_Finnois_. _Hongrois_.
1
se on waras ja A ki nem az ajton Celui qui n'entre pas
ryöwäri. megyen bé az akolba; par la porte dans la
az van oroz, bergerie des brebis...
és gyilkos[12]. est un voleur et un
larron.
[Note 12: Dans ces exemples, Gyarmathi a commis des erreurs
volontaires. Au lieu de citer simplement le texte hongrois de
l'Évangile, il l'a défiguré de manière à le rapprocher le plus possible
du texte finnois. Comme le sens est toujours altéré, je relèverai chaque
fois le changement. Ici, par exemple, _van oroz_ n'a pas une tournure
hongroise. Les Hongrois sous-entendent toujours le mot _van_, «est».
Gyarmathi l'a mis pour que le _v_ de ce mot correspondît au _w_ du
finnois _waras_, «voleur». Au lieu de _van oroz_, il y a dans le texte
hongrois _lopo_.]
_Finnois_ _Hongrois_
3
Ja lambat cuulevat És a' juhok halják az ... Et les brebis hånen œnens.
ö énekit[13] entendent sa voix.
11
Mina olen se hywæ Én vagyok a' hiv[14] Je suis le bon pasteur.
paimen. pásztor.
Hywæ paimen anda A' hiv pásztor adja Le bon pasteur donne
hengens lammasten maga juhai-ért életét. sa vie pour ses brebis.
edest.
14
Minå olen se hywæ Én vagyok a' hiv Je suis le bon pasteur,
paimen, joka tunnen pásztor, ki tudom[15] et je connais mes
omani ja minu tutan a' magaméit és engem brebis, et mes brebis
myôs omildani. is tudnak[16] me connaissent.
a' magaméi.
[Note 13: _Énekit_ veut dire «son chant». Ce mot est mis à cause du
finnois _œnens_, quoique les deux mots ne se ressemblent guère. Il y a
dans le texte hongrois _szavåt_, «sa voix».]
[Note 14: _Hiv_ veut dire «fidèle». L'auteur l'a placé à cause du
finnois _hywæ_. On lit dans le texte hongrois _jó_, «bon.» Dans aucune
langue bon et fidèle ne sont synonymes.]
[Note 15: Le texte hongrois dit _esmérem_, «je connais». _Tudom_,
qui doit se rapprocher du finnois _tunnen_, veut dire «je sais».--«Je
sais mes brebis» n'a pas de sens en hongrois.]
[Note 16: Il y a dans le texte hongrois _esmértetem_, «je suis
connu». _Tudnak_ signifie «je suis su», et n'a pas de sens ici.]
_Finnois_ _Hongrois_
16
Minulla on myôs Nekem vannak más J'ai encore d'autres
muitta lambaita jotka juhaim is kik nem valók brebis qui ne sont pas
ei ole tästâ lammas ezen bárány honnyból[17] de cette bergerie; elles
huonesta; ja he saawat és azok fogják hallani écouteront ma voix,
cuulla minun âneni: az én énekemet[18] et il n'y aura qu'un
ja pitâ oleman yxi és kell lenni egy troupeau et qu'un pasteur.
lammas huone, ja yxi bárány honnynak[19]
paimen. és egy pásztornak.
22
Ja Jerusalemis oli És Jerusalembe vala Or on faisait à Jérusalem
kirkomessu, ja talwi templom szentelö innep, la fête de la dédicace,
oli. és tél vala. et c'était l'hiver.
[Note 17: _Honny_ veut dire «patrie»; _honnyból_, «de la patrie.»
Cette expression dans ce cas est absurde. On ne peut pas dire la patrie
des brebis pour désigner le lieu où elles sont enfermées. Le texte
hongrois dit _akolból_, «de la bergerie».]
[Note 18: V. plus haut.]
[Note 19: V. plus haut.]
_Finnois._ _Hongrois._
31
Nijn Judalaiset poimit Akkor a''Sidók ragadának Alors les Juifs prirent
taas kiwiä hándá megint követ des pierres pour
kiwittaexens. ötet kövezni. le lapider.
32
Minå osotin teiile Én mutattam nektek J'ai fait devant vous
iseldaeni monda hywæ ösömnek[20] minden[21] plusieurs bonnes œuvres
tyoetæ. hiv[22] tetteit par la puissance
sok jo téteményeit. de mon père...
41
Ja monda tuli hånen És minden tére[23] Plusieurs vinrent l'y
tygôns. ö hozzaja. trouver.
[Note 20: _Ösömnek_ veut dire «à mon ancêtre» (c'est une tournure
hongroise, le datif au lieu du génitif). Il y a dans le texte hongrois
_atyámnak_ «à mon père».]
[Note 21: _Minden_ signifie «tous». On lit dans le texte hongrois
_sokan_, «beaucoup». Dans aucune langue, ces deux mots ne sont
synonymes.]
[Note 22: V. plus haut.]
[Note 23: _Minden tére hozzája_ veut dire «tous revinrent». Le texte
hongrois dit _sokan mennek_, «beaucoup allèrent», ce qui est tout
différent.]
Rappelons que c'est là peut-être le chapitre qui contient le plus de
preuves de cette ressemblance qu'on prétend établir entre les deux
langues. Qu'eût pensé le lecteur de cette affinité dont on parle tant,
si nous avions dit: Dans tout le chapitre XXV des actes des apôtres, qui
contient vingt-sept versets, on n'a trouvé que la ligne suivante qui
donnât des exemples de similitude, ou si nous avions copié l'un après
l'autre tous les chapitres dont on n'a rien cité du tout parce qu'avec
la meilleure volonté du monde (nous pouvons employer cette expression),
il était impossible d'y trouver la moindre ressemblance de mots?
_Finnois_. _Hongrois_.
Huomena saat sinâ Hónap fogod te ötet Demain tu l'entendras,
hånendå cuulla, hallani.
Celui qui parla le premier des rapports du hongrois et du finnois fut un
de ces Slaves de la Hongrie dont on a invoqué à tort l'opinion comme
étant celle des Hongrois, Sajnovicz. Dans la joie de sa découverte il
s'écria: _Demonstratio idioma Hungarorum et Lapponum idem esse_, et il
écrivit une liste interminable de mots comparés. Schlœzer, on va le
voir, prit plus froidement les choses, et trouva le _idem_ beaucoup trop
fort. Ce fut, je crois, Sajnovicz qui donna cette chanson esthonienne
que les Hongrois devaient comprendre, et qui a toujours été pour eux
fort inintelligible[24].
[Note 24: Cette chanson a été reproduite en entier dans un article
de M. André Horváth (_Tudományos Gyüjtemény_, 1823, 2k
_Kötet_.--Collection scientifique de Pesth), dont la lecture m'a été
fort utile. Il est intitulé: Les Hongrois ne sont pas Finnois, _A'
Magyar nemzet nem Fenn_.]
_Finnois_. _Traduction hongroise_.
Jos mun tuttuni tullissi O vajha kegyesem jönne,
Ennen näh tyni näkyissi! Vajha a'jol ismert megjelenne!
Silen sunta suika jaissin Miképp röpülne csókom ajka felé
Olis sun suden wenessä; 'S ha bár róla farkasvér csöpögne is;
Sillen kättä käppä jaissin Miképp szoritnám az ö kezét
Jospa kärmä kämmen päässä! Ha bár kigyó átionná is!
Oh! si mon bien-aimé venait
Si le bien connu arrivait!
Comme mon baiser volerait vers sa lèvre,
Si même elle dégoûtait du sang du loup!
Comme je presserais sa main,
Si même un serpent l'entourait!
On se demande si c'est bien sérieusement qu'on a supposé de l'analogie
entre le hongrois et le finnois, car il est impossible de trouver dans
tous ces exemples quatre mots semblables. Quand on lit le français,
l'italien ou l'espagnol, on reconnaît à chaque ligne le latin. Le
valaque même, qui de tous les idiomes latins s'éloigne le plus de la
langue-mère, a conservé des rapports évidents. J'ouvre le bréviaire
valaque, et j'en copie la première phrase comparée avec la phrase
latine.
Pentru rugaciunile sântiloru Propter rogationes sanctorum
Parintiloru nostri, Domne Parentum nostrorum, Domine
Isuse Christose, Dumnedieulu Jesu Christe, Domine Deus
Nostru, miluescene pre noi. Noster, miserere nostrum.
Mais que dire de cette chanson esthonienne, et de ces évangiles, et de
ces dictionnaires comparatifs?
Au reste, pour répondre aux écrivains qui admettent que les deux langues
se composent des mêmes mots, on peut se borner à rappeler ce qu'a dit
Schlœzer, lequel a attaché son nom à l'idée de l'origine finnoise. Dans
ce cas son jugement n'est pas suspect. La liste des mots comparés de
Sajnovicz, dit-il, ne donne pas plus de cent cinquante-quatre exemples,
et si on retranche les dérivés, il n'en reste pas même la moitié.
D'après Schlœzer lui-même, il n'y a donc environ que soixante-dix
exemples sur lesquels on puisse s'appuyer. Mais qu'y a-t-il de
surprenant dans ce fait que les deux langues ont soixante-dix mots
communs? Il est certain que les Magyars ont été en contact avec les
peuplades finnoises. N'est-il pas naturel que des peuples si différents,
venus de si loin, apportant des idées si diverses, se soient pris
mutuellement quelques mots? Les Hongrois ont de même dans leur langue
autant de mots allemands, plus encore; quelques uns sont empruntés au
latin, et même, en cherchant bien, on trouvera dans la langue hongroise
soixante mots français, outre que nous avons en français une dizaine de
mots hongrois[25]. En conclurez-vous que les Magyars sont Allemands,
Latins ou Français?
[Note 25: «Heiduque, trabant, hussard, schako, kolback, dolman,
soutache», sont des mots hongrois francisés.]
Et d'ailleurs, peut-on nier qu'il existe entre toutes les langues une
certaine fraternité, de même qu'il existe une fraternité de race entre
tous les hommes? De là vient qu'on a constaté entre le hongrois et le
slave autant de rapports qu'entre le hongrois et le finnois.
La ressemblance d'une centaine de mots ne prouve pas l'affinité entre
deux langues, et montre seulement que les nations qui s'en servent se
sont pris mutuellement quelques expressions. Des peuples de même race
doivent nécessairement avoir les mêmes racines, les mêmes mots
primitifs. Ils doivent au moins donner les mêmes noms aux sentiments
ordinaires à l'homme. Ces analogies, il est impossible de les montrer
dans les langues hongroise et finnoise.
On objectera que les deux langues ont une même grammaire: voyons donc
jusqu'à quel point cela est vrai.
Leem, Fielstrœm, Hœgstrœm, Ganander, Comenius, Fogel, Eccard, et
beaucoup d'autres philologues, ont fait des conjectures sur la langue
hongroise, mais ne la savaient pas. «Leurs inventions n'ont servi qu'à
nous faire sourire», me disait un Hongrois; et, comme le remarque fort
bien Sajnovicz, on ne peut absolument rien tirer de leurs observations.
Heureusement le hongrois Gyarmathi a essayé de prouver cette affinité.
Nous avons donc là quelque chose de sérieux à examiner.
L'ouvrage de Gyarmathi est très au dessous de son titre, qui est fort
ambitieux. Il consiste en près de trois cents pages qui toutes
contiennent des colonnes de mots comparés, dans le genre de ceux qu'on
vient de lire. Çà et là sont quelques remarques fort courtes, placées en
tête des chapitres et qui aboutissent à dire: Voici comment se forment
dans les deux langues les terminaisons, ou bien: Voici comment se
forment les comparatifs. Ces lignes sont suivies d'exemples qui montrent
les comparatifs et les déclinaisons. De là vous passez aux colonnes
d'adverbes, de prépositions, etc. Mais quant à la démonstration que ces
langues sont grammaticalement semblables, vous la cherchez en vain,
quoique le titre l'annonce hautement.
Quelques années avant, quand il n'était pas encore admis que les
Hongrois se rattachaient à la race finnoise, Gyarmathi, qui connaissait
parfaitement sa langue, avait publié un ouvrage dans lequel il en
faisait ressortir les principaux caractères. Il n'avait alors aucun but:
il n'écrivait pas systématiquement; il cherchait seulement à montrer le
génie de la langue hongroise, «qui, comme il le rappelait, a des
qualités qui lui sont propres et ne peut être comparée qu'aux langues de
l'Orient»[26].
[Note 26: Gyarmathi, _Leçons raisonnées de langue hongroise_.
Clausenbourg, 1794 (en hongrois).
«Le génie de la langue hongroise, sa construction naturelle, ses mots
primitifs, consistant d'une seule syllabe, ses affixes, ses inflexions,
tout enfin montre que c'est une langue orientale. Ou peut donc se la
figurer, par rapport aux idiomes de l'Orient, comme un de ces
petits-fils provenant d'un même aïeul, et dont les pères étaient frères.
C'est ainsi que s'explique la ressemblance qu'on retrouve entre toutes
les langues orientales.» Pápay, _Étude de la littérature hongroise_,
1694 (en hongrois).]
On doit regretter que le premier ouvrage de Gyarmathi ait été publié en
hongrois et ne puisse pas être lu facilement, car il est une réfutation
complète de celui qui l'a suivi. L'auteur lui-même compte si peu sur ce
qu'il appelle sa démonstration grammaticale, que c'est surtout par le
nombre de mots semblables qu'il compte frapper le lecteur, et il eût
mieux fait d'intituler son livre Recueil de mots hongrois, finnois et
lapons, suivis de quelques observations.
Gyarmathi compare d'abord l'alphabet russe et l'alphabet hongrois, parce
que, dit-il, il a écrit les mots finnois et lapons d'après l'orthographe
russe. Il eût mieux fait de les écrire d'après l'orthographe hongroise,
car la comparaison entre les mots aurait été plus facile. Il eut dû à la
place faire connaître l'alphabet finnois: on aurait vu de suite que les
deux langues n'ont pas les mêmes sons. L'auteur évite encore de parler
de l'ancienne écriture magyare, qu'il a donnée dans son premier ouvrage,
et qui ne ressemble à aucune écriture connue.
Vient ensuite un chapitre sur les terminaisons. Il y a six pages de mots
lapons et hongrois, qui n'ont pas du tout le même sens, mais qui, au
dire de l'auteur, présentent des terminaisons semblables en _as_, _es_,
_is_, _os_, etc. Ces pages sont précédées de quatorze lignes de texte
dans lesquelles il prie le lecteur de remarquer les similitudes. On peut
répondre que, si même les terminaisons se ressemblaient plus encore, il
ne faudrait pas en tirer une conclusion, car des mots peuvent se
terminer de la même manière dans deux langues sans que ces langues
soient sœurs. Ce qui le prouve, c'est qu'entre la colonne laponne et la
colonne hongroise se trouve une colonne de mots latins, qui donnent le
sens des mots cités, et que parmi ces mots latins il y en a qui sont
terminés en _es_, d'autres en _is_, lesquels font au pluriel _es_,
c'est-à-dire qui sont absolument terminés comme les mots lapons.
Cependant on n'a jamais dit qu'il y eût de l'affinité entre le latin et
le finnois. Exemples:
_Lapon_. _Hongrois_.
teiwes; _res_ tetves, _pediculosus_
nelos, _hæbes_ nyeles, _manubriatus_
zjengalwuådt, _profunditas_ tsinálat, _structura_
idedis, _matutinus_ idös, _vetustus_
Nous irions plus loin que Gyarmathi: nous pourrions trouver un grand
nombre de mots hongrois et français qui n'ont pas non plus la même
signification, mais qui se prononcent semblablement.
sò _qui signifie_ sel _se prononce comme_ chaud
fót pièce faute
bör peau beurre
bor vin bord
kö pierre queue
mü art mue
szó mot sceau
ár prix art
szer ordre serre
orr nez or
sár boue char
ser bierre chair
liszt farine liste
por poussière port
bö large bœufs
szük étroit suc
láng flamme langue
Cette remarque est donc sans valeur, et il n'y a là aucune règle
grammaticale à tirer.
Nous arrivons aux déclinaisons. Ici Gyarmathi remarque que le hongrois
et le lapon n'ont qu'un seul genre: c'est une similitude. Mais il faut
se rappeler que les langues finnoises sont asiatiques et possèdent
quelques uns des caractères des langues orientales. Il n'y a pas de
genre en hongrois: il n'y en a pas non plus en turc.
De ce qu'il n'y a pas de genre il résulte que les adjectifs sont
invariables. C'est ce qui a lieu en lapon et en turc, aussi bien qu'en
hongrois.
L'auteur met en regard des exemples de déclinaisons hongroises,
finnoises et laponnes.
_Lapon_. _Hongrois_.
N. kabmak soulier makk gland de chêne
G. kabmak en makk é
D. kabmak i makk nak
A. kabmak eb makk ot
V. kabmak makk
A. kabmak est makk ostól
_Finnois_. _Hongrois_.
N. cala poisson hal poisson
G. cala n hal é
D. cala lle hal nak
A. cala a hal at
V. cala hal
A. cala sta hal astól
Je relis le plus consciencieusement du monde ces exemples, et il m'est
impossible d'en tirer une autre conclusion que celle-ci: le génitif
finnois fait _an_ et le génitif hongrois _é_; le datif finnois fait
_le_, et le datif hongrois _nak_; l'accusatif finnois est déterminé par
un _a_, et l'accusatif hongrois par un _t_. Je demande s'il y a là la
moindre similitude. Il est vrai que l'ablatif finnois _calasta_ se
rapproche du hongrois _halastól_; mais nous ferons observer que les
Hongrois n'ont pas d'ablatif: ils rendent ce cas au moyen de plusieurs
postpositions dont le choix est déterminé par les circonstances,
suivant, par exemple, qu'il y a mouvement ou non[27]. L'auteur a choisi
celle qui se rapproche le plus de la terminaison finnoise; mais
malheureusement pour lui _halastól_ ne veut pas dire «du poisson» comme
l'ablatif finnois, ce mot signifie «avec le poisson». Il eût dû mettre
_haltól_. Là encore nons constatons une erreur volontaire.
[Note 27: _Város_ veut dire «ville». Ce cas ablatif «de la ville»
pourra être rendu de différentes manières: _a' városba_, _a' városban_,
_a' varosból_, _a' várostól_, _a' városkoz_, etc.]
Les exemples de Gyarmathi sont suivis de quelques remarques fort
insignifiantes et qui peuvent s'appliquer à toutes les langues. Ainsi il
dit que les Lapons et les Hongrois se servent volontiers de répétitions.
Exemples:
_Lapon_. _Hongrois_.
pekkest pekkai diribrol darabra _de frusto in frustum_
japest japai esztendöröl esztendöre _de anno in annum_
Mais comment l'auteur ne voit-il pas que cette observation n'a pas de
sens, puisqu'il traduit ses exemples en latin au moyen de répétitions
semblables?
Nous passons aux comparatifs. Quatre lignes de texte pour faire observer
qu'ils se forment de même dans les deux langues, et une page d'exemples.
_Lapon_. _Hongrois_.
lickogas boldog _felix_
lickogasab boldogabb _felicior_
lickuogasamus leg boldogabb _felicissimus_
nioska nedves _humidus_
nioskab nedvesebb _humidior_
nioskamus leg nedvesebb _humidissimus_
Voici une seconde similitude. Dans les deux langues les comparatifs
prennent pour terminaison le _b_ que nous avons déjà signalé à
l'accusatif des mots lapons. Mais remarquez que le superlatif est tout
différent, et que non seulement il est différent, mais qu'il prend en
lapon une terminaison latine. Et cependant, encore une fois, personne ne
fait dériver le latin du finnois, ou réciproquement.
On s'attend à une longue discussion grammaticale sur les adjectifs, qui
sont très remarquables en hongrois. En effet, de tout accusatif d'un nom
les Hongrois peuvent faire un adjectif en changeant le _t_ en _s_. Ex.:
_ház_, «maison», accusatif _házat_; adjectif _házas_, «qui a une
maison». De cet adjectif ils peuvent faire un adverbe, _házason_, «en
homme qui a une maison, en homme marié». De cet adverbe ils peuvent
faire un verbe, _házasodni_, «se marier». Gyarmathi devrait remarquer
ces particularités, qui font du hongrois une langue tout à fait
originale, et les montrer dans la langue finnoise: c'est ainsi qu'il
prouverait l'affinité; mais cela lui est impossible.
Sans dire un seul mot des adjectifs hongrois et finnois, qu'il eût dû de
bonne foi examiner, il passe aux noms de nombre. Là encore quatre lignes
de texte pour dire que ces noms se ressemblent, et deux pages
d'exemples. Après les exemples de mots semblables qui ont été déjà
transcrits, je ne me crois plus forcé d'en citer un seul. Il faut
seulement avertir ceux qui consulteraient l'ouvrage de Gyarmathi qu'il a
commis, là comme partout, ce que j'ai appelé innocemment des «erreurs
volontaires». Pour avoir des ressemblances, il invente des noms de
nombre qui n'existent pas en hongrois. Ainsi, au lieu de compter comme
les hongrois: «vingt-deux, vingt-trois etc.», il fait dire: «deux dix
un, deux dix deux, etc.». Cela peut être conforme aux règles finnoises,
mais les Hongrois n'ont jamais compté de cette façon. Ces erreurs
volontaires nuisent beaucoup à l'auteur, d'abord parce qu'il n'y aurait
pas recours s'il plaidait une bonne cause, puis parce qu'on est autorisé
à croire qu'il en commet également quand il cite les exemples finnois et
lapons.
Viennent ensuite les pronoms possessifs. Ici Gyarmathi signale une autre
similitude. En lapon et en hongrois, il n'y a pas proprement de pronoms.
On exprime le possessif au moyen de lettres placées à la fin du mot. Le
_m_, par exemple, exprimera le possessif de la première personne.
_Lapon_. _Hongrois_.
snarbmam ujjam mon doigt
Ajoutons seulement, ce que ne dit pas Gyarmathi, que ce caractère se
retrouve dans beaucoup de langues asiatiques: il se retrouve en turc de
même qu'en hongrois.
_Turc_. _Hongrois_.
ana anya mère
anám anyám ma mère
Nous arrivons aux verbes, aux postpositions, aux adverbes. Ici
l'embarras de l'auteur redouble. En effet, c'est surtout par la
formation des adverbes, l'emploi des postpositions, et les mille
transformations des verbes, que le hongrois a un caractère particulier.
Gyarmathi, dans son premier ouvrage, démontre, en s'appuyant sur
l'autorité des philologues versés dans les langues orientales, que le
hongrois, sous ce rapport, se rapproche encore plus de ces langues.
En hongrois les prépositions, comme les pronoms possessifs, se mettent,
de même qu'en turc, à la fin du substantif.
_Turc_. _Hongrois_.
anadán anyától de la mère
De telle façon qu'un nom, ainsi que le remarquait autrefois Gyarmathi,
peut subir deux cent quarante-quatre variations. En lapon les
postpositions ne se joignent qu'au pronom: elles restent séparées du
substantif, lequel ne peut prendre les nombreuses formes des substantifs
hongrois et turcs. C'est encore là une des originalités de la langue
hongroise. En voici un exemple que me fournit le premier livre de
Gyarmathi. Cette phrase: «prenez de ce qui est à vos seigneurs», se
traduit en hongrois par deux mots: _vegyetek uraitokéból_ Voici
l'explication du dernier: _úr_ veut dire «seigneur»; _urak_, «les
seigneurs»; _uratok_, «votre seigneur»; _uraitok_, «vos seigneurs»; _é_
indique le possessif et _ból_ signifie «de». Les langues finnoises
présentent-elles cette concision?
Les verbes peuvent se transformer, en hongrois, au point d'exprimer les
changements ou tournures que nous rendons dans nos langues par plusieurs
mots. Ex.: _látok_, «je vois»; _látlak_, «je te vois»; _láthatok_, «je
puis voir»; _láthatlak_, «je puis te voir»; _láttatok_, «je fais voir»;
_láttathatok_, «je puis faire voir»; _látdogaltathatok_, «je puis
souvent faire voir».
Certes, voilà des particularités bien remarquables dans une langue. Je
les indique à peine; mais Gyarmathi ne manque pas de les relever, de les
énumérer toutes dans son premier ouvrage. Il va sans dire qu'il les
passe entièrement sous silence dans son second. Au lieu de ses
observations, qui s'appliquent au turc aussi bien qu'au hongrois, il
aurait dû faire ressortir dans les langues finnoise et magyare les mêmes
caractères, qui font que ces deux langues, semblables entre elles,
diffèrent parfaitement des autres. Mais, nous l'avons dit, cela était
impossible.
Nous avons parcouru l'ouvrage de Gyarmathi. Après les verbes et les
pages d'exemples, viennent, sous le nom de syntaxe, quinze observations
qui ne peuvent nullement satisfaire le lecteur, car la syntaxe hongroise
est d'une étonnante originalité et repousse toute comparaison; puis
soixante pages de mots qui passent pour semblables. À la suite de ces
mots Gyarmathi a placé quelques remarques sur les langues finnoises qui
lui furent inspirées par de nouvelles lectures, après qu'il eut fini son
livre. Il refait le travail que nous avons analysé, mais en comparant
cette fois le hongrois et l'esthonien. Pour ce qui regarde cette seconde
partie, nous ne croyons pas devoir faire autre chose que de rappeler ce
qui a été dit plus haut. Pour démontrer grammaticalement que deux
langues sont sœurs, il faut faire voir dans ces deux langues non pas
quelques similitudes et quelques terminaisons semblables plus ou moins
défigurées, mais les mêmes racines, les mêmes caractères, les mêmes
originalités, le même génie.
Nous nous bornons là. Mais, après avoir montré que les preuves de
Gyarmathi sont nulles, nous pourrions signaler les mille différences qui
séparent les deux langues et qui empêchent qu'elles ne puissent être
sérieusement confondues.
Peut-être me suis-je trop étendu sur le livre de Gyarmathi; mais deux
raisons me forçaient à entrer dans quelques détails. L'auteur, sachant
parfaitement le hongrois, a écrit sous l'inspiration et avec le secours
de philologues qui pouvaient lui donner sur les langues finnoises des
renseignements précieux, et il était à même de prouver l'affinité des
deux langues, si elle eût pu être prouvée. En outre les écrivains
allemands s'appuient sur cette affinité beaucoup plus que sur les
preuves historiques: il fallait en conséquence s'y attacher davantage.
Une des choses les plus curieuses qui se puissent lire dans les longues
et nombreuses dissertations qui ont été écrites sur l'origine des
Hongrois, c'est la manière dont Sajnovicz démontre que les noms de
nombre dans les deux langues sont semblables. «_Ixi_, dit-il, veut dire
en finnois «un». N'est-ce pas là le mot hongrois _egy_? Il suffit de
mettre l'_e_ à la place de l'_i_, le _g_ à la place de l'_x_, et voilà
le mot»! Sajnovicz n'a pas encore le mot, et il le sait bien. Il faut de
plus qu'il change l'_i_ en _y_. En effet l'_y_ et l'_i_, en hongrois, ne
sont pas une même lettre. Le mot _egi_, que Sajnovicz obtiendrait
d'après son procédé, se prononcerait _aigui_, tandis que le mot hongrois
_egy_, «un», se prononce comme le mot français _aide_, auquel on
ajouterait un _i_ entre le _d_ et l'_e_, _aidie_. Sajnovicz devrait
donc, pour avoir son mot, changer toutes les lettres. À coup sûr, si
l'affinité n'a pu être prouvée par des écrivains aussi déterminés, on
peut prédire qu'elle ne le sera jamais.
Il était écrit que ceux-là même qui voulaient établir l'analogie des
deux langues fourniraient à leurs adversaires les meilleures armes pour
les combattre. Gyarmadhi, par son impuissance à démontrer la
ressemblance grammaticale, a prouvé jusqu'à l'évidence qu'elle n'existe
pas, et une expérience faite par Sajnovicz prouve encore qu'il est
impossible d'admettre une ressemblance quelconque. Sajnovicz a parcouru
les pays habités par des hommes de race finnoise. Il leur a parlé
hongrois, et ils ne l'ont pas compris. Ils lui ont parlé leur langue, et
il ne les a pas compris. D'abord Sajnovicz ne se découragea pas. Il
pensa que, les premières différences reconnues, il lui serait facile de
retrouver le hongrois. Il resta donc près d'un an dans ces pays. De
retour en Hongrie, il avoua avec bonne foi que, malgré son hongrois et
son séjour, il n'était jamais parvenu à entendre le lapon, c'est-à-dire
le dialecte finnois qui se rapproche le plus de la langue magyare,
suivant les écrivains allemands[28].
[Note 28: _Ingenue profiteor me Lappones Finnmarchiæ non
intellexisse..._]
Après un fait aussi décisif, d'autres eussent été convaincus que la
ressemblance était imaginaire; mais cette expérience désespérante ne
découragea personne. On croira que Sajnovicz du moins, qui l'avait
faite, abandonna son idée favorite: erreur. Sajnovicz fut encore
persuadé que les deux langues avaient une affinité évidente. Il expliqua
ce qui lui était arrivé en disant que les langues s'altèrent avec le
temps.
À cela on peut répondre victorieusement: Ou ce sont les Magyars qui ont
conservé la vraie langue finnoise, que les Finnois ont perdue; ou ce
sont au contraire les Magyars qui l'ont transformée. L'une ou l'autre de
ces hypothèses est nécessaire, car tous les dialectes finnois ont de
l'analogie; or toutes deux sont absurdes. En effet, comment supposer,
dans le premier cas, que les Hongrois, qui ont traversé tant de pays et
ont été en contact avec tant de peuples, aient gardé la pure langue
finnoise, que cette immense nation qui occupe, selon Sajnovicz, tout le
nord de l'Europe jusqu'à l'Asie, n'aurait pu conserver dans sa propre
patrie? Et, dans le second cas, comment supposer que les Hongrois, qui
ont occupé à différentes époques diverses contrées où ils sont encore,
la Moldavie, la Transylvanie, la Hongrie, qui ont habité entre tant de
nations, aient partout changé la langue finnoise au point d'en faire une
nouvelle langue qui présente les mêmes caractères dans tous ces pays, et
qui est devenue inintelligible pour les Finnois? Cette transformation
aurait dû s'opérer en cinquante-six ans, puisque, d'une part, les
Hongrois se séparèrent, dit-on, des Finnois en 625, et que, de l'autre,
les moines de 1240 comprenaient parfaitement les Magyars de la
Grande-Hongrie, lesquels avaient quitté leurs frères quand ceux-ci se
rendirent maîtres de la Lébédie (en 681, d'après Engel).
Notez bien en outre 1° que, dès le cinquième siècle, les Sicules de la
Transylvanie parlaient hongrois; 2° que la langue hongroise s'est si peu
altérée, grâce à ce fait que la nation ne s'est mêlée à aucun autre
peuple, qu'aujourd'hui encore les érudits hongrois lisent sans trop
d'effort le biographe de sainte Marguerite[29].
[Note 29: Ce livre date du siècle même du moine Julian, c'est-à-dire
qu'en définitive il est écrit en hongrois du septième siècle.]
En résumé donc, les écrivains qui admettent entre les deux langues une
affinité quelconque, soit en s'appuyant sur une prétendue ressemblance
de mots, dont Schlœzer lui-même a fait justice, soit en supposant
certains caractères, certaines analogies, qu'il a été impossible à
Gyarmathi de montrer, avancent un fait qui a été démenti de la manière
la plus formelle par l'expérience de Sajnovicz.
Rappelons, avant de passer outre, que certains philologues ont comparé
la langue magyare et la langue turque, et se sont précisément appuyés
sur l'analogie de ces idiomes pour dire que les Hongrois sont Turcs
d'origine. Il est fort remarquable que les savants se soient contredits
de la sorte. De l'avis même des Magyars, c'est encore avec le turc que
la langue hongroise a le plus de rapports. Cette opinion a été depuis
long-temps exprimée en Hongrie, à l'époque où les Hongrois et les
Transylvains étaient tributaires de la Porte et parlaient le turc. Leur
avis doit avoir d'autant plus de valeur que parmi les écrivains qui ont
voulu prouver l'affinité du hongrois et du finnois il ne s'en trouvait
pas un qui connût les deux langues.
* * * * *
Quoique cette discussion soit déjà fort longue et ait dépassé les
limites que je m'étais proposées, je ne puis m'empêcher de la terminer
par quelques remarques qui ont échappé aux écrivains allemands, mais qui
viendront à l'esprit de quiconque aura habité la Hongrie et connaîtra
quelque peu les Hongrois.
Chaque race a son génie, son caractère, sa physionomie, c'est-à-dire sa
langue, son histoire, son type. Tous les peuples d'une même race ont
certaines analogies frappantes, lors même qu'ils se sont séparés de
bonne heure les uns des autres, et se sont mélangés avec des peuples de
race différente. C'est pourquoi notre Bretagne, province française,
produit des hommes qui ne ressemblent pas plus aux hommes de la
Lorraine, autre province française, que les habitants du Béarn ne
rappellent ceux de la Provence: là, les races sont diverses. La France
domine partout, et il existe un peuple français qui a absorbé toutes les
races, pourtant les caractères et les physionomies ont conservé leur
force et leur originalité.
Examinons donc si, en comparant les hommes de race finnoise avec les
Magyars, on peut trouver ces analogies que je signale, et si cette
comparaison donne de la force à l'opinion des écrivains allemands, ou
lui fait perdre encore plus de terrain.
Ouvrons d'abord l'histoire. Que disent les historiens des Finnois et des
Magyars au moment où ces derniers paraissent sur la scène?
Les Magyars se montrent comme vainqueurs des Bulgares, des Bisséniens,
des Russes, et conquérants de la Pannonie. Ils sont dans une période
ascendante. Ils diffèrent tellement des peuples qui les entourent, qu'au
lieu de s'unir à eux, ils conservent leur nationalité, qu'ils ont
précieusement gardée jusqu'à ce jour. Ils marchent sous la conduite de
leurs _vezérs_[30], de leurs chefs; ils ont parmi eux des hommes chargés
de la police du camp qui terminent les différends et punissent les
voleurs[31]. Les historiens modernes ont cherché les traces des
invasions hongroises dans les monuments des nations attaquées: rien de
mieux. Mais ils ont eu le tort de dépeindre les Magyars d'après le
portrait exagéré par la peur que ces nations nous ont laissé. Si on veut
les voir fidèlement décrits, il faut lire ce que disent d'eux les
auteurs grecs et arabes qui les ont mieux connus. Ces historiens
signalent «la probité des Magyars et la pureté de leurs mœurs»; ils nous
les montrent «habitant des villes sous l'autorité d'un chef, se servant
de vaisselle d'or artistement travaillée, et pratiquant la justice aussi
sévèrement que les Romains». Ils parlent encore de la finesse de leur
goût, de l'éclat de leurs costumes, et de leur penchant pour tout ce qui
est magnifique. Évidemment ce peuple là ne venait pas du nord.
[Note 30: En persan et en turc _vizir_.]
[Note 31: Verböczi, _Decretum tripartitum_, p. 1, tit. 3, § 2.]
L'empereur Léon appelle les Magyars «un peuple libre, noble qui tâche de
surpasser ses ennemis en bravoure, dur au travail et aux fatigues, et
qui supporte gaîment la privation des choses les plus nécessaires.» Le
_Derbend-Naméh_ histoire de Derbend, écrite par
Mahommed-Aiwabi-Achtachi, «parle clairement des Magyars qui avaient bâti
la ville de Kizylar, aujourd'hui nommée par les Russes Kizlar, dont les
édifices, dit l'historien arabe, paraissent de loin comme des monceaux
de neige à cause de leur blancheur éblouissante[32]. Il ajoute que parmi
tous les peuples du Caucase les Magyars s'étaient distingués par leur
caractère paisible, leur habileté dans l'exercice des métiers
nécessaires à la communauté, leur belle taille, leur courage»[33]... «En
un mot, l'historien arabe les place au dessus de tous les autres peuples
leurs voisins[34].» Regino lui-même, quoique allemand, écrit, dans le
portrait peu flatté qu'il trace des Hongrois: «Il n'y a pas de crime
plus grave à leurs yeux que le vol. Ils méprisent l'argent. Jamais ils
ne connurent le joug étranger. Le courage de leurs femmes les a rendus
aussi célèbres que celui des guerriers.» Pray montre que les Hongrois
avaient déjà des hommes lettrés en Asie[35]. Quand ils étaient encore
nomades, on voyait parmi eux des poëtes qui pendant les fêtes chantaient
les exploits des _vezérs_. Les députés de Dsabul portèrent à
Constantinople, de la part des Hongrois, des présents dignes d'un
empereur et une lettre écrite en langue scythe. Évidemment encore, les
Magyars n'étaient pas un peuple sans culture.
[Note 32: Les paysans hongrois, aujourd'hui encore, ont coutume de
blanchir leurs maisons à certaines époques solennelles de l'année.]
[Note 33: Besse, _Voyage au Caucase_, etc., p. 344.]
[Note 34: _Ibid._, p. 150]
[Note 35: _Literas etiam didicere, quarum deinceps usum ad Mogolos
itidem propagarunt, quos hodie etiam vetustis Iugurorum characteribus
uti compertum est._ (Pray, p. 32.)]
Les Finnois, à la même époque, sont vaincus et domptés par les nations
étrangères, et, sans jamais recouvrer leur indépendance, ils n'ont fait
que changer de maîtres jusqu'à ce jour. Et dans quel état se
trouvent-ils après que les écrivains bysantins et arabes ont fait des
Magyars la description qu'on vient de lire? «Lorsque les Suédois ont
subjugué les Finnois et les ont faits chrétiens, ceux-ci étaient rudes
et sauvages, vivant sans chefs, traitant tyranniquement leurs
femmes[36]»..... À coup sûr, dès cette époque, les Magyars et les
Finnois se ressemblent trop peu pour qu'on puisse les confondre. Les
écrivains allemands n'ont pas tenu compte de ces différences, ou en ont
parlé avec une légèreté inconcevable. Gebhardi, par exemple, prétend que
les Hongrois et les Finnois avaient les mêmes idoles; et Cornides a
prouvé[37] que les Hongrois n'avaient ni idoles ni dieux particuliers,
mais adoraient un être suprême. Le manuscrit du Vatican nous les montre
encore ainsi au treizième siècle: _Pagani sunt..., sed nec idola
venerantur_.
[Note 36: _Lænder und Vœlker-Kunde_, 4e vol., p. 419.]
[Note 37: _De religione veterum Hungarorum_. Viennæ, 1791.]
Dès l'origine, il n'y a donc aucune ressemblance à constater entre les
Magyars et les Finnois. Et quelle analogie découvrirez-vous aujourd'hui?
Il est évident que ceux qui font venir les Hongrois, par les sources du
Volga, du nord de l'Europe ou du nord-ouest de l'Asie, n'ont pas songé à
la physionomie des Magyars ni à leur caractère. Il faut parcourir la
Hongrie, non pas en aveugle, en nommant Hongrois tous les hommes qu'on
rencontre sur sa route, mais en s'arrêtant dans la contrée où se sont
fixés les Magyars, notamment dans ce qu'on appelle les Villes
Haidonicales et la Cumanie. Il est impossible de ne pas être frappé de
la beauté de cette race. Les Magyars sont grands, élancés, musculeux:
leurs yeux et leurs moustaches sont noirs; ils ont le nez aquilin, les
traits réguliers, et cet air de dignité qui est l'apanage des Orientaux.
Au reste les écrivains allemands n'avaient qu'à lire ce que disent les
chroniqueurs des chefs magyars. Le Notaire Anonyme dépeint ainsi Almos:
_Erat enim ipse Almus facie decorus, sed niger, et nigros habebat
oculos, sed magnos, statura longus et gracilis_...
Nous pourrions conduire le lecteur en Laponie, d'où beaucoup d'écrivains
font partir les Hongrois, et lui rappeler les descriptions que donnent
les voyageurs des habitants de ce pays glacé. «Nous les considérions,
dit Regnard, depuis la tête jusqu'aux pieds: ces hommes sont faits tout
autrement que les autres; la hauteur des plus grands n'excède pas trois
coudées, et je ne vois pas de figure plus propre à faire rire.» Mais,
sans aller si loin, peut-on établir le moindre parallèle entre les
Magyars, tels que je viens de les représenter, et les Esthoniens, aux
cheveux blonds, aux yeux bleus, à l'allure calme, au corps grêle et au
vêtement grossier? Peut-on comparer les hameaux esthoniens, formés de
quelques maisons groupées au hasard, avec les villages hongrois (et ceci
est bien remarquable), qui s'étendent sur une seule ligne comme un camp?
Vous ne trouverez dans aucun pays de l'Europe un peuple qui ait conservé
ce caractère belliqueux, qui du premier au dernier homme soit éminemment
cavalier comme _A' vitéz magyar nemzet_, «la vaillante nation magyare»,
ainsi qu'on dit toujours. Il n'en est pas qui ait acquis une telle
réputation de loyauté, d'héroïsme et de bravoure chevaleresque.
Et ce superbe costume hongrois, le plus magnifique peut-être que les
hommes aient jamais trouvé, ce costume d'une splendeur asiatique, qui a
tout l'éclat de celui des Turcs sans en avoir la mollesse, les Magyars
l'ont-ils apporté du Nord? Savez-vous quelles sont les épithètes qui,
dans les glorieuses chroniques, comme dans les poésies nationales, comme
dans la bouche de tous, accompagnent nécessairement le nom de Hongrois?
Les voici: _A' párduczos vitéz Magyar_, «le vaillant Magyar couvert de
peaux de panthère»; _a' kaczagányos vitéz Magyar_, «le vaillant Magyar
couvert de peaux de tigre». Est-ce là la parure des hommes du nord?
Certes, nous voilà loin des loups de la chanson esthonienne! Et puisque
nous parlons encore de cette chanson, disons qu'elle n'est pas du tout
dans le goût des chansons hongroises, qui rappellent beaucoup celles des
Persans et des Arabes. La langue hongroise est colorée, pleine d'images
et de métaphores. Le paysan appelle sa femme _csillagom_, «mon étoile»;
_gyöngyöm_, «ma perle». Quand il vient demander la protection de son
seigneur, il lui dit: Je me place sous vos deux ailes étendues, etc.,
etc. Ces expressions, que l'on citerait par milliers, sont
caractéristiques dans la bouche du cavalier magyar, qui porte sur sa
physionomie les signes certains de son origine orientale.
Ajoutons que ni dans les contes ou souvenirs populaires, ni dans les
chants nationaux, il n'est fait mention d'un pays semblable à celui que
les écrivains allemands donnent pour berceau aux Hongrois; tandis qu'une
foule de proverbes et de comparaisons habituelles indiquent que la
langue hongroise a dû se former dans un tout autre climat[38]. Les
Finnois n'ont pas de mots pour certains objets qu'ils n'ont jamais vus,
et que les Hongrois désignent par un nom tout particulier, parce qu'ils
les ont connus dans leur patrie première. Ex.: _oroszlány_, «lion»;
_öszvér_, «mulet»; _teve_, «chameau»; _sárkány_, «dragon»; _bibor_,
«pourpre»; _bársony_, «velours»; _poroszka_, «dromadaire»[39].
[Note 38: Un seul exemple. Quand les Hongrois veulent marquer la
beauté d'un objet, ils le comparent à une perle: _gyöngy-ország_, «un
beau pays», mot à mot un «pays-perle»; _gyöngy-élet_, «une vie-perle,
une belle vie». (V. la note plus loin.) Cette expression est
littéralement populaire. Elle paraîtrait naïve dans la langue des
salons, qui doit se ressentir du contact des idiomes étrangers.
L'adjectif _gyönyörü_ signifie «magnifique».]
[Note 39: Les Hongrois appellent _poroszka-ló_ le cheval qui va à
l'amble, parce que l'amble est l'allure du dromadaire.]
Disons enfin que dans les vers affectionnés et répétés par le peuple, en
Hongrie, il est souvent parlé de la beauté physique. Ce n'est pas autre
chose que cette adoration de la forme commune à tous les Orientaux.
Seulement ici elle est épurée par des sentiments plus élevés, inspirés
par une civilisation meilleure. Il est certain que cette peinture et
cette admiration de la beauté ne se retrouveront ni chez les Lapons, ni
chez les Ostiacks, ni chez les Samoyèdes, et cela pour des motifs que
chacun saura deviner.
Peut-être faut-il tenir compte de ces remarques et de celles qu'un
observateur plus attentif ferait encore, tout autant que des preuves
tirées des livres. Si même les historiens et les philologues
démontraient dans leurs ouvrages que les Magyars sont des Finnois,
malgré les protestations d'une nation entière qui, pour dire la vérité,
sait mieux que tous les écrivains du monde ce qu'elle est et d'où elle
vient; si, dis-je, ils le démontraient, et ils ne le démontrent pas, la
question ne serait pas encore décidée. Les hommes d'étude auraient pour
adversaires, et pour adversaires opiniâtres, les voyageurs, ceux qui ont
lu, et qui de plus ont vu. Or les voyageurs ne manquent pas; il en est
beaucoup qui prennent la peine de parcourir les pays habités par des
hommes que l'on appelle frères et d'aller achever leurs idées dans la
chaumière du paysan. Ceux-là ne peuvent croire que les Magyars soient de
race finnoise, quand ils observent ces hommes venus du Nord, leur
physionomie, leur allure, leurs costumes, leurs villages, leurs goûts,
leurs mœurs, et qu'ils entendent leur langue.
Quoi! on retrouve au cœur de la France, on reconnaît encore à leur
physionomie et à leur langue les fils des Celtes et ceux des Romains,
malgré mille invasions, mille mélanges, et vous admettez que le peuple
magyar, qui s'est toujours conservé pur de toute fusion avec les autres
peuples, qui habite depuis dix siècles dans ce capharnaüm des nations
qu'on appelle la Hongrie, sans être jamais uni à aucune d'elles, qui
dans plusieurs pays parle la même langue et montre le même type, vous
admettez que ce peuple se soit partout changé au point d'être
précisément l'opposé de ce qu'il était auparavant? Mais cela est
impossible.
Si vous ne l'admettez pas, vous devez supposer une autre chose
impossible: c'est que ce costume éclatant des Hongrois, cette langue
pleine d'images et de métaphores, ces figures orientales, ce caractère
ardent, cette bouillante valeur, soient venus de la Laponie, de la
Finlande ou de la Sibérie!