Nous arrivons à l'examen des preuves apportées par Schlœzer et ses
partisans. Les écrivains allemands invoquent, à l'appui de leurs
assertions, une phrase du chroniqueur russe Nestor, et l'affinité des
langues hongroise et finnoise.
Pesons leurs arguments. Recherchons ensuite si les deux langues ont une
affinité quelconque. Nous terminerons par une comparaison rapide des
deux races, qu'on a trop négligé de faire jusqu'ici.
* * * * *
Voyons d'abord la phrase de Nestor:
«Dans l'année 898, les Hongrois passèrent devant Kiew sur une montagne,
qui est appelée aujourd'hui hongroise. Ils venaient du Dnieper, et
restèrent là sous des tentes, parce qu'ils marchaient comme les
Polowtsi. Ils étaient venus d'Orient, passèrent de hautes montagnes
nommées montagnes hongroises, et commencèrent à guerroyer avec les
Valaques et les Slaves qui habitaient là[8].»
[Note 8: Nestor. _Russische Annalen, in ihrer Slowenischen
Grundsprache: erklært und übersetz_ von Aug. Lud. V. Schlœzer.
_Gœttingen_, 1802. V. une brochure intitulée _Abkunft der Magyaren_.
_Pressburg_, 1827.]
À cette phrase, qui a le mérite d'être fort claire, on ajoute le
commentaire suivant: il y avait au treizième siècle, dans le pays des
Finnois, une contrée où l'on parlait la langue magyare, et qui, avant
l'époque du trajet des Hongrois décrit par Nestor, s'appelait Ugra,
Ugorskaja; par conséquent les Hongrois ont dû partir de ce pays,
puisqu'il portait leur nom avant qu'ils se missent en marche, et qu'ils
y ont laissé des compatriotes. On prouve que cette contrée s'appelait
Ugra, Ugorskaja, avant l'émigration des Magyars, en citant ce fait «que,
dans la langue dés nouveaux arrivants, les hommes de Moscow reconnurent
celle des habitants d'Ugra». On prouve en outre qu'on y parlait hongrois
au treizième siècle en s'appuyant sur l'autorité de voyageurs, tels que
le moine Julian (1240), Plan Carpin (1246), envoyé chez les Mongols par
le pape Innocent IV, et Rabruquis (1253), envoyé par saint Louis, roi de
France, puis, quand les preuves manquent aux assertions, on a recours à
des étymologies incroyables: on dit, par exemple, que Magyar et Baschkir
sont un seul et même mot.
Que les Hongrois aient campé dans cette partie de l'Europe comprise
entre le Jaïk, la mer Caspienne et le Volga, c'est ce dont personne ne
doute. Qu'une séparation ait eu lieu dans cette contrée entre les bandes
émigrantes, c'est encore ce que l'on peut soutenir. En effet, les
Magyars ont marché vers la Pannonie en laissant en chemin des milliers
d'hommes, comme cela arrivait dans toute émigration. On aurait tort de
penser que tous les Hongrois fixés aujourd'hui en Europe sont venus dans
le même temps. Les Sicules de la Transylvanie, les Hongrois qui vivent
dans les _Puszta_, les Steppes, et ceux qui habitent la Moldavie, se
sont suivis à des siècles d'intervalle.
Ce fut une tradition non interrompue chez les Magyars, même après qu'ils
se furent définitivement établis en Pannonie, qu'une grande partie de
leurs frères s'étaient séparés d'eux pendant la route. Tant que les
Magyars cherchèrent à s'avancer vers l'occident, c'est-à-dire jusqu'à
Geyza, ils s'occupèrent peu de ces compagnons éloignés qui pouvaient les
rejoindre dans la suite; ils continuèrent à aller plus avant, sans y
penser davantage. Mais lorsqu'ils eurent renoncé à la vie nomade et
aventureuse, quand le royaume de Hongrie se forma, s'organisa, les
Magyars commencèrent à s'inquiéter de ceux qui étaient restés en chemin
et qui ne venaient pas. Diverses expéditions furent entreprises dans le
but de les amener en Hongrie.
La première paraît avoir eu lieu deux siècles après Geyza. «Quatre
moines se dirigèrent vers l'Asie pour chercher leurs frères; ils
voyagèrent long-temps par terre et par mer, bravant toutes sortes de
fatigues, mais sans succès. Un seul, nommé Othon, dans une contrée
habitée par des payens rencontra quelques hommes de sa langue qui lui
apprirent où se trouvaient les autres; mais il n'entra pas dans leur
pays, et revint au contraire en Hongrie pour prendre des compagnons et
tenter un nouveau voyage. Malheureusement il mourut huit jours après son
retour.» Cette phrase est non pas traduite, mais tirée d'un manuscrit du
Vatican qui donne le récit de la seconde expédition.
Elle fut entreprise en 1240 sous Béla IV. Le moine hongrois Julian et
trois autres religieux firent route vers Constantinople, voguèrent
trente-trois jours sur la mer Noire, arrivèrent dans le pays de Sichia
(_terra Sichia_), et après une marche de treize jours dans un désert, où
ils ne virent ni hommes ni habitations, ils atteignirent l'Alanie
chrétienne (_Alaniam christianam_). Ils y restèrent six mois; mais,
ayant épuisé leurs ressources, et se trouvant réduits aux suprêmes
nécessités, ils se résolurent à vendre deux d'entre eux comme esclaves.
Ces deux moines ne savaient pas labourer et ne trouvaient pas
d'acheteurs: ils pensèrent donc à retourner dans leur patrie. Les deux
autres traversèrent pendant trente-sept jours un désert où ils ne
rencontraient aucune route, et arrivèrent à Bunda, ville du pays des
Sarrasins. Ils gagnèrent ensuite une seconde ville du même pays, où le
compagnon de Julian mourut. Julian, resté seul, devint esclave d'un
prêtre avec lequel il se rendit dans une grande ville d'où pouvaient
sortir cinquante mille guerriers. Là il rencontra une femme hongroise,
puis vers le Volga il trouva beaucoup de Magyars qui l'entourèrent avec
joie et le questionnèrent sur leurs frères chrétiens: ils parlaient la
pure langue magyare. Quoiqu'ils fussent payens, ils n'adoraient aucune
idole. Ils ne cultivaient pas la terre, se nourrissaient de viande de
cheval, et buvaient du sang et du lait de jument. Ils savaient par
tradition qu'ils étaient les frères des Hongrois chrétiens; mais ils
ignoraient complètement où ces derniers étaient établis. Leur bravoure
les avait rendus redoutables: vaincus par les Tatars, leurs voisins, ils
avaient ensuite fait alliance avec eux et ravagé ensemble quinze
royaumes. Julian rencontra parmi eux des Tatars, et l'envoyé du khan
tatar, lequel parlait plusieurs langues (_ungaricum, rhutenicum,
cumanicum, teutonicum, sarracenicum et tartaricum_). Il fut sollicité
par ses frères de rester avec eux; mais deux raisons le déterminèrent à
revenir en Hongrie: il craignit qu'en convertissant à la foi catholique
les Hongrois payens, il ne donnât l'éveil aux rois barbares qui se
trouvaient placés entre eux et les Hongrois chrétiens; il craignit
également de mourir avant de revoir ses compatriotes, et d'emporter le
secret de sa découverte. En conséquence il quitta ses frères payens, et,
se faisant indiquer une route plus directe, il retourna en Hongrie après
avoir encore voyagé par terre et par mer.
Vraisemblablement ces deux expéditions, dont on n'aurait pas eu
connaissance sans le manuscrit du Vatican, ne furent pas les seules que
les Magyars tentèrent. Bonfinio écrit que Mathias Corvin, ayant appris
par des marchands qu'il y avait des hommes de sa race dans un pays
éloigné, résolut de les appeler en Hongrie, et que la mort seule
l'empêcha de mettre ce projet à exécution.
Il est certain que les Hongrois qu'on cherchait étaient restés dans
cette contrée située entre le Jaïk, le Volga et la mer Caspienne. C'est
en arrivant vers ces parages que le moine Julian trouve ses
compatriotes. Le tort des écrivains allemands est de placer la
Grande-Hongrie, comme on l'appelle, aux sources du Volga, et de
s'appuyer sans raison sur les récits des voyageurs, lesquels, comme il
est évident, font mention du pays situé à l'embouchure de ce fleuve[9].
[Note 9: Ces Hongrois se seront peut-être fondus avec les Tatars,
auxquels, d'après le manuscrit de Vatican, ils étaient déjà réunis au
treizième siècle. Peut-être aussi auront-ils marché vers le Caucase, où
se trouvent aujourd'hui encore des Magyars. (V. le voyage de Besse, dont
quelques extraits sont placés à la fin de ce travail.)]
Remarquons en effet la route suivie par les moines dans les deux
expéditions. Les premiers voyagent trois ans par terre et par mer.
Ont-ils pris la route de Moscou? Éavidemment non. Ils se sont dirigés
vers l'Asie, comme le manuscrit le rapporte. Les seconds vont à
Constantinople s'embarquer sur la mer Noire, et traversent des déserts
pour arriver au Volga. Ont-ils pensé à aller chercher leurs compatriotes
en passant devant Kiew et en gagnant Moscou? Évidemment non. Une phrase
du manuscrit montre qu'ils ne savaient pas à la vérité où les trouver.
_Inventum fuit in gestis Hungarorum christianorum quod esset alla
Ungaria major... Sciebant etiam per scripta antiquorum quod ad orientem
essent; ubi essent, penitus ignorabant_. Mais, s'ils ignoraient la
position certaine de cette Hongrie, ils étaient sûrs du moins qu'elle
était située à l'orient, et non pas au cœur de la Russie, comme le
veulent les écrivains allemands. Nestor écrit: Ils étaient venus de
l'Orient; il ne dit pas: Ils étaient venus du Nord.
C'est donc dans cette contrée dont nous avons fixé les limites qu'avait
eu lieu la séparation entre les bandes. La plus grande partie des
émigrants était descendue vers le sud-ouest, tandis que quelques
milliers de guerriers avaient fait halte près de la mer Caspienne. C'est
pourquoi les moines traversaient la mer Noire et cherchaient le Volga.
Ainsi, en disant que le peuple magyar partit du pays d'Ugra, passa
devant Moscou et alla guerroyer avec les Valaques et les Slaves, les
écrivains allemands se trouvent en opposition frappante avec les
traditions hongroises, qui, au treizième siècle, étaient encore assez
fortes pour que des hommes isolés allassent, à travers mille dangers,
chercher leurs compatriotes à l'orient.
Plan Carpin dit que «la Cumanie a immédiatement au Nord, après la
Russie, les Mardouins, les Bilères, c'est-à-dire la Grande-Bulgarie, les
Bastargues ou la Grande-Hongrie...» Les noms des peuples qui environnent
la Grande-Hongrie prouvent qu'il n'est pas ici question des sources du
Volga, et on est confirmé dans cette pensée par une phrase de Plan
Carpin qui vient ensuite: «À l'ouest sont la Hongrie et la Russie.» Bien
certainement, si Plan Carpin a rencontré des Magyars près du Volga,
c'est à l'embouchure de ce fleuve. En outre, dans l'atlas manuscrit de
Pierre Vesconte d'Ianna, dressé en 1318, et qui se trouve dans la
bibliothèque impériale de Vienne, ainsi que dans d'autres cartes du même
siècle, on voit le nom de Comania ou Chumania au nord de la mer
d'Azow[10]. Si la Cumanie était située au nord de la mer d'Azow et la
Grande-Hongrie au nord de la Cumanie, immédiatement après la Russie,
c'est-à-dire vers l'est, il est clair que la Grande-Hongrie n'était pas
éloignée de l'embouchure du Volga, tandis qu'elle était séparée par une
grande distance des sources de ce fleuve.
[Note 10: Besse, _Voyage en Crimée, au Caucase_, etc.]
Ce ne sont pas là les seuls faits sur lesquels nous nous appuyons. Nous
trouvons dans les historiens bysantins, qu'il faut toujours consulter
quand on parle des Hongrois, que les Magyars étaient campés près du
Volga et de la mer Caspienne à l'époque où on prétend qu'ils étaient
encore réunis aux Finnois. On lit en effet dans Siméon, Léon le
Grammairien, Zonare et Ménandre, que «l'ambassadeur de Justin,
Zemarchus, envoyé chez Dsabul, chef des Turcs, rencontra les Hongrois
qui habitaient entre le Jaïk et le Volga.» Il s'agit positivement ici
des Hongrois, car les historiens grecs ont soin de les distinguer des
Turcs. Cette ambassade est de 569. Or on prétend que les Magyars se
séparèrent des Finnois en 625.
Les écrivains allemands sont donc démentis par les historiens bysantins,
lesquels montrent les Magyars dès 569 près de la mer Caspienne. Ils sont
de plus combattus par les traditions hongroises, qui placent précisément
dans cette contrée la Grande-Hongrie, quand ils croient la trouver aux
sources du Volga. Est-il un argument ou un fait qui démente des preuves
puisées à deux sources si différentes? Aucun. Et quand on fait venir les
Magyars de la Laponie, de la Carélie ou de la Finlande, s'appuie-t-on
sur quelque autorité? Nullement. Ce prétendu voyage des Hongrois à
travers la Russie ne se retrouve dans aucun des historiens du Nord. Ni
Starcater, l'auteur le plus ancien, car il écrivait au neuvième siècle;
ni Evinn Salda Piller, qui vivait au dixième; ni Adam de Brême, du
onzième; ni Saxo Grammaticus, du douzième; ni Snorro Sturleson, du
treizième; ni Petrus Teutoburgicus, du quatorzième siècle, n'en font
mention.
Notons en passant que les savants allemands sont loin de présenter une
concordance d'opinion qui approche de cet accord signalé entre les
historiens grecs et les traditions hongroises. Engel, par exemple,
écrit: _Pars Hungarorum e Lebedia per Patzinacitas pulsorum directe
versus Persidem, tanquam in vetus aliquod et consuctum domicilium
properarunt_[11].
[Note 11: _Viennæ_, 1791.]
Il ajoute que les Magyars restèrent en Lebedie deux cent trois ans. Mais
l'année de leur apparition en Hongrie est 884: de là ôtez 203, reste
681. Ce dernier chiffre, comparé à 625, l'année de la prétendue
séparation, donne une différence de cinquante-six ans. Les Hongrois, qui
n'ont pu habiter la Perse qu'après avoir quitté les Finnois, ne seraient
donc restés que cinquante-six ans dans cette contrée. Est-ce à un pays
habité cinquante-six ans qu'on donne le nom de _vetus et consuctum
domicilium_? Sur l'observation que cela est absurde, on s'empresse de
reculer la date de la séparation convenue jusque là: chacun la rejette
le plus loin possible, et, de sentiment en sentiment, de siècle en
siècle, nous arrivons jusqu'à Gebhardi, qui la place avant l'ère
chrétienne. Accordez, s'il y a moyen, toutes ces opinions divergentes.
On a remarqué que jusqu'ici il n'a pas été parlé des historiens
hongrois. C'est parce qu'on les accuse de dire tout autre chose que la
vérité. Nous avons consulté les historiens grecs, dont on n'a pas encore
mis la véracité en doute, et les relations des voyageurs que les
écrivains allemands s'empressent eux-mêmes de citer. Mais puisque nous
sommes en droit de faire retomber sur Schlœzer le reproche
d'inexactitude qu'il adressait à tous les historiens nationaux, nous
rappellerons que ces écrivains ne parlent pas une seule fois des sources
du Volga, tandis qu'ils font camper les Hongrois à l'embouchure de ce
fleuve dans le même temps que les historiens bysantins. En effet, qu'on
jette les yeux sur une carte d'Europe, on verra que les rivages de la
mer Caspienne étaient un lieu de halte naturel entre l'Asie, d'où
venaient les Magyars, et la Pannonie, où ils sont arrivés.
En résumé donc, les écrivains qui, complétant les renseignements fournis
par Nestor, font partir les Magyars d'une Hongrie placée aux sources du
Volga et leur tracent une route à travers la Russie, avancent des faits
qui ne sont confirmés par aucun historien du Nord, et qui sont démentis
de la manière la plus formelle par les récits des voyageurs, par les
traditions hongroises du treizième siècle, et par les historiens
hongrois appuyés des historiens bysantins.
On peut faire une observation qui seule prouverait que les Hongrois
n'appartiennent pas à la race finnoise.
Il existe en Transylvanie deux cent mille hommes appelés _Székely_,
_Sckler_ ou _Siculi_, mais qui sont Hongrois, comme les Cumans et les
Jaziges de la Hongrie. Ils se donnent eux-mêmes pour Hongrois, et ils
ont la même langue, le même caractère et la même physionomie que les
Magyars. Ils sont fixés dans le pays depuis le cinquième siècle. C'est
un fait historiquement prouvé. Or comment expliquer la présence en
Transylvanie d'une tribu finnoise dès le cinquième siècle?
Il est impossible de répondre à cette question. On ne s'explique la
présence des Sicules qu'en acceptant les traditions hongroises et les
historiens hongrois.
* * * * *
Passons à la seconde preuve produite par les écrivains allemands,
l'affinité des langues.
On a dit qu'une foule de mots semblables se retrouvaient en hongrois et
en finnois, et que les deux langues avaient une même grammaire.
Gyarmathi, dans un ouvrage qui a été cité, donne une suite de pages
contenant des mots hongrois et finnois avec la traduction latine en
regard. Des dictionnaires comparatifs ont été publiés. Au moment où l'on
ouvre ces livres, en voyant cette file imposante de colonnes, on est sur
le point de se croire convaincu. Mais que doit-on penser quand, en les
parcourant un instant, on trouve les mots suivants comme exemples de
similitude.
_Finnois_ _Hongrois_.
suma homály ténèbres
sade esö pluie
yó éj nuit
olca váll épaule
acca idö temps
tuuli szél vent
usco hit croyance
vaetzi kés couteau
juuri gyökér racine
aamu reggel matin
tuohi héj écorce
owi ajto porte
paju füzfa saule
walkaeus viråg fleur
hiliaissus szelidség douceur
waras orv voleur
huix hai cheveu
vatze has ventre
Gyarmathi a comparé les Évangiles écrits en langue finnoise et magyare.
Il lui a été impossible dans beaucoup de chapitres de trouver la moindre
ressemblance de mots; et même, dans les quelques uns qu'il donne, il a
omis à dessein un grand nombre de versets qui auraient nui à l'effet
qu'il veut produire. Celui que je transcris, quoiqu'il ne contienne que
neuf versets sur quarante-deux, est encore un des plus complets, car
souvent Gyarmathi n'a osé citer qu'un seul verset par chapitre.