_Page_ 15.--Ces Hongrois se seront peut-être fondus avec les Tatars,
auxquels, d'après le manuscrit de Vatican, ils étaient déjà réunis au
treizième siècle. Peut-être aussi auront-ils marché vers le Caucase, où
se trouvent aujourd'hui encore des Magyars.
Un Hongrois, M. Jean-Charles de Besse, a parcouru, en 1829 et en 1830,
le Caucase, pour y chercher les traces des Magyars. Il y a trouvé des
tribus entières composées d'hommes qui se donnaient eux-mêmes pour
Magyars, et qui le virent avec la plus grande joie en apprenant qu'il
était un de ces Hongrois établis près du Danube. Les hommes des autres
tribus lui ont assuré que la tradition universellement racontée dans le
Caucase était que les Magyars avaient autrefois possédé ce pays. M. de
Besse a retrouvé en outre une quantité de mots hongrois qui désignent
encore les fleuves, les montagnes, et même des noms propres portés
aujourd'hui encore par des familles hongroises. (V. le chap. 10.)
Comme un grand nombre d'écrivains allemands, et Klaproth entre autres,
ont nié que les Hongrois aient dominé dans le Caucase, et comme cette
domination est attestée par les traditions hongroises que j'ai souvent
mentionnées, je ne pense pas qu'il soit inutile de citer les passages
suivants du livre que M. de Besse a publié lui-même en français[88]. Ce
voyageur connaissait non seulement toutes les langues d'Europe, mais
même les langues orientales; et il a été à même de recueillir les
traditions locales et de consulter les Européens des diverses nations
qu'il a rencontrées.
[Note 88: _Voyage en Crimée, au Caucase, en Géorgie, en Arménie, en
Asie mineure et à Constantinople, en 1829 et 1830, pour servir à
l'histoire de Hongrie, par Jean-Charles de Besse_. Paris, Delaunay,
Palais-Royal. Marseille, Senés, éditeur.]
«Pour passer du Khersonnèse en Crimée, je pris ma route à travers les
Steppes, au lieu de courir la poste sur le grand chemin.... Comme il ne
fallait plus penser ni à une auberge ni à un abri quelconque, je me
couchai tranquillement au milieu de la cour, ouverte à tous les vents.
Mon Tatare, voyant mon embarras, m'engagea à remonter dans son _madjar_,
ajoutant que je n'avais rien à risquer, et que je pourrais m'y reposer
en toute sûreté.
»Je fus bien surpris d'entendre proférer le mot _madjar_ par la bouche
d'un Tatare; mais je le fus bien plus encore quand Méhémet (c'était le
nom de mon cocher) me raconta que depuis le passage des Magyars par la
Crimée, à l'époque de leur émigration, suivant la tradition qui règne
parmi les Tatares, cette sorte de chariot conservait le nom qui lui
avait été donné par les Magyars, lesquels avaient de semblables chariots
où ils plaçaient leurs femmes, leurs enfants, et leurs effets
indispensables pour un long voyage. En effet, ces chariots sont très
commodes dans leur genre; ils ont neuf à dix pieds de longueur,
etc.[89].
»Profitant de la présence des vieillards et du mollah, je les
questionnai sur ce qu'ils savaient par tradition au sujet des Magyars;
ils me répondirent qu'ils avaient appris des anciens de la peuplade que
les Magyars avaient passé par la Crimée en venant du côté de la mer
d'Azow, et qu'ils s'étaient dirigés vers le _Duna_ (c'est ainsi qu'ils
appellent le Danube), mais qu'ils n'en savaient pas davantage[90].
[Note 89: Page 27.]
[Note 90: Page 29.--Les Hongrois appellent aussi le Danube _Duna_.]
»Il paraît que les traditions se perpétuent chez les peuples qui n'ont
ni livres ni monuments, et que par conséquent leurs entretiens, pendant
l'hiver, ne roulent que sur des récits vrais ou fabuleux des anciens de
la famille. C'est ainsi que ces Tatares m'ont diverti en racontant des
traditions au sujet du passage des Magyars. Notre petit cercle fut
bientôt augmenté par l'arrivée du mollah du lieu, qui me confirma tout
ce que ses compatriotes venaient de me raconter. Ce mollah, qui
connaissait bien le turc, me dit avoir lu aussi l'histoire turque,
renfermant entre autres des renseignements détaillés sur la domination
des Magyars; qu'il avait souvent entendu répéter, dans son village, que
les Magyars avaient dominé le long de la mer d'Azow; qu'après avoir
traversé la Crimée, ils s'étaient dirigés vers l'ouest et avaient
conquis un grand pays sur le Duna, mais qu'on ignorait ce qu'ils étaient
devenus depuis[91].
[Note 91: Page 32.]
»À l'approche de l'expédition, les habitants des montagnes voisines
(Besse se dirige vers l'Elbrouz avec une colonne russe), alarmés à la
vue des troupes, envoyèrent des députés pour connaître le but de cet
appareil militaire. Les premiers qui se présentèrent étaient les
Karatchaï, suivis de leur mollah; ils eurent bientôt lieu de se
tranquilliser par la manière affable, amicale et rassurante, du général
en chef. Ces députés ne nous quittèrent plus, se contentant de renvoyer
le mollah pour rassurer leurs commettants, et ils nous accompagnèrent
jusqu'aux limites de leur territoire.
»Je m'entretenais avec eux en présence de l'interprète de l'expédition,
qui parlait le turc et le russe, quoique tcherkesse de nation. Je ne fus
pas peu surpris de la joie qu'ils firent éclater en apprenant que
j'étais magyar, et que mon but était de chercher le berceau de mes
ancêtres; mais je le fus bien davantage de les entendre protester qu'ils
étaient aussi de la race des anciens Magyars, qui jadis avaient occupé,
suivant la tradition de leur pays, les terres fertiles depuis l'Azow
jusqu'à Derbend. Ils ajoutèrent que leur nation avait demeuré au delà du
Kouban, dans les steppes occupées aujourd'hui par les Cosaques de la mer
Noire; que dans ces temps-là ils avaient pour voisin un peuple puissant
qui les opprimait, et exigeait d'eux un tribut, consistant en une vache
blanche à tête noire; ou, à défaut de cela, ils devaient lui fournir
trois vaches ordinaires par chaque famille; qu'étant excédés des
exactions de leurs voisins, ils résolurent de passer sur la rive gauche
du Kouban et de se retirer dans des montagnes inaccessibles, afin d'y
vivre dans l'indépendance; qu'enfin ils étaient venus s'établir dans
leurs demeures actuelles, sous la conduite d'un chef nommé Karatchaï,
dont toute la peuplade prit le nom, qu'elle a gardé jusqu'à ce jour,
quoique la famille Karatchaï soit déjà éteinte. Ils dirent ensuite qu'à
la distance de trois journées de notre camp, il y avait cinq villages ou
peuplades qui sont également de la souche des Magyars: ce sont les
Orouspié, Bizinghi, Khouliam, Balkar et Dougour; que ces peuplades
parlaient une langue toute différente que celle des autres habitants du
Caucase; qu'elles demeuraient sur les montagnes les plus élevées, et
qu'elles communiquaient avec leurs voisins les Ossètes et les
Emérétiens.
»Dans nos conversations avec les Karatchaï, croyant leur faire plaisir,
je leur dis qu'il existait en Hongrie une famille qui portait le même
nom; qu'un général Karatchaï avait servi dans l'armée de l'empereur
d'Autriche, notre roi actuel, et qu'il est probable que cette famille
hongroise était alliée par le sang avec leur ancien chef Karatchaï. À
ces paroles, je remarquai qu'ils se regardèrent entre eux avec un air
inquiet, et ils me quittèrent brusquement sans prendre congé de la
compagnie; ce ne fut qu'au bout de quelques heures que j'appris le sujet
de leur alarme.
»L'interprète du général en chef, qui avait assisté à nos conversations,
alla lui dire que les Karatchaï, en sortant de mon kibitka, s'étaient
mis à délibérer entre eux, donnant des marques d'une vive inquiétude;
que, pour savoir le sujet de leurs gesticulations et de leurs
chuchotements, il vint à eux et apprit bientôt que leurs débats
roulaient sur la crainte que leur inspirait mon arrivée si près de leur
territoire; que, d'après ce que j'avais dit, mon but ne pouvait être
autre que de réclamer l'héritage de la famille Karatchaï pour les
Karatchaï de Hongrie. L'interprète ajouta que mes discours avaient fait
naître des soupçons chez les députés, et qu'il était nécessaire de les
désabuser.
»Le général, que ce récit amusa beaucoup, me pria de ne plus leur parler
à ce sujet, mais de tâcher de les tirer de leur erreur[92]; ce que je
fis quelques moments après en leur rendant une visite dans leur tente.
Ils parurent être très satisfaits de la tournure que je donnai à mes
paroles précédentes, ainsi que de mes démonstrations d'amitié pour eux,
puisque une heure après ils me firent une seconde visite, et, en prenant
tranquillement leur tchaï, ils protestèrent de nouveau qu'ils étaient
mes compatriotes, et dès ce moment ils ne cessèrent de m'appeler
_Kardache_, me serrant la main toutes les fois qu'ils me rencontraient.
[Note 92: «Cette crainte de la part de ces Magyars prouve évidemment
leur origine magyare, comme on le verra également par de nombreuses
citations contenues dans cet ouvrage.»]
»C'est à cette occasion que le chef des Orouspié, Murza-Khoul, que les
Russes appellent _Knjés_ ou prince, vieillard vert et robuste malgré son
âge avancé, me raconta l'anecdote suivante, qu'il dit avoir entendu
raconter par son père et par plusieurs des anciens de sa tribu, et
qu'ils redisaient cette anecdote toutes les fois qu'ils parlaient de
leurs ancêtres les Magyars, qui avaient dominé, répéta-t-il encore, sur
le pays depuis la Kouma jusqu'à la mer Caspienne, et dans la partie
septentrionale et occidentale du Caucase jusqu'à la mer Noire.
* * * * *
_Anecdote fabuleuse d'un prince magyar._
«Il existait jadis, dit Murza-Khoul, un jeune Magyar, fils du chef qui
gouvernait les pays situés vers la mer Noire; il s'appelait
Tuma-Marien-Kban. Ce jeune homme aimait la chasse avec passion. Un jour,
se livrant à ce plaisir dans la compagnie de quarante jeunes gens, et
poursuivant le gibier jusqu'au bord de la mer, il aperçut, à quelque
distance, un petit navire élégamment pavoisé et orné de banderoles
flottant au gré du vent. Le navire, poussé vers la côte par une légère
brise, s'approchait insensiblement, et Tuma-Marien, de son côté, se
dirigea avec ses compagnons vers le rivage; mais quelle fut leur
surprise de voir sur le pont des femmes seules, vêtues de riches robes,
et demandant du secours par des signes suppliants. Le jeune prince
ordonna aussitôt d'attacher le bout d'une corde à une flèche, qu'on
décocha si heureusement, qu'elle tomba aux pieds des femmes, qui,
saisissant la corde avec empressement, l'attachèrent par un bout au
frêle mât de leur navire, tandis que, par l'autre bout, les chasseurs le
tirèrent à terre dans un instant.
»Le prince aida à descendre l'une des jeunes filles, pour laquelle ses
compagnes paraissaient avoir beaucoup de respect; il la regarda avec
admiration sans pouvoir proférer une parole, tant fut grande
l'impression que la beauté extraordinaire de la jeune étrangère fit sur
son cœur. Cependant, revenu de sa surprise, il la conduisit, ainsi que
ses compagnes, à la résidence de son père, qui, ayant appris la haute
naissance et l'histoire de la jeune personne, consentit au mariage de
son fils avec elle.
»Voici l'histoire étonnante de cette jeune étrangère: elle se nommait
Alémélie; elle était fille de l'empereur grec qui régnait alors à
Bysance. Ce monarque, d'un caractère bizarre, fit élever sa fille unique
dans une île de la mer de Marmara[93], sous la surveillance d'une
matrone; il la fit accompagner par quatorze jeunes filles pour la
servir, en défendant sévèrement à la duègne de laisser jamais approcher
de sa fille un homme quel qu'il fût.
[Note 93: «En effet, à l'entrée de la mer de Marmara, entre Scutari
et le Seraï-Bouroun (sérail du grand seigneur), on voit un îlot, avec un
château appelé par les Européens la Tour de Léandre. Cette tour existe
encore aujourd'hui; elle est appelée par les Turcs Kiz-Kouléh, la Tour
des filles. Dernièrement on y a établi un hôpital pour les pestiférés
confiés aux soins du docteur Boulard.»]
»La princesse croissait en beauté et revêtait chaque jour des charmes
inexprimables; et à ce charme elle joignait encore une innocence et une
douceur qui la faisaient adorer de ses compagnes d'exil.
»Un jour, la princesse s'étant endormie sur son divan, les croisées
ouvertes, les rayons du soleil, plus brillants ce jour-là que jamais,
qui arrivaient jusqu'à elle, produisirent le merveilleux effet de la
rendre enceinte. Sa grossesse ne pouvait rester long-temps cachée aux
yeux de l'empereur, son père: il devint furieux de cet outrage fait à
son honneur. Pour dérober à l'empire la connaissance d'un événement
flétrissant qui aurait pesé sur sa famille impériale, il prit la
détermination de soustraire sa fille à la vue de tout le monde, en la
bannissant de son empire. Pour cet effet, il fit construire un petit
navire, le chargea d'or et de diamants, et y fit embarquer sa fille, ses
suivantes et sa duègne, abandonnant ainsi ces innocentes créatures aux
caprices des vents et aux périls de la mer. Toutefois, cette mer,
ordinairement si en courroux contre ceux qui osent troubler ses eaux,
respecta la princesse, et un vent léger poussa le navire vers la côte
hospitalière des Magyars.
»La princesse ne tarda pas d'accoucher d'un prince, et donna par la
suite à son époux Tuma-Marien-Khan deux autres fils. Après la mort de
son père, le jeune prince lui succéda et vécut heureux. Il fit élever le
premier né des deux fils qu'il eut de la princesse Alémélie sous sa
surveillance paternelle. Avant de mourir, il leur recommanda l'union et
la paix; mais ceux-ci, devenus leurs maîtres après la mort de leur père,
se disputèrent la succession et allumèrent la guerre civile. Ce fut
cette discorde intestine entre les Magyars qui amena la ruine et la
dispersion de leur nation, jadis libre et puissante, dont, ajouta en
soupirant le narrateur, il ne reste parmi nous que le souvenir de leur
grandeur passée, souvenir que nous conservons au milieu des rochers où
nous avons fixé notre retraite pour maintenir notre indépendance, seul
héritage de nos pères, et pour laquelle nous sommes toujours prêts à
mourir, ainsi que nos enfants.»
»C'est ainsi que cet intéressant vieillard termina sa narration, qui fut
accompagnée de gestes assortis à son sujet. Quoique je ne comprisse que
faiblement ses paroles, j'écoutais avec un plaisir tout particulier son
récit, à mesure que l'interprète me le rendait en turc. Murza-Khoul
narrait avec facilité et avec une vivacité qui charmait ses auditeurs.
Pour moi, je ne saurais exprimer quelles étaient mes sensations en
écoutant ce prince, devenu, dès ce moment, l'objet de mes attentions
particulières. Cet aimable vieillard ne nous quitta plus jusqu'à
l'Elbrouz.
»Les Karatchaï, ayant à leur tête leur _vali_[94] Jolam-Kérym-Chowhali,
accompagnaient également l'expédition. Tous ces hommes étaient
proprement vêtus à la manière des Tcherkesses, dont le costume a été
adopté non seulement par tous les habitants du Caucase, mais encore par
les officiers cosaques de la ligne. Ils montent à cheval parfaitement et
manient leurs chevaux avec dextérité, on peut dire même avec grâce; ils
sont très agiles et excellents tireurs.
[Note 94: «Vali, ou prince, titre exclusivement attribué au chef des
Karatchaï.»]
»Ce peuple se distingue par sa bonne tenue, sa physionomie expressive,
par de beaux traits et une taille élancée. J'ai remarqué que, sous ce
rapport, aucune nation ne ressemble autant aux Hongrois que les
Karatchaï et les Dougours, que j'ai vus plus tard sur le Naltchik, et
dont il sera fait mention ci-après. Leur langue est celle des Tatars, et
leur religion celle de Mahomet, qu'ils professent suivant leur bon
plaisir, excepté les jeûnes, qu'ils observent scrupuleusement. Je pense
qu'il ne serait pas difficile de faire des prosélytes parmi eux.
»La pluralité des femmes est permise, mais ils ont rarement plus d'une
épouse. Ils passent pour être bons maris et bons pères. Du reste, on ne
doit pas les regarder comme des demi-barbares: car ils montrent beaucoup
d'intelligence, cultivent les arts introduits chez eux, et ne paraissent
s'étonner de rien. J'ai remarqué que les hommes ont les pieds petits et
bien proportionnés, ce qui doit être attribué à leurs chaussures légères
sans semelle et à leur habitude de marcher peu et d'être presque
toujours à cheval»[95].
[Note 95: Page 66 et suiv.]
... Nous retrouvons Murza-Khoul au moment où l'expédition à laquelle
notre voyageur s'est réuni exécute l'ascension de l'Elbrouz. Dans les
instants où Besse s'arrête pour reprendre haleine (il avait plus de
soixante-cinq ans quand il entreprit son courageux voyage), Murza-Khoul
l'encourage en lui disant qu'il est hongrois. Cette fierté nationale que
l'on remarque en Hongrie, chez les Magyars de toute condition, se
retrouve chez ceux du Caucase. «Chacun, muni d'un bâton ferré pour lui
servir d'appui, se portait à pas lents en avant. Murza-Khoul était en
tête de la colonne, le général derrière lui, et moi, appuyé sur mon
sabre, je les suivais immédiatement. À chaque dixième pas il fallait
nous arrêter pour prendre haleine. Murza-Khoul, cet aimable vieillard,
pour nous animer, s'écriait de temps en temps: «Hajde, Magyar! haide»!
c'est-à-dire: En avant, Magyars! courage! Et il ajouta avec emphase:
«_Kardache_ (mon frère), souvenez-vous que jamais les Magyars ne sont
restés en arrière»[96].
[Note 96: Page 91.]
... L'expédition se dirige ensuite vers le pays occupé par les Abazes,
au nord-ouest du Caucase. On dresse le camp sur les bords du Kouban, et
on se livre à des explorations que Besse mentionne en détail. «En
retournant à notre camp, continue-t-il, nous trouvâmes sur notre route,
près du Kouban, une carrière d'albâtre de la plus belle blancheur, et
presqu'à la surface du sol; plus loin, nous en trouvâmes encore dans une
petite montagne, qui paraissait en contenir une grande quantité. Le
major qui commandait la redoute voisine, et qui nous avait accompagnés
au Pont de pierre, indiqua encore d'autres endroits, où il avait depuis
peu découvert de riches carrières d'albâtre. Cet officier, né
Tcherkesse, d'un teint fort basané, avait été élevé pour le service de
l'armée; il nous assura que, se trouvant encore dans la maison
paternelle chez les Tcherkesses, il avait maintes fois entendu répéter
que les Magyars ou Ugors avaient autrefois dominé dans le Caucase, et
que cette tradition était générale parmi les habitants de ces
montagnes»[97].
[Note 97: P. 113.]
... Au retour, lorsque l'expédition s'éloigne de l'Elbrouz, elle campe
près de la rivière Tarkatche. «Nous fûmes bientôt joints dans notre camp
par Beslin-Taganow, prince tatare-nogal, issu d'une très ancienne
famille: il est jeune, bien fait, et il nous surprit par sa contenance
noble et ses manières aisées. Je remarquai que, parmi les autres chefs
qui nous accompagnaient, ce jeune homme avait les traits du visage les
plus ressemblants aux Hongrois. Il me raconta au sujet des Magyars ce
que les Ouzdens avaient si souvent répété, c'est-à-dire que les peuples
du Caucase septentrional sont persuadés, suivant leurs traditions,
qu'ils descendent tous des Magyars qui avaient dominé dans ces pays; et
ce jeune prince se glorifiait d'être né dans une famille qui tenait à la
même souche. Il ajouta que le bruit s'était répandu chez eux qu'un
Magyar était arrivé au Caucase pour visiter ses frères (ce sont ses
propres expressions), et que cette nouvelle leur avait fait beaucoup de
plaisir»[98].
... Ailleurs Besse va visiter M. Petterson, de la mission écossaise à
Karas, lequel lui lit «quelques fragments de sa correspondance avec la
mission écossaise à Saint-Pétersbourg, relativement à quelques peuples
du Caucase septentrional». M. Petterson pense que les Karatchaï, les
Balkar, les Bizinghi, etc., sont les descendants des Magyars, et raconte
une tradition fabuleuse sur la fameuse ville de Magyari[99].
... Enfin, se trouvant à Tiflis, Besse se met en rapport avec quelques
députés des Avars et des Lesghis, qui lui rapportent «qu'on connaît
parfaitement la demeure des Magyars qui occupent les hautes montagnes du
Caucase, et que chez eux la tradition est connue suivant laquelle ce
peuple avait été autrefois maître de tous les pays au delà du Caucase,
entre la mer Noire et la mer Caspienne»[100].
[Note 98: P. 122.]
[Note 99: P. 142.]
[Note 100: P. 339.]
Ainsi donc, voila les traditions hongroises appuyées par celles de tous
les peuples du Caucase, à quelque nation qu'ils appartiennent, et par
l'opinion des Européens résidant dans le pays. Voilà des faits qui
contredisent puissamment les assertions de Klaproth, sur lequel on s'est
beaucoup appuyé. «Je ne sais pourquoi M. Klaproth, malgré l'opinion de
plusieurs historiens russes, est si obstiné à nier l'ancienne domination
des Magyars dans la partie septentrionale du Caucase. En citant
Derbend-Naméh, il ne produit que les passages qui conviennent à son but,
sans faire mention de ceux qui détruisent ses fausses
observations»[101].
[Note 101: Page 131.]
Et maintenant, après avoir entendu les peuples du Caucase qui ne sont
pas Hongrois, il faut écouter les cinq tribus qui, avec les Karatchaï,
descendent des Magyars. Besse les met en scène fort souvent; il montre
quelle ardente affection ils ont gardée à leurs pères, et combien est
fort le sentiment de nationalité qui les anime. Ils s'inquiètent de la
position de la Hongrie, de sa distance, car ils expriment le vif désir
d'aller voir leurs frères. Ils font promettre à Besse d'envoyer l'année
suivante deux Hongrois en costume national, afin que ce costume puisse
être adopté par les tribus magyares du Caucase. Ils racontent toutes les
traditions qu'ils ont soigneusement gardées sur leurs glorieux ancêtres.
De son coté, Besse les examine avec attention. Il trouve que dans leur
taille, leurs gestes, leur regard, le jeu de leur physionomie, par tous
ces caractères enfin qui constituent la manière d'être d'une nation, les
hommes de ces tribus, qui se donnent pour Magyars, et sont regardés
comme Magyars par tous les habitants du Caucase, ressemblent en effet
d'une manière frappante aux Magyars de la Hongrie. Les citations
seraient ici trop longues. Je renvoie le lecteur à l'ouvrage de Besse,
qui est d'ailleurs intéressant, et spécialement au chapitre 23, où il
parle en détail des Dougours, une des cinq tribus magyares.
_Page_ 45.--Pour démontrer grammaticalement que deux langues sont sœurs,
il faut faire voir dans ces deux langues non pas quelques similitudes et
quelques terminaisons semblables plus ou moins défigurées, mais les
mêmes racines, les mêmes caractères, les mêmes originalités, le même
génie.
Personne ne s'avisera de dire que nous sommes Magyars; pourtant il y a
dans les langues hongroise et française plusieurs mots qui ont une
certaine similitude. Par exemple:
_ki_ signifie _qui_
_ut_ (prononcez _oute_) _route_
_ök_ (prononcez _euk_) _eux_
_fi_[102] _fils_
_tanya_ _tanière_
_sohaitani_ soupirer, _souhaiter_
_tiz_ _dix_
_ár_ prix, _arrhes_, _arrha_, αρραβοι.
[Note 102: Correspondant au _wicz_ slave.]
Évidemment tout ces mots sont originaux dans les deux langues. On ne
peut les confondre avec ceux que les Hongrois nous ont empruntés, et qui
tous désignent des objets venus de France, comme _médaille_, _parasol_,
_chemisette_, _pantalon_, _salon_, _canapé_, etc. Car ces mots, qui font
maintenant partie de la langue hongroise, n'ont pas changé. Les Hongrois
les ont adoptés sans leur donner une tournure magyare: la différence ne
consiste que dans l'orthographe.
Comment des langues si diverses ont-elles quelques mots à peu près
semblables? Cela vient, comme nous l'avons dit, de ce qu'il existe entre
toutes les langues comme entre toutes les races une fraternité
incontestable. En outre, il peut exister des ressemblances fortuites.
Les Grecs disaient δεκα, les Latins _decem_, et nous disons _dix_. C'est
par hasard que le mot latin, devenu français, s'est rapproché du
hongrois _tiz_. Je dépasserais le nombre de Schlœzer si je voulais
reproduire, comme Sajnovicz, les mots hongrois et français qui ont par
hasard une syllabe semblable comme:
a_dok_ je _do_nne
asz_tai_ _ta_ble
_marni_ _mor_dre
etc. etc.
On peut montrer des centaines d'exemples pareils qui ne prouvent qu'un
seul fait: c'est que le hasard produit souvent des résultats dont on
s'efforce de retrouver les causes en dépensant plus ou moins
d'érudition.
Puisque je parle des rapports qui existent entre le français et le
hongrois, je ferai remarquer que ces langues ont une analogie très
grande en un point: c'est qu'elles se composent des mêmes sons. Les sons
les plus originaux de la langue hongroise, qui la rendent si difficile
pour les autres étrangers, se retrouvent dans la nôtre.
_gy_ a le son de _di_ (dans _Dieu_)
_ly_ _ll_ mouillées
_ny_ _gn_
_ö_ _eu_
_s_ _ch_
_ty_ _ti_ (dans _pitié_)
_ü_ _u_
_zs_ _j_
Plusieurs de ces sons manquent à l'allemand, à l'anglais, à l'espagnol
ou à l'italien. Les Hongrois ont en outre un son particulier: ils
prononcent l'_a_ entre l'_a_ et l'_o_. Ce son, quoiqu'il nous soit
étranger, ne nous est cependant pas inconnu. Le peuple de Paris dans une
foule de cas prononce l'_a_ de cette manière[103]. Il est fort singulier
que le hongrois, langue primitive apportée de l'Asie, ait cette analogie
avec une langue occidentale et mélangée comme la nôtre. Le hongrois est
la seule langue étrangère que nous puissions prononcer hardiment. Cette
circonstance que les deux langues se composent, pour ainsi dire, des
mêmes sons, fait qu'une foule de mots se prononcent d'une manière
semblable sans avoir, il est vrai, la même signification. V. p. 36.
[Note 103: Les Hongrois ont de plus le _cs_ ou _ts_, qui se prononce
_tch_, et le _cz_ ou _tc_, qui se prononce _tç_.]
Certains écrivains ont fourni des armes aux ennemis de la philologie en
montrant combien cette science peut s'égarer si elle n'est guidée par la
réflexion. Ils supputaient le nombre de mots que les Hongrois ont
empruntés aux Allemands, et, remarquant que _ház_, par exemple, qui
signifie «maison», se rapproche de l'allemand _haus_, ils en concluaient
que c'était un mot allemand devenu hongrois. Vainement leur répondait-on
que les Magyars avaient bâti au Caucase la ville de Kizylar, dont les
maisons, suivant les historiens arabes, étaient d'une blancheur
éblouissante, et que par conséquent ils devaient posséder le mot _ház_
pour les désigner. Les philologues s'en tenaient à la ressemblance du
mot, sans rien écouter. Il fallut qu'on Hongrois orientaliste expliquât
que le mot _ház_ venait du persan _hazed_.
Voici encore un exemple qui montre qu'il peut exister des ressemblances
de mots produites par le hasard seul. Il y a en Hongrie une petite ville
nommé _Kots_ où ont été fabriquées dans l'origine certaines voitures
fort légères dont on se sert dans le pays. On les a appelées _kotsi_
parce qu'elles venaient de Kots. De là on a nommé _kotsis_ celui qui
conduisait ces voitures. _Kotsis_ (prononcez _kotchich_) signifie donc
_cocher_. Qui ne serait tenté de faire dériver ce mot du français, ou de
l'allemand _Kutscher_?
* * * * *
_Page_ 59. «Disons enfin que dans les vers affectionnés et répétés par
le peuple, en Hongrie, il est souvent parlé de la beauté physique,
etc...»
Voici entre autres un petit poème bien répandu, dont je ne puis préciser
l'époque, mais qui remonte au temps où les Hongrois guerroyaient contre
les Turcs. L'auteur exalte avec une admiration naïve toutes les
qualités, mais surtout la beauté de sa nation.
La nation magyare.
La nation magyare est superbe: elle l'emporte sur beaucoup d'autres.
Cela a toujours été vrai, et sera toujours vrai.
Si tu cherches une belle nation, celle-là l'est assez.
Son élite est la garde hongroise, la plus belle de toutes les gardes.
Je suis sûr que tu es de mon avis?... Je ne m'étonne pas,
Car des beaux Magyars chaque peuple a la même opinion.
--Tour de Saint-Étienne, sois mon témoin et dis mieux que moi!
Ou plutôt réfute-moi si je ne dis vrai.
Le jour de Saint-Étienne, combien de nations, combien de religions
voyais-tu réunies?
N'avaient-elles pas toutes une même voix sur les beaux Magyars?
Ce jour-là, comme à l'ordinaire, le roi a paru:
Est apparue aussi la garde hongroise,
Qui a formé une troupe exposée à l'admiration,
La voiture du roi était magnifique[104],
On voyait encore d'autres carrosses dorés;
Mais toute cette pompe était bien inutile,
Car là où il a des Magyars, il n'y a plus rien à regarder.
Le peuple de Vienne ne pouvait assez contempler, admirer le Magyar.
Qui surpassait tous les autres par sa beauté.
Oh! que j'étais content de le voir louer! car j'aimerais mieux mourir
Que d'entendre sur lui une parole de blâme.
Ce qu'il y a de beau dans le Magyar,
C'est que, quand tous les spectateurs l'admirent,
Il ne s'étonne pas, il ne regarde pas autour de lui,
Mais il redresse sa taille et lève la tête.
De là bien des gens pensent qu'il est fier
Quand au contraire ceci est une marque de ses belles qualités.
Chez lui ce n'est pas fierté, c'est caractère national.
Sans contredit le Magyar est aussi beau à cheval qu'à pied,
Dans sa _mente_ de croisé coupé à sa taille,
Dans tout son costume, qui est national,
Le _kalpag_, la ceinture, la plume de héron, la sabretache, ce qui
lui va si bien!
Qu'il est beau quand il cingle sa ceinture sur son dolman!
Il faut admirer tout son costume.
Et quand ils sautent à bas de leurs chevaux,
On croirait que chacun d'eux est une fleur.
Qu'ils sont beaux aussi quand ils marchent en rang!
On le sait mieux que je ne puis le dire.
Leur moindre mouvement, comme il est d'aplomb!...
Ce n'est donc pas étonnant qu'ils enlèvent beaucoup de cœurs tendres.
Tout leur corps est d'une harmonie parfaite,
De sorte qu'on le prendrait pour un chef d'œuvre de la nature.
La danse des Magyars plaît aussi à bien du monde,
Parce que gaîment s'agitent chaque membre, chaque fibre et chaque
veine.
On peut appeler noble la danse de cette nation,
Car dans aucune autre on ne voit des mouvements plus entraînants.
[Note 104: Il y a dans le texte hongrois _gyöngy kotsi_,
«voiture-perle.»]
Je voudrais rendre le ton digne et en même temps naïf du poète
populaire. Ces vers, qui paraîtront insignifiants à la plupart des
lecteurs, frapperont peut-être ceux qui connaissent la Hongrie et qui
savent avec quelle gravité les paysans hongrois parlent d'ordinaire. Ce
sont de ces choses qu'il faut entendre, et non lire: encore moins
faut-il les juger d'après une mauvaise traduction.
Le poëte parle encore de la bravoure des Magyars, de leur
désintéressement, de leur fidélité, de leur ardeur dans l'amour; puis il
ajoute:
«J'avoue qu'il y a beaucoup de belles langues;
Mais l'élégante langue magyare se distingue entre toutes.
Si c'est la beauté qui classe les langues,
Je suis sûr qu'elles viennent toutes après la langue magyare.
Le scrutateur n'y trouvera pas ces vilains défauts
Que les autres langues peuvent se reprocher.
Les seigneurs allemands ne comprennent pas le peuple.
En Hongrie, tout le monde a la même langue:
Pauvres et riches, petits et grands, tous se comprennent;
Ce n'est pas là que la langue change à chaque mille.
Ici le poëte revient encore à son idée favorite, la beauté. Cette fois
il s'agit des Hongroises. Il va sans dire qu'il les trouve sérieusement
les plus belles femmes du monde. Il les félicite surtout d'avoir repris
la coiffure nationale:
Qu'elles sont belles surtout, depuis qu'elles ne méprisent plus leurs
bonnets!
Depuis qu'elles ne chargent plus leur tête de ces citadelles de gaze!
Ce qui fait penser qu'il écrivait au siècle dernier, dans un de ces
moments de réaction où la noblesse hongroise s'éloignait de la cour de
Vienne et reprenait les mœurs nationales. Le poëte vante ensuite la
force des Magyars, cette force qui leur est si précieuse dans la guerre
où ni le hurlement du Turc ni l'éclat de cent mille lances ne peuvent
l'intimider. Sa force et sa bravoure en font un ennemi terrible; de là
vient que
Si on fait la guerre avec les Magyars,
L'ennemi craint d'avance sa défaite.
On n'a qu'à se figurer un brave Magyar avec ses grandes moustaches,
Pour avoir le portrait d'un héros.
_Page_ 126.--Csoma avait découvert des exemples d'analogie entre des
mots hongrois et tibétains, Il est à jamais regrettable que ce voyageur,
aussi savant que dévoué, après avoir souffert les plus cruelles
privations et s'être livré pendant sa vie entière aux études les plus
difficiles, ait été arrêté par la mort au moment peut-être de voir son
entreprise couronnée du succès.
J'extrais les lignes suivantes d'un journal hongrois qui a reproduit et
complété les détails que le baron Hügel a donnés dans l'_Observateur
autrichien_:
«Dardjilling, où est mort Csoma de Körös, est une ville peu connue du
pays de Sikkim qui se trouve dans les vallées méridionales de
l'Himalaya. Ce pays a environ huit milles allemands de longueur et douze
milles de largeur. Il est entouré par le Bengale, le Népaul, le Boutan,
et au nord par le Tibet, dont il est séparé par les Alpes de Khawa
Karpola, et ne contient que deux villes, Sikkim et Dardjilling. Les
habitants suivent en grande partie la religion de Buddha. Le roi, qui
dans la langue du pays se nomme _gielpo_, habite Sikkim et s'est placé
sous la protection des Anglais. Dans la guerre que la Grande-Bretagne
fit au Népaul de 1814 à 1816, le roi de Sikkim fut son fidèle allié: le
royaume du _gielpo_ fut agrandi par les Anglais, qui espéraient
soumettre plus facilement le Népaul. Depuis ce temps Sikkim est toujours
en rapport avec le gouvernement anglais des Indes orientales. Ce pays
est aussi en relation avec Lassa, où réside un gouverneur chinois, et
des ambassades, dont les Anglais savent profiter, vont fréquemment d'un
pays à l'autre.
»Pendant la guerre contre la Chine, l'intérêt des Anglais voulut que les
liens qui attachaient Sikkim à leur empire des Indes fussent encore
resserrés. C'est pourquoi ils établirent à Dardjilling un agent et une
faible garnison. Cet agent, qui se nommait Campbell, fut témoin de la
mort de Csoma et lui rendit les derniers honneurs. Csoma arriva à
Dardjilling le 24 mars: il voulait y séjourner jusqu'à ce qu'il pût être
présenté au _gielpo_ de Sikkim, par la recommandation duquel il espérait
passer à Lassa. Il comptait trouver dans cette ville d'importants
ouvrages, capables de lui donner des renseignements précieux sur
l'origine des Hongrois. Ce but qu'il a poursuivi pendant sa vie entière,
et qui lui a fait quitter son pays, était constamment l'objet de ses
pensées. Il espérait que l'affinité des langues l'aiderait à découvrir
la patrie première de sa nation.
»... Csoma de Körös avait voué une grande partie de sa vie à l'étude de
la langue tibétaine, parce qu'il espérait trouver dans les chroniques de
cette langue quelques éclaircissements sur l'origine des Hongrois. La
circonstance qu'il découvrit plusieurs mots tibétains qui avaient de
l'analogie avec des mots hongrois le confirmait dans son hypothèse. Il
avait raison de croire qu'il trouverait à Lassa, capitale du Tibet, et
patrie du Lama, représentant de la Divinité, le foyer de la science de
ce pays, dont il n'avait pu voir que des fragments dans le Ladak et le
Kaman.... M. Campbell, à qui Csoma fit part de son projet, espéra qu'en
présentant au _gielpo_ notre voyageur, qui ne s'était jamais mêlé
d'aucune affaire politique ou religieuse, il lui serait facile d'arriver
au but de ses efforts. Il envoya chez Csoma le _valki_ ou ministre du
_gielpo_ à Dardjilling, pour que celui-ci pût se convaincre du savoir du
voyageur hongrois et comprendre ses intentions. Le _valki_, qui lui-même
était fort savant, fit sa visite à Csoma, s'étonna beaucoup de sa
parfaite connaissance de la langue tibétaine et admira surtout les
connaissances qu'il avait acquises sur la littérature et la religion du
pays. M. Campbell, en outre, fit connaître au ministre la vie de Csoma,
et lui persuada que le _gielpo_ n'avait aucune raison de craindre la
visite d'un homme qui voyageait dans un but scientifique et qui
d'ailleurs n'était pas Anglais; il ajouta que le gouverneur des Indes
lui en aurait de l'obligation, parce qu'il s'intéressait à l'entreprise
du voyageur.
»Dans ces circonstances, Csoma désira rester à Dardjilling jusqu'à ce
que le _gielpo_ eut fait une réponse favorable. Il parlait souvent de
l'avenir à M. Campbell, et lui disait que tous ses désirs seraient
comblés s'il pouvait parvenir jusqu'à Lassa. On peut dire que ses
derniers jours furent les plus heureux de sa vie.
»Le 6 avril, M. Campbell alla le voir. Il était déjà mal, mais ne voulut
prendre aucun remède, affirmant qu'il avait eu plusieurs fois la fièvre
aux Indes et qu'il se guérissait avec la rhubarbe. Sur les prières de M.
Campbell, il promit de faire le lendemain usage des remèdes, s'il ne se
sentait pas mieux. Il refusa de le faire le jour même, disant qu'il
était trop tard, puisque le soleil déclinait. Le lendemain M. Campbell
le trouva mieux. Mais cet état ne dura pas: les symptômes du mal ne
tardèrent pas à se montrer. Dans ce climat, il n'y a que des remèdes
violents qui puissent faire cesser la fièvre, et si on ne parvient pas à
l'arrêter, la troisième rechute cause la mort. Csoma refusa encore
obstinément de prendre médecine. Le 9 avril, M. Campbell conduisit chez
le malade le docteur Griffith; mais le mal avait tellement augmenté,
qu'il était dans le délire. Dans cet état, ce ne fut qu'avec beaucoup de
peine qu'on lui fit prendre quelque remède. Le 10, la fièvre revint, et
emporta toutes les forces du malade, qui mourut le 11 avril 1842, à cinq
heures du matin. Sa manière de vivre depuis plus de vingt ans avait
tellement affaibli et amaigri son corps, qu'il fut hors d'état de
vaincre la maladie.
»Les dépouilles mortelles de notre Csoma furent déposées le 12 avril, à
huit heures du matin, en présence de tous les Anglais, dans le cimetière
de Dardjilling. M. Campbell prononça lui-même un discours pour honorer
sa mémoire. C'est ainsi que notre illustre compatriote, que la mort a
frappé à cinquante-sept ans, repose dans une petite ville des Indes
orientales toute aussi inconnue que le lieu de sa naissance, un village
du Háromszék, nommé Körös.
»La succession de Csoma consiste en quatre caisses de livres et de
manuscrits, un habit bleu d'ancienne façon qu'il porta toujours et dans
lequel il mourut, quelques chemises et un vase de cuisine en cuivre. Il
laissa en outre cinq mille roupies en papier d'état, trois cents roupies
en billets de banque, deux cent vingt-quatre roupies en diverses
monnaies et vingt-quatre ducats cousus dans sa ceinture. Csoma ne
manquait pas d'argent, grâce à l'empereur d'Autriche et aux deux tables
de la diète de Hongrie, qui lui envoyèrent des secours pour l'aider dans
ses recherches scientifiques. Lorsqu'au commencement de février, il
partit de Calcutta, il légua cinq mille roupies à la Société asiatique
de cette ville, au cas où il ne reviendrait pas du Tibet. Cette somme
est destinée à quelque but littéraire.
»Csoma avait un genre de vie très simple. Sa nourriture consistait en
thé, qu'il aimait beaucoup, et en riz légèrement préparé: encore en
prenait-il fort peu. Il se tenait toujours sur une natte de paille, qui
lui servait tout à la fois de lit et de table pour manger et travailler.
Il ne se déshabillait pas pour dormir et ne quittait que rarement sa
demeure. Il ne buvait jamais ni vin, ni boissons spiritueuses; il ne
faisait usage ni du tabac ni de l'opium.
»Le baron Hügel rencontrait souvent Csoma à Calcutta. Il remarqua avec
admiration que notre voyageur ne parlait jamais des privations qu'il
avait supportées pendant ses pèlerinages en Asie. Dans les fréquents
entretiens qu'ils eurent ensemble, il observa cependant une fois que sa
vie lui était aussi chère qu'aux autres hommes qui s'engagent dans des
entreprises extraordinaires. L'expression de ses sentiments était
occasionnée par la découverte que la langue tibétaine était subordonnée
au sanscrit. Il avait donc vécu tant d'années, aux frontières du Tibet,
loin de toute société humaine, enfermé dans un cloître et en proie à la
misère, pour apprendre un sanscrit corrompu ou plutôt un dialecte de
cette langue! Il faut noter ici que Csoma avait passé onze années dans
un cloître du Kaman: sa demeure était une chambre de neuf pieds carrés;
et quoique la température, pendant le tiers de l'année, soit de quinze
degrés au dessous de zéro, il écrivait et lisait tous les jours sans
feu. Il couchait sur le plancher de sa chambre, dont les murs seuls le
garantissaient du froid. Dans cette misérable situation, il ordonna
quarante mille mots tibétains, et écrivit le dictionnaire et la
grammaire de la langue tibétaine. Découvrant, ainsi que nous l'avons
dit, quelque analogie entre cette langue et le hongrois, il avait espéré
trouver à Lassa la solution du problème qu'il avait cherchée toute sa
vie. Toutes les forces de son âme étaient concentrées sur ce seul point.
Lorsque M. Campbell parla de ce sujet pour la dernière fois, il lui
ouvrit son cœur et lui fit part de ses vues, etc.»
Certes, on peut admirer cette énergie, cette persévérance à poursuivre
un but! Pour achever de faire connaître Csoma de Körös, je rapporterai
un trait qui m'a été raconté par celui qui pouvait le mieux m'informer.
Csoma avait quitté son pays pour commencer son grand voyage et il était
sur le point de sortir de Transylvanie, quand il s'arrêta dans
l'habitation d'un Magnat qui réside près de la frontière. Au moment du
départ, on lui demanda naturellement où il allait.--«En Asie,
répondit-il.--Qu'est-ce que cela? demanda innocemment le seigneur, qui,
voyant un jeune homme en petite jaquette, avec un mince bagage sur le
dos, croyait qu'il s'agissait de quelque vallée voisine. Où est
l'Asie?--Mais... de l'autre côté de l'Oural.--Quoi! c'est véritablement
en Asie, en Asie, que vous allez?--Assurément.--Et qu'y voulez-vous
faire?--Mon but est de chercher le berceau de notre nation.--Votre
projet est très beau, sans doute. Il est naturel que tout Hongrois s'y
intéresse. M. de Humboldt partira bientôt pour l'Asie; mes amis
obtiendront de lui qu'il vous emmène.--Merci. Il faudrait encore
attendre, et je suis déjà en route. J'irai seul.--Savez-vous les langues
orientales?--Non, mais je les apprendrai.--Je suppose alors que vous
savez quelques langues européennes. L'anglais vous sera nécessaire aux
Indes.--Je ne connais pas ces langues-là, mais je les
apprendrai.--Avez-vous au moins quelques renseignements sur la route que
vous devez suivre? Avez-vous quelques lettres?--Aucunement.--Et vous
partez si intrépidement, quand vous savez quels obstacles vous
attendent?--Je chercherai et je trouverai. Ces obstacles seraient
insurmontables pour un autre, mais ma volonté est arrêtée.» En effet,
franchissant un seuil qui m'est bien connu, il partit, léger de bagage
et d'argent, quittant à jamais sa famille, ses amis, son pays, pour se
vouer à une entreprise qui devait inutilement consumer sa vie!