! » funt il, « or sa !

« Li traîtres ne li garra. » 248

Quant li feus el mostier se prist,

En la vis de la tor se mist.

Li chevaliers li dist : « Beau sire,

« Or ardrum ci a grant martire : 252

« « Ce sera pecchiez e damages.

« Rendom nos ; si ferom que sages. »

Cil respundi mult cruelment :

« N'en parler ja, gel te defent ; 256

« Ke, s'en diseies plus ne mains,

« Ge t'ocirreie de mes mains. »

Por le grant feu qui fu entor

Dejeta li pluns de la tor. 260

Si que sor le vis li chaï,

Dunt leidement li meschaï,

K'un de ses elz i out perdu

Dunt molt se tint a esperdu. 264

Mais, merci Dieu, n'i murut pas.

E li real en ès le pas

{11} Por mort e por ars le quidérent, [(f. 2 d)]

A Vincestre s'en returnérent, 268

Mais n'i fu ne morz ne esteinz.

Quant li feus fu aukes estreinz,

Al mielz ku'il pot s'en issi fors,

Mais mout fu emperiez del cors. 272

En aler a pié mistrent peine ;

Chascun[s] a son poeir s'en peine.

Tote la nuit lor veie tindrent,

De si k'a Merleberge \vindrent ; 276

E quant cil del chastel les virent

Grant joie e grant enor lor firent.

Mais tant vos di certenement

Que puis asembla si grant gent 280

Dunt fist al rei & as reials

Granz peines e ennuiz e mals.

A Lotogaresale esteit

Ou grant gent asemblé[e] aveit, 284

E li reis esteit a Vincestre

Qui out fait espïer son estre.

Si li manda e fist entendre

Que, s'iloic le voleit atendre, 288

Que il le livereit l'endemain.

Ne[l] vost pas esi prendre a mein

Li Mareschel, einz li manda

Que ja ilec ne l'atendra ; 292

N'esteit pas hum a lui atendre :

{12} A autres gieus vodreit entendre.

E quant li roial ce oïrent,

Trop folement s'en esjoïrent, 296

E distrent k'el demain vendrei[e]nt

E que par force le prendrei[e]nt.

Mais cil qui bien en fu garniz

Ne vout pas laissier desgarniz 300

Sa bone gent ki o lui érent :

Après la mie nuit s'armérent

E cheva[l]ch[i]èrent sagement

Tresi ke près l'ajornement 304

Qu'il s'embuschiérent en uns vais ; [(f. 3)]

La atendirent les reals.

E quant l'aube fu espanie,

Li reis o sa grant ost banie 308

De Vincestre fors s'en turnérent,

Folement, quer desarmé érent

Fors de lur linges arm[e]ures.

Teles furent lor aventures 312

Que ce qu'e[i]ns querei[e]nt trovérent

Plus près asez k'il ne quidérent,

Quer il estoi[e]nt en lor veie.

Unehes nuls lioins a sa proie 316

Ne corut si cum cil corurent

As desarmez qui armé furent.

La n'aveit mot del manecier

Ne del parler ne del tentier, 320

Ne des orguelz ne des ventances :

As fers des glaives e des lances

{13} Si durement s'entrecomtrérent

Que de rien ne s'entrespargnérent. 324

La ot perdu e ga[a]ingnié,

La out meint mort e ma[a]ingnié,

La espandi mainte servèle,

La traïnna meinte boèle, 328

La ve[ï]st om me[i]nt boen de[s]trier

Par les chans aler estraier,

Quer nuls n'entendeit a els prendre,

Aillors lor conveneit entendre. 332

Mais isi avint tote voie

Que cels convint metre a la voie

Qui se trovérent desarmez :

Ne porent soufrir les armez, 336

Quer n'i trovérent nul ados ;

Si lur convint torner les dos.

Qui nul des lor volt prendre al frain,

N'i estut fors tendre la main, 340

Quar en els n'out point de defense.

Mult remaint de ce ke fol pense.

Mult fu cele jurné[e] amére ; [(f. 3 b)]

Li quens Patriz de Salesbére 344

Perdi ses meillors compaingno[n]s

Dunt jo sei bien dire les nuns,

Mais ne[s] voil ore ici nombrer,

Que ne voil mon conte encombrer. 348

Mais trop riche eschec enmenérent

Cil qui o le Mareschal érent,

{14} Qui lor departi largement

E b[i]en e bel e richement, 352

Si qu'a molt b[i]en paié se tindrent

E mult lor fu bel qu'il i vindrent.

Mès Fortune, qui ne sejorne

E qui sa roe tuz jurs torne 356

Primes amont e pu[i]s aval,

A tost torné del mont al val

Meint home qui point ne se garde,

Que unches [ne] se dona garde 360

Li Mareschas, deske li quens,

A tant des autres & des suens,

Qu'il out asemblé mult grant ost,

Par le conseil & par le cost 364

Del rei qui li fu en aïe,

Li fist mainte grant envaïe,

E li firent me[i]nt grant ennui.

Trop fort veisin aveit en lui, 368

Si out le peor geu parti.

De sa feme si departi

Par conseil, si com j'oï dire,

Puis prist damesele Sibire, 372

La sorur le cunte Patriz,

Ce ne fist il pas a enviz,

Por oster d'entre els la discorde ;

Puis i out amor & concorde 376

Qui lur dura tute lor vie.

De si mais est dreis que ge die

{15} Des bons enfans qu'il engendra

En la dame qu'il esposa. 380

Li prem[i]ers dunt ele fu mére [(f. 3 c)]

Eut non Johan cumme li pére,

E li seconz out nun Willeme.

Si vos di b[i]en k'en cest reaume, 384

N'en vint jornées en toz sens

N'out nul si prodome en son tens.

Li terz fu apelez Anseals,

Mult fu deboneires & beaus ; 388

E li quarz fu Henri[s] numez

Qui de grant bien fu renumez ;

Clers fu de ceeiz en escripture,

E fu de bele meneüre 392

Si comme gentil hom deit estre,

Puis fu aveskes de Eccestre.

Si ourent deus serors mult beles

E mult corteises damiseles, 396

De grant appareil acesmées ;

Richement furent mariées.

Après [ce] fu verité clére [(1152)]

Que li reis ot asis Neubére 400

A grant ost & a mult grant gent ;

Mais ce fu si souprisement,

Q'unkes garde ne s'en donérent

Cil ki dedenz le chastel érent 404

{16} Deskes virent lor poigneürs,

Lur archiers & lor coreors,

E tut[e] l'ost qui destendirent ;

Pavillon[s] e tentes tendirent. 408

Quant cil dedenz les agardérent

Lors sorent bien que soupris érent.

Mult lor desplut la sorpresure,

Kar poi avo[i]ent garnesture. 412

Li reis par mesage raisnable

Fist demander le cunestable,

Si li voldreit le chastel rendre,

Ou si il [le] voldra defendre. 416

De ce fu tost li consels pris :

« Ne sumes pas [si] entrepris

« Que b[i]en ne nos voillens deffendre. [(f. 3 d)]

« N'avom talent del chastel rendre, 420

« A tant nus sumes ahurté

« Qu'il en i avra maint hurté,

« Maint entesté & maint plaié,

« Ou de fer de glaive ou d'espié, 424

« E maint merchié en tel mani[e]re

« Qu'il n'avra mestier fors de biere. »

Li reis vers lor gent s'endura ;

La naissance Dieu en jura : 428

« B[i]en me vengerai des vileins,

« Tut s'en vendrunt parmi mes mains.

« Or as armes, b[o]en eskuier

{17} « E boen serjant & boen archier ! 432

« Nus les prendrum malgré lor denz.

« Qui primes enter[r]a dedenz

« Tan[t] lui durrei de manantie

« Ja n'iert mais povres en sa vie. » 436

Qui lors veïst cez eskuiers

Prendre as fossés & as teriers

A saillir mult hardiement !

E cil dedenz proeusement 440

& o grant ire se defendent :

Karr[e]als & pielz aguz lur tendent

& granz fuz por els aterrer ;

Laidement lor funt comperer 444

L'emprise k'il unt sor els feite ;

Si poent, el sera desfaite.

Maint en veïst l'om reverser,

& trebuchier & enverser, 448

E maint blechié & maint pasmé.

Ne deivent pas estre blasmé

Cil del chastel s'il se defendent,

Quer nul precein secors n'atendent. 452

Cil deforz eurent le noauz ;

A itant remist li asauz

Qui molt out esté perillos.

Li reis en fu molt angoisous 456

E jura qu'autrement irreit, [(f. 4)]

Neja d'iloc ne partireit

De si k'il avreit la tor prise

{18} E de celz dedenz feit justise. 460

Cil del chastel se purpensérent,

Come cil qui bone gent érent,

Qu'une trieve demander[ei]ent,

Et entre tant si mandereient 464

A lor seignor & a lor mestre

Tot lor afa[i]re & tot lor estre.

La trieve quistrent & il l'orent,

& il, al plus to[st] ke il pourent, 468

Firent savoir a lur seignor,

Qu'il n'ourent trieve for d'un jor,

E, se il puet, k'il les delivre,

Quer il n'unt lai[e]nz de quei vivre. 472

Li Mareschals [en] pri[s]t conrei ;

Ses letres enveia al rei

Qu'il li donast, si li pl[e]üst,

Trieves tant que parlé [e] ust 476

A sa dame l'empereriz.

Ce feïst il trop a enviz

Por plein dit ne por couvenance,

Quer n'out en lui point de fiance ; 480

N'en pre[ï]st ne pleges ne gages,

Mais si il li baillent ostages

Tels comme il li demandereit,

Ce k'il li demande fereit. 484

A tant fu la broche taill[ié]e

Ke si fu l'ovre aparilli[é]e

Qu'un de ses filz out en ostage,

{19} Dunt avenir dut grant damage, 488

Non le premier mais cel après,

Willeaume, de kui dès or mès

Orra meinte bele aventure

Qui i vodra metre sa cure. 492

Si fu feit en tel[e] maniére

Ke li sieges se traist ariére,

& cil son chastel regarni. [(f. 4 b)]

Si l'out trové trop desgarni ; 496

E mist enz de boens cheval[i]ers

E boens serjanz & bons archiers,

Qui b[i]en se pensent de [de] fendre,

K'il n'ont talant del chastel rendre. 500

Ne de la pais n'aveit il cure.

Li emfes fu en aventure ;

Bien s'ert li reis aperceü

K'il aveit esté deceü, 504

Mais li terme fu atenduz

Que li deveit estre renduz

Li chastels, naien[t] fu del rendre :

A ce ku'il out l'en convint prendre. 508

Dunc vindrent avant losengier,

Qui felon sunt & palton[i]er,

Qui l'enfant loérent a pendre.

B[i]en fu al pére fait entendre, 512

Mais il dist ke ne li chaleit

De l'enfant, quer encore aveit

{20} Les enclumes e les marteals

Dunt forgereit [il] de plus beals ; 516

E quant li rei[s] oï ço dire,

Si 'n out grant maltalent e ire.

Lors commanda l'enfant [a] prendre

& mener as furges por pendre ; 520

Vers les forches le fist porter,

Mais il ne vot pas deporter

K'ove lui n'alast a grant gent :

Mult se doutot d'enbuchement. 524

E li emfes ke l'on portout,

Ki de sa mort ne se dotout,

Si vit le cunte d'Arundel

Qui teneit un bozon molt bel ; 528

Si li dist o simple reison :

« Sire, donez mei cel bozon. »

Quant li reis oï ceste enfance,

Por trestot l'or qui est en France 532

Nel laissa[s]t il pendre cel jor, [(f. 4 c)]

Mais par simplesce e par doçor,

De quei sis cu[e]rs esteit toz pleins,

A pris l'enfant entre ses meins 536

& dit : « De cest torment vos lès,

« Certes, vos n'i morrés uimès. »

Vers l'ost s'en revindrent ariére,

& l'on atornot la perriére 540

Por feire jeter a la tor

E as murs kui furent entor.

{21} Lors revindrent li conseiller

Al rei loer & conseiller 544

Que li emfes fust tant tost pris

E si fust en la funde mis,

E si lor fust lancie[z] laenz

Por espoenter celz dedenz. 548

Li emfes qui poi fu senez

Fu vers la perriére menez ;

La funde vit de la perriére,

Si se traist un petit ariére 552

E dist : « Dex aïe ! kel branle !

« Or est b[i]en dreiz que ge [m'i] branle ! »

Lez la funde s'ert acostez,

E li rei[s] dist : « Ostez ! ostez ! 556

« Certes, mult avreit felun cuer

« Ki purreit suffrir a nul f[u]er

« Que il murust de cest martire :

« Trop set beles enfances dire. 560

« Pernez p[i]erres & perdrials,

« Getez as murs <& as kern[e]als

« Teles cum vos porrez lever,

« Quer ja ne[s] purrez mielz grever. » 564

Cil entend[ir]ent al pcrrier ;

Li autre firent un cleier

Por faire saillir a la porte.

Un pautonier l'enfant aporte ; 568

Si dist en haut : « Dant conestable,

« Ça vos faites nos véritable !

« Veiz ci le fil vostre seignor [(f. 4 d)]

{22} « Qui ja murra en grant dolor, 572

« Quer ja iert sor cel clei[e]r mis.

— Avez me vos [i] tant premis ? »

Fait li conestables. — « Oïl.

— Par mon ch[i]ef ! donques morra il : 576

« Telz presenz avra, se saciez,

« Dunt il serra tost esquasiez

« Autresi conme un taberaut.

« Geste gile riens ne vos vaut ; 580

« Ja verrez sa mort e sa fin.

Une grant mole de molin

Fist as kerneals pendre defors ;

E li emfes demanda lors 584

Quel gieu ce repoeit ore estre

Qu'i[l] pendei[e]nt a la fenestre ?

Quant li rois li oï ce dire,

Bonement commensa a rire, 588

E dist : « Willeme, teus joiaus

« Ne vos serreit [ne] boens ne beaus.

« C'est grant pecch[i]ez kui mal vos fait,

« Quer vos n'i avez r[i]ens mesfait. 592

« De tels joials vos quit & lès ;

« Par mei ne murrez vos jamès. »

Li reis fu al siege a sejor.

En sun pavillon sist un jor 596

Qui esteit d'erbes e de flors

Junchie[z] de diverses colors.

Willeme les flors regardout,

{23} Amont e a val esgardout ; 600

Trop bonement e voluntiers

Alout coillant les cheval[i]ers

Qui creissent en la lancelée

Qui a la foille agüe & lée. 604

Quant il en out coilli asez

E dedenz son poing amassez.

Si dist al rei : « Beau sire chiers,

« Volez joer as cheval[i]ers ? 608

— Oïl, » feit il, « beau duz amis. » [(f. 5)]

E cil une part en a mis

Tost al rei dedenz son devant,

Puis dist : « Li quels ferra avant ? 612

— Vos, » feit li reis, « beals amis ch[i]ers.

Lors prist un de ces chevaliers

Et li reis tint le son encuntre,

Mais isi avint en l'encontre 616

Qu'icil al rei perdi la teste ;

Willemes [en] fist mult grant feste.

Li reis un autre l'en tendi.

Dément [i]ers k'a ce entendi 620

Si li avint par aventure

Qu'il vit parmi la cuverture

Un vaillet ku'il b[i]en conoisseit :

De la chambre sa mére esteit ; 624

Venuz fu [la] por espïer,

{24} Por escouter, por oriiller

Que de Willeume sereit feit ;

Molt en dotouent le forfeit. 628

Willeumes out de li grant joie ;

En haut dist, ne li chaut qui l'oie :

« Bien vingiez, Wilikin amis,

« Dites kui vos a ça tramis ? 632

c(Que fait or ma dame ma mére ?

« Que funt mes sorors & mi frére ? »

Il se tapi molt tost ariére :

Parmi une estreite charriére 636

S'en fuit ignelement & tost,

Si se musça detrés un post.

Li reis escouta & oï

Come Guillaume s'enjoï. 640

A Guillaume tantost demande

Qu[e] il responde a sa demande,

A cui ce est ke il parole ;

Bien a entendu sa parole. 644

Il li dist : « Fei ke dei mun pére,

« Cil est de la chambre ma mére

« Qui m'esgarda par cel pertus. [(f. 5 b)]

— E por quei ne vint il par l'us ? » 648

Dist li reis. Querre le fist b[i]en,

Mais il ne fust trove[z] pur r[i]en.

Ces enfances ne cist ator

Ne furent pas tot en un jor. 652

N'en dous jornées ne en treis,

{25} Einz durérent plus de dous meis.

Dement[i]ers k'a son siege sist

Li reis, durement s'entremist 656

Li evesques Henri [s] de pès

De Wincestre, ker n'en pout mès

Endurer la trés cruel guere

Dunt essilie esteit la tere, 660

E la gent morte & confundue,

E tote joie esteit fondue

E toz gaainz tornez a perte,

E tote richesse a poverte ; 664

Quer kant povre gent n'ont que prendre

Ne n'ont de quei lor rentes rendre,

Si lor estuet laissier la tere

E aillors, aillors, lor pain quere. 668

Dunc apovrissent li seignor ;

Si unt sufreite li plusor.

Por ce fut feite la concorde,

E reison mult b[i]en s'i acorde. 672

Si ke chascuns tenist par dreit

Son tenement ke il teneit,

Si k'entr'elz n'eùst mès rancune

Ne mesesta[n]ce neïs une, 676

Ne male reprove retreite

De chose k'eust esté feite.

Ceste pais & ceste parole

Fu por la prise de Nichole 680

{26} Ou li reis fu par force pris.

Si en abaissa mult son pris ;

Ne li remest fors la corune.

E reis kui ne tout ne ne done, 684

Ne ne ga[a]igne ne ne pert, [(f. 5 c)]

Ne puis ge ve[e]ir de quei sert.

Quer sis seals pas ne corut,

Tote sa poesté morut, 688

Fors sul d'itant ku'il remest reis,

Mais ne corurent pas ses leis.

A Estroburge veirement

Assembla l'om cel parlement 692

De kei cest[e] pais estut estre.

Por le conte de Gloecestre

Fu li reis rendu [z] & changiez ;

Si'n fu sis poeirs estrangiez : 696

Par force l'en firent estrange,

Ker il en prist le peor change.

Esi fu ceste pais escri[t]e,

& li ostage furent quite 700

E desprisoné li prison

Qui lors estei[e]nt en prison,

E Willaume vint a son pére ;

Mult e[n] out grant joie sa mére 704

E li trei frére & les sorro[r]s

Qui 'n eurent eü granz dolors

Por les granz tormenz k'il o[o]ient,

Que la gent souvent lor disoient, 708

Dunt Dex, la soie grant merci,

{27} L'a garanti de si que ci,

Quer Fom sout dire en reprovier :

A cui Damledex velt aidier, 712

Que mesestance ne martire,

Ne nule riens ne lui puet nu[i]re.

En poi de tens & en poi de anz

Fu Guillame cr[e]uz e granz, 716

E fu de cors si bien taillez

Que, s'il fust par art antaillez,

N'eùst il, veir, nul si beal menbre,

Quer bien les vi e bien m'en menbre ; 720

S'out trop beals piez & beles mains.

Mais tot ce fu encor del mains

Avers la faiture del cors : [(f. 5 d)]

Qui bien l'esgardast [par] defors 724

Si li semblast bien feit e dreit,

Que, s'il s[e]üst jugier a dreit,

Jugier porreit k'a la roonde

N'eiist mielz fait de cors el munde. 728

S'out brune la chevel[e]ure,

E le vis, mais de la faiture

Resemblout il asez haut home

Por estre e[m]perére de Rome. 732

Si out large la forcheüre,

E fu de si bele estature

Comme nuls gentiz hom puet estre.

Mult out a lui taillier boen mestre. 736

{28} Dement[i]ers que Guilleumes crut,

E li reis Estenne morut

E si fu coronez li reis [(19 déc. 1154)]

Henriz, qui fu pruz & corteis 740

E si out ja fame & enfanz,

Filz e fillez petiz e granz.

Li Mareschals se porpensa

Que Guillaume en enverra 744

E[n] Normandie a Tankarvile

Al Chamberlenc kui pas n'avile

Son lingnage ne jor ne ore,

Einz l'eime & essauce & enore ; 748

E il ert lor cosins germains.

Esi com il out pris en mains

Il fist atorner son afaire

Gomme a gentil home estuet feire 752

Qui s'en vet en estrange terre

Por pris e por onor conquere.

Villeaume ne volt plus atendre,

E quant il vint al congié prendre 756

De pitié em plura sa mére

E les serors & tuit li frére :

Ce fait nature ; tote voie

Si se mist tantost en la voie, 760

Mais il n'enmena compaignon [(f. 6)]

Fors un vaslet & un garçon,

Quer li siecles n'er[t] pas alores

Si orguillos com il est ores, 764

{29} K'un filz d'un rei, tot sanz ponée,

Chevalchout sa chape trosée ;

Or n'i a gares escuier

Qui ne voille aveir un som[i]er. 768

Ne voil mais emplïer mon sens

A conter les anz e les tens

Que Guilleaume fu eskuiers,

Mès l'om dist que vint anz ent[i]ers 772

Fu il b[i]en esku[i]ers…

Sil teneit om a grant damage,

Que poi veillout & trop dormeit

E molt menjout & mol[t] bevoit. 776

Si s'en gab[o]ent en desriére

Cele fole gent pautoniére,

Quer l[i] uns a l'autre demande :

« Cist Guilleame gaste-viande, 780

« Por Dieu, de que sert il saienz ? »

Esi diseient ors & enz.

Li Chamberlenz bien le saveit,

Asez trovot qui li diseit : 784

« De quei vos sert cist emcombriers,

« Cist mangiere, cist aversiers

« Qui toz diz dort s'il ne mangüe ?

« Fols est qui li trove mengüe. » 788

Al Chamberlenc molt desplaiseit.

Mais en soriant se taiseit ;

Après reponeit a un mot :

« Enkor traira féve de pot. 792

{30} « Il est mis niés & mis amis ;

« Vos ne savez ke jo nurris. »

Tels esteit sis confors sev[e]als

Qu'il aveit des plus beaus morse[a]ls 796

Qui érent devant le seignor.

Si 'n surgreignérent li plosor

Qui en avei[e]nt grant envie [(f. 6 b)]

E petit preisoent sa vie. 800

Costumiers esteit de si taire,

Quer tant ert duz & deboneire

Que ja nul semblant ne feï[s]t

De mesdit ke l'om li deïst. 804

En cel tens fu li reis Henris [(1173)]

Mesle[z] o le rei Loüis,

Si c'om n'i pout concorde metre

Ne por doner ne por premetre, 808

Einz fu la guerre si cruele

K'unques mais entre els deus n'ot tele

Bien furent garnies les marches.

Dès Bo[n]smolins de si qu'a Arches 812

N'out, ne de p[i]erre ne de fust,

Chastel qui b[i]en garni [z] ne fust.

Li Chamberlens fu a Drincort

Ou molt out tenu riche cort. 816

La fu Guill. chevaliers,

Li Mareschals, qui volentiers

Prist l'onor que Dex li out feite ;

Lonc tens en out [eu] sofraite. 820

{31} Li Chamberlens li ceinst l'espée

Dunt pu[i]s dona meinte colée ;

E si li dona Dex tel grace

Q'unkes ne vint en nule place 824

Ou il [e] ust de armes riens fait

Que bien n'i parussent si fait.

le cunte d'Eu out partie

Des chevaliers de Normandie, 828

E si i fu li Conestables,

Mais il n'i fu pas bien estables,

Quer de la vile s'en eissi

Por sol tant ke il entendi 832

E que par tôt ert li esclandres

K' iloc veneit li quens de Flandres.

S'i veneit li quens de Ponti

& Bernard de Seint Galeri. 836

E li quens Mathieu de Boloigne. [(f. 6 c)]

Tant engreigna cele bosoigne

K'um cria : « As armes ! as armes !

« Quens, que fais tu que tu ne t'armes ? 840

« Ci 'n avalent plus de deu[s] mile

« Qui volent ardeir ceste vile. »

Lorre s'armérent vistement,

A qui a[i]nz a[i]nz, hastivemeot, 844

Cume cil qui bone gent érent.

Tant tost en lor chevals montérent.

Le Chamberlent virent que vint,

lui cheval[i]ers vuit & vint. 848

Ou il avala contreval ;

{32} E quant il fu venuz aval,

Si encontra le Conestable,

Lorrs lui dist parole raisnable, 852

Si il en volsist tenir conte :

« Sire, » fait il, « molt ert grant honte

« Qui larra ceste vile arde[i]r. »

II respondi : « Vus dites veir, 856

« Chamberlenc : quant a ce tendez,

« Alez dune ! si la defendez. »

Il respondi : « Volunt[i]ers veir ;

« Sire, g'en f[e]rei mun poe[i]r. » 860

A cez moz en la vile entra ;

Guill. sor le pont trova

Qui puis fu quens de Mandevile

Ou unkes n' out tripot ne gile. 864

Sor le pont li plout a descendre,

Quer il voleit le pont defendre.

Li Chamberlens vint sor le punt,

lui de cheval[i]ers grant front. 868

Li Mareschals tant s'avancha.

Que de coste lui chevalcha,

E il parla en tel man[i]ére :

« G[u]ill., traiez vos arriére ; 872

« Ne seez pas si prinsautiers :

« Laiss[i]ez passer cez cheval[i]ers. »

E il se traist un poi ariére, [(f. 6 d)]

Maz & honteus, o morne ch[i]ére. 876

M[i]elz volsist k'encor fust a nestre,

{33} Quer cheval [i] er cuidoit il estre.

Treis en la[i]ssa passer avant ;

Le cheval urte maintenant 880

Tant com il fu el premier front

De cels kui passou[e]nt le pont.

Or ne lerra, coment k'il aille,

S'il i a estor ne bataille 884

N'asemblé[e] de chevaliers,

Qu'il n'i seit trovez as premiers.

Tuit cheva[l]chent, ço m'est avis,

Que il virent e[n]mi lor vis 888

Lor enemis qui grant gent érent

Qui par force en la vile entrérent ;

Si lor alérent a l'encontre.

Quant li uns conreiz l'autre encontre, 892

D'am[b]edeus pars chevals eslaissent.

Les escuz pris les lances baissent,

Si s'enlref[i]érent a deslaz ^^0

A la grant force de lor braz ; 896

Les lances pecei[e]nt & froissent

& les escuz percent & croissent

E s'entrefiérent des recrois.

Tel fu la noise e li escrois 900

Des granz cops e del chapleïz

Que Dex tonanz n'i fust oïs,

La o[i]siez h[e]aumes soner

E retentir e resoner 904

E enbarrer de si que as coifes ;

{34} La érent alées les oifes

E les vantances de l'ostel,

La les conveneit servir d'el. 908

Mais Guill. li Mareschas

S'i esprova comme vasals,

Quer il [i] out sa lance freite.

Maintenant a l'espée treite, 912

Si va ferir e[n]mi le tas. [(f. 7)]

Qui l'esgarde ne quide pas

Que il seit d'armes a aprendre :

Maint coup doner & maint cop rendre 916

Li estuet e[i]nz ke il s'em parte.

N'a talent ke il s'en departe

De si ke s'ovre plus i pére.

Molt i trovent felon compére, 920

Quer a granz coups depart la presse.

Molt trove kui place li lesse,

Quer si coup erent si estout

Que il les redot[o]ent mout, 924

Qu'il venoi[e]nt de molt grant force.

De tels entremès les efforce

Dunt il n'[e] ûssent nul talent ;

Mais, conment k'il lor atalent, 928

Il lor cort sore, & a bon dreit

Plus lor paie k'il ne lor deit.

Seignors, certes, ce est la sume

Que la proesse d'un produme 932

Resbaudist tote une grant ost :

Par cestui & par son acost

{35} Le firent si hardiement

Qu'il valurent deus tant de gent. 936

Par vive for[c]e [i] cels menérent,

Parmi la porte ou il entrérent,

De si que au pont de la chauci[é]e.

Molt fu lor onor sorhauciée ; 940

Meis il [i] esturent trop pou,

Quer parmi la chauci[é]e d'Où

Trop grant gent sor els deschargiérent

Qui trop durement les chargiérent, 944

Que lor convint les dos torner.

La les veisiez trestorner.

Les escuz pris par les enarmes.

Molt i veïst l'om faire d'armes. 948

Mais, por ce que ameschiés érent

Par force les en remenérent

De si qu'ai chief del ma[i]stre pont. [(f. 7 b)]

E Guill. remist amont 952

En la faude d'une maison.

Molt li pesa, si out raison,

De ce ku'il vit sa companie

Si defoulée & si laidie. 956

Il out recouvré une lance :

Tanto[s]t en la rue se lance ;

Si a un cheval [i]er feru

Par grant aïr sor son escu, 960

Ke a la terre a fait trebuchier

Le chival e le chival[i]er.

{36} Deus feiz escria : « Tankarvile !

« Seignors, ele est nostre la vile. 964

« Nos vos dirrum tel paternostre

« Qu'il nos remandra maugré vostre. »

As fenestres & as soliers

Aveit dames & chivaliers, 968

Maint borgeis & meinte borgeise

A cui molt greve & coste & peise

Que li Mareschals n'out socors.

Lors s'en crient tot a un cors : 972

« Seignors Normanz, vus feites mal

« Que vos n'aid[i]ez al Marescal.

« Molt nus peise & molt nos est gr[i]ef

« Qu'il se conbat a tel meschief. » 976

Hirauz de armes releveor,

Menesterel avanceor

Qui les beaus cops veient & dient,

Après lui s'arotent & crient : 980

« Or ça ! tuit a[l] bon chevalier !

« Cist fait les granz conreis pleier,

« Cist ne se fait mie celer,

« Cist fait les rens aclarïer ; 984

« Ço est cil qui partut ateint,

« Ce est cil qui pas ne se feint,

« A cui fer ne fust n'a durée ;

« Cist n'a mie la pais jurée. » 988

{37} Quant ço oïrent li Normant, [(f. 7 c)]

Ne s'alérent mie dormant,

Einz i fiérent destre e senestre

Si k'entor els faiseit mal estre 992

A cels que il n'amoent mie.

Molt esteit la place estormie,

Iloic ve[ï]siez mainte[s] mains

Estendre por haper as freins. 996

En plosors lius i out mellées

De haches, de glaives, d'espées,

& maint cheval [i] er i out pris

E maint navré e meint ocis, 1000

Quer trop fu cruelz la bataille.

Li Mareschals i fiert & maille

Si cum li févres sor le fer.

Unkes [ne] quit ke Gadefer 1004

Des Larriz, qui tant out enor,

Feïst tant d'armes en un jor.

Tant i fiérent, tant les menérent

Ke ariére les remenérent 1008

La dunt il esteient venu.

La fu li torneis maintenu

D'am[b]edeus parz si longement

Molt se grevérent durement. 1012

Tote fust feite la bosoigne

Quant li quens Mathieu de Boloigne

Lor sorst par entre deus valées.

Tutes fusent lor genz alées 1016

{38} A hunte & a male aventure,

Ne fust ceste mesaventure.

Sa gent fu fresche & reposée

E de b[i]en faire ert alosée. 1020

Li nostre s'érent conbatu,

S'érent folé e debatu,

& cil furent novel & freis.

Sis asaillirent demaneis 1024

Si ke li nostre s'en alérent,

Mais molt suvent lor trestornérent ;

& b[i]en sachiez k'al trestorner [(f. 7 d)]

Lor faiso[i]ent seles turner. 1028

Ne s'en vindrent pas leidement,

Mès arengié serréement

Mistrent grant peine en els defendre.

Nes porrent pas de[l] tut atendre 1032

Quer il n'érent pas a tanz quanz,

Par de la érent bien sis tanz.

Que vos fereie plus lunc conte ?

Qui deus feiz une chose conte 1036

Si acreis[t] son conte d'ennui.

Ne vos avreie conté hui

Tuz les buens coups par un a un :

Toz asemble les vos aiin. 1040

Si di k'il n'en out tant doné

Ne rendu ne gueredoné

En si poi d'ore, que ge sache,

Quarante anz a, en une plache, 1044

Quer quatre feiz les reüsérent

{39} & quatre feiz les remenérent

Al pont de la chauciée ariére ;

Bien lor apristrent la chariére. 1048

Ce ne sunt pas moz de value

Quer la chose fu b[i]en seüe,

Que cil dedenz d'armes outrérent

Cels qui par defors venu érent 1052

Par l'aide del Mareschal.

Lors s'en ralot en son ostal,

En la faude ou mucier soleit,

Qu'a son poeir grever voleit 1056

Cels qui li érent adversarie,

Volent[i]ers lor feseit co[n]traire.

Serjant de Flandres la érent

Qui un croc a hante trovérent 1060

Fait de fer por meisuns abatre.

De ce ne se pout escombatre,

Quer par l'espaule l'acrochiérent ;

Plus de treze s'i atrochiérent 1064

Por abatre le del chival ; [(f. 8)]

E il se tint a son peitral :

Le chival urte & il tirérent

Si ke a force la dessirérent 1068

Treze mailes de son hauberc,

K'a sa char li firent un inerc

Qui molt lui dura longement.

D'entre els se parti veirement, 1072

{40} Mais al partir le comperérent

Tels i out ki al croc tirérent,

Quer durement les herdeia,

Meint ruiste cop i emplia. 1076

Mais quant d'entre els se departi

Sis chivals out mal giu parti,

Quer navrez fu de mainte plaie

Par quei li sans del cors li raie. 1080

Tel seigni[é]e li contre estut

K'a force murir l'en estut.

Li borzeis molt se rebaudirent

De la proesce ke il virent : 1084

Esraument corurent as armes,

Espées, haches & gisarmes ;

Le[s] femmes saillent des meisons

machues & o bastuns ; 1088

espées & o machues

Les vont tesant parmi les rues.

A maie hunte les livrérent

Tant ke la vile en delivrérent 1092

A l'aie des chivaliers

Dunt li Mareschals fu premiers.

Quant delivré[e] fu la vile

Par le seignor de Tankarvile 1096

E par ces ki o lui i furent,

Lors distrent tut, si con il durent

E com il aveient veli,

{41} Que des deus parz out tot vencu 1100

Li Mareschals d'armes le jor ;

Si 'n portout le pris & l'enor.

Sil testimoignérent Franceis

Qui poi le preisei[e]nt anceis [(f. 8 b)] 1104

E[i]nz ku il [e]ûssent essaié

Come il furent de lu[i] paié.

En icel jor que ce avint

Li Chamberlens molt grant cort tint 1108

De trestuz ceus k'il pout aveir.

Ne remeist pas por nul aveir,

Se bele viande ert trovée,

Qu'el ne fust tantost achatée 1112

E b[i]en pai[é]e a boins din[i]ers.

B[i]en out quatre vinz cheval[i]ers

Le jor a son premier mangier.

Qui que vout beivre ne mangier 1116

Si 'n out tant comme il en volt prendre.

Nuls n'i osa porte defendre.

Qui lors veïst les granz presanz

Des borgeis e de totes genz, 1120

Riches vins & de trop buen fruit !

Le Chamberlenc enorent tuit

Qui la vile aveit defendue

Qu'el ne fu arse ne rendue. 1124

Par lui fu ele delivrée,

Quer a fuerre l'aveit livrée

Li Conestables & sa gent

{42} Qui s'en parti vilainement. 1128

Mult fu li ostels esbaudiz

Des riches moz & des beals diz.

Li un as autres recontei[e]nt

Ce ke le jor veii avoient, 1132

Les ruistez cops & les beals feiz,

& disoi[e]nt quis avoit faiz.

B[i]en disoient del Mareschal

Qu'a toz avoit tenu estal ; 1136

B[i]en se saveit entre els enbatre,

Uns trebuchier, autres abatre,

L'un leidir, l'autre ench[a]eignier.

Ne tendi pas al gaeingnier, 1140

Fors a bien delivrer la vile. [(f. 8 c)]

Lors li dist cil de Magnevile,

Will. li proz & li buens,

Si n'ert il encor mie quens : 1144

« Mareschal, donez mei un don

« Par amors & par guer[re]don. »

— Volunt[i]ers, quei ? — Une cropiére

« Ou seveals une viez coliére. » 1148

Cil qui gaires ne fu parliers

Ne malveisdos ne boubanciers

Li dist : « Si Dex me beneïe,

« Unkes n'en oi nule en ma vie. 1152

— Mareschal, que est ce que vos dites ?

« De poi de chose m'escondites.

« Hui en avez eü quarante,

c(Veiant mes elz, veire seisante ; 1156

{43} « Or si m'en volez escondire ! »

Lors [cil] coumenciérent a rire

Qui entendirent la parole ;

Bien sévent ce qu'ele parole. 1160

L'om dit que Damnedex labore,

Quant li plaist, en molt petit d'ore.

La matire fu trestornée,

Si fu la chose a dreit trovée 1164

Quer li baron tant s'entremistrent

Qu'antre les deus reis trieve mistrent.

D'ambes pars volentiers la tindrent.

A Tankarvile s'en revindrent 1168

Li Chanberlens & sa maisni[é]e

E si fu la chose aniaisni[é]e

Ku'i[l] tornerei[en]t per la terre,

E qui son pris voldreit conquere 1172

Irreit, s'il aveit de quei faire.

Al Mareschal pout molt despleire

E molt en fu en grant effrei,

Quer il n'out for son palefrei, 1176

Quer sis boins chevals lu[i] morut

Des plaies que soz lui reçut ;

Après la mort de son destrier [(f. 8 d)]

Le roucin de suen esquier 1180

N'out ku'.. j.. sol esquier monté.

Mult li fist petit de bonté

{44} Li Chamberlens, s'en out grant hunte ;

Ne tint de lui gaires de conte. 1184

Il est b[i]en seü, c'est la some,

Que poverte a maint gentil homme

Defolé & mis a noient ;

De cestui ad feit ensement, 1188

Qu'il n'a que doner ne que prendre.

Un son mantel li convint vendre

Qu'il out kant il fu cheval[i]ers,

Por.. xx. ij. sols de deniers 1192

De la moneie as Angevins ;

N'en pout plus aveir : ce est la fins ;

En ès le pas s'en de[s]chata,

Quer un rocin en achata ; 1196

Si 'n fist, k'il ne[l] pout deporter,

Un som[i]er a armes porter,

E ce fu por veir li prum[i]ers

Qui fu d'armes porter somiers. 1200

Par tot furent noveles pleines

Que entre Se[i]nt Jame & Valeines

Donereit l'en une quinteine.

Chescuns a son poeir se peine 1204

De [a]torner isi son afaire

Comme a tel bosoigne estuet faire,

E por ce fu mis a quinzeine

Que cil d'Anjou & cil del Meine, 1208

Peitevin e cil de Brutaigne

{45} Tornei[e] reient sanz bargaigne

A icel jor contre Franceis,

Contre Normanz & contre Angleis. 1212

Tant fu la novele esmeüe

K'a l'a[n]karvile fu venue.

Li Chanberlens s'aparilla

Qui volontiers se traveilla 1216

D'armes porter en cel contemple. [(f. 9)]

La sale de chival[i]ers emple

Por aler al tornei[e]ment,

Mais n'en out nul aveiement 1220

Li Mareschals ; si 'n fu pensis.

Li sires l'a a reison mis :

« Que pensez vos, dan Mareschal ?

— Sire, ge n'ai point de chival, 1224

« Si'n sui trop mal aparilliez.

— Por nei[e]nt vus efi travailliez ;

« N'en pensez ja, dan Marescaus,

« Kar vos avrez asez chevals. » 1228

Li Mareschals l'en mercia

Ki en son dit mol[t] se fia.

Tote nuit funt cil chivalier

Haubers roller, chauces freier 1232

& atorner lor armeüres

& colier[e]s & covertures,

Seles & freins, peitrals & cengles,

& fors estriés & contrecengles. 1236

{46} Li autre lur hieaumes assai[e]nt,

Qu'ai bosoign aesiez les aient.

Cil redit : « Mun escu me porte ;

« Ge voil que la guige seit forte 1240

« E si vo[i]l ke l'enarmeure

« Seit aeisi[é]e a ma mesure,

« Tôt isi comme ele d[e]it estre. »

Lors veïsiez destre & senestre 1244

Enarmer coiphes & ventailles,

& meitre las parmi les mailles.

Molt se peinent de race[s]mer

Al meuz ke il sevent araier. 1248

Tote la nuit se traval[i]érent,

Poi dormirent & molt veilli[é]rent ;

L'en demain par matin s'esmurent ;

Tant firent k'a la place furent. 1252

Mener i fist de boens destriers

Por doner a ses chevaliers.

Quant departiz out les chevals [(f. 9 b)]

Ob[l]ïez fu li Marechals : 1256

Il vit b[i]en cum il les dona,

Unkes un sul mot ne sona

Fors tant : « Li chival sunt parti,

« Mais vos m'en avez forsparti. » 1260

Lors respondi li Chamberlens :

« Mareschal, ce n'est mie sens

« Qu'os n'en [e] üstes as premiers,

« Mais vos en avrez volunt[i] ers 1264

« Un bon e bel, que k'il me cost ;

{47} « Ja ne remendra por nul cost. »

Endité lui fu par aukun

Que uncore en [re] maneit un 1268

Molt ben taillé & fort & bel,

Rade, remuant & isnel.

Lors fu amenez li destriers

Qui ert beaus [e] riches [e] chiers. 1272

Si ne fust une male tecche

Qui trop mal ve[i] sèment lou tecche :

Quer si esteit desafrenez

Qu'il ne po[e]it estre afrenez. 1276

Li Mareschas desus munta :

Unkes coute n'i acouta,

Einz li dona des esperons,

E cil plus tost qu esmerillons 1280

Li vole les granz sauz menuz.

Quant il dut estre retenuz,

Nus si trés tiranz ne pout estre ;

Unkes n'out eü si bon mestre, 1284

Sil refrenast de quinz[e] freins.

Que ja por ce ne tirast meins.

Li Mareschals se porpensa,

D'un molt grant engin s'apensa. 1288

Qu'il Talonna la cheveçaille

Bien trei deie del frein sanz faille.

Si delaça la sereüre

Del frein tant que la fereüre 1292

Lui avala desuz les denz, [(f. 9 c)]

{48} Si k'il n'en out mie dedenz

Tant com il en i sout aveir.

Por nul or ne por nul aveir 1296

Ne r[e]ust il si afrené.

Molt s'en tint bien a [a] séné.

Tant fu amendez por le serre

Que en demi acre de terre 1300

Le tornast il a la reonde

Comme le plus tendre del monde.

Quant jors fu li chevalier vindrent ;

Par devant lor recez se tindrent 1304

Tant que par leisir armé furent

Bien & bel, [en] si comme il durent ;

Puis chiva[l]chiérent li conrei

Seréement & sanz desrei ; 1308

& saciez ke devant les lices

N'out pas jostes de pla[i]deïces,

Ne n'i out mot de plaid[e]ier,

For del tot perdre ou ga[a]nnier. 1312

Li Chamberlens s'estut ari[é]re ;

Bien out le jor a sa baniére

Quarante chevaliers ou plus ;

Einz si acesmez ne vist nus. 1316

Molt chevalchiérent sagement

Dejoste le tornei[e]ment.

Li reis d'Escose par dela,

Aroté[e]ment chevalcha ; 1320

Molt out od lu[i] gent ase[s]mez,

{49} A gran peine fusent esmez.

Que vos fere[i]e granz aloignes ?

Sire Felip[es] de Valoingnes 1324

Fu armez si trés cointement

& si trés acesméement

E sus toz les autres plus beals,

Si fu plus joinz ke nus oiseals, 1328

Que mainz chevaliers l'en esgar[d]e.

Li Marescals bien le regarde :

En es le pas des rens se part, [(f. 9 d)]

Des esperons fer[i] Blancart, 1332

Entre els se fiert trestot de plein

& prent Felipe par le frein.

De sei defendre molt se peine,

Mais n'i puet valeir nule peine : 1336

Par force l'a a lui sostreit.

Fors del torn[ei]ement Tatreit ;

A lu[i] bonement s'afia,

& cil tant en lui se fia 1340

Que par tant de lu[i] se parti.

E quant il s'en fu departi

El tornei[e]ment se rembat ;

Tant to[s]t un chivalier abat 1344

D'une lance k'il recovra.

Mais del retros si bien ovra

Que celui afia prison

A rendre sei en sa prison. 1348

Or out deus molt riches prisons,

Sanz maufere & sanz mesprisons ;

{50} Al terz prendre sa main tendi ;

Tant fist & tant i entendi 1352

Que prison tantost fiança ;

& uns autres tant s'avança,

Dementiers qu'il le fist decendre,

Si dist : « Dè[s] que ge sui al prendre, 1356

« Ge dei partir en cest cheval.

— Volunt[i]ers, » dist li Mareschal ;

« L Dès que vos i volez partir,

« Or sei[e]z donc al departir. » 1360

Itant dist, puis s'en repenti,

Meis unkes ne s'en desmenti.

L'histoire de Guillaume le Maréchal, T. 1 · 第 1 / 16 段