IANKO DE CATTARO ET ALIL FILS DE MOUÏO[9].

Ianko de Cattaro écrit une lettre, et l'envoie vers la rocheuse Kladoucha,

aux mains d'Alil, fils de Mouïo: «O Turc, jeune Alil, on te vante dans

la rocheuse Kladoucha, et moi on me vante à Cattaro, la ville de plaine,

viens donc te mesurer avec moi, que l'on voie quel est de nous deux le plus

brave guerrier. Je t'offre à choisir trois endroits pour la rencontre:

d'abord tu peux rester à Kladoucha devant ta maison, afin que ta vieille

mère te voie, ô Turc, ou succomber, ou me donner la mort; le second

rendez-vous que je t'assigne est devant ma propre maison, d'où ma fidèle

épouse pourra me voir, ô Turc, ou succomber ou te donner la mort; le

troisième est sous le Kounar dans la plaine de Cattaro, sur la limite

entre le pays des Turcs et celui des chrétiens, là où la terre est

altérée de sang, et les corbeaux (affamés) de la chair des guerriers.

Viens, Alil, au lieu que tu choisiras; mais si tu n'oses accepter le

combat, prends une quenouille avec du lin et un fuseau de buis, et file-moi

des pantalons et une chemise, pour que je laisse en repos Angelia, mon

épouse.»

Quand la lettre fut remise à Alil, il la lut debout, puis descendu de

la blanche tour, il se promenait avec anxiété dans la cour, les bras

croisés sur la poitrine, lorsque parut Mouïo de Kladoucha, qui venait de

la verte terrasse, vêtu d'un caftan vert. Le Turc était brave, il regarda

son fils et lui demanda: «Qu'as-tu, mon fils, jeune Alil? qui te provoque

au combat, que te voilà si abattu?»--Alil prend dans sa poche la feuille

de blanc papier, et la remet à son père. Mouïo la lit, et voyant ce

qu'elle contenait, il porte la main à sa poche et en tire douze ducats,

qu'il donne au jeune messager, en lui tenant ce discours: «Écoute-moi,

jeune Giaour, salue de ma part Ianko de Cattaro: qu'il m'attende sous le

mont Kounar, je lui mènerai mon Alil, le premier dimanche qui va venir,

afin que le sabre à la main ils se disputent la victoire.»--Ensuite il

rentre dans la blanche maison, et prenant de l'encre et du papier,

commence à écrire des lettres sur son genou: la première qu'il trace est

adressée au Turc Ranko de Kovatchi: «Mon oncle (lui dit-il), rassemble

dans la plaine de Kovatchi cinq cents braves, et rends-toi avec eux vers

la rocheuse Kladoucha, devant ma maison, afin, en cas de danger, d'assister

mon fils Alil, qu'Ianko de Cattaro a défié au combat[A].» Après avoir

expédié ses lettres, Mouïo demeura quelque temps dans sa blanche maison.

Mais bientôt un bruit s'éleva, on entendit les tambours retentissants, et

Mouïo regardant au loin dans la campagne, la vit occupée par une armée

puissante sous la conduite de deux chefs, Talé Boudalina et Ranko de

Kovatchi, suivis juste de mille guerriers. Mouïo s'avança loin à leur

rencontre, et ramena les agas à sa maison, laissant dans la plaine la

puissante armée. Il ne s'était écoulé que peu de temps, quand voici

venir Ibrahim Nakitch et avec lui Osman Tankovitch, conduisant aussi mille

guerriers. Alil alla loin à leur rencontre, et laissant la puissante

armée dans la plaine, ramena les agas à la blanche maison.

[Note A: Le Turc écrit encore trois autres lettres, contenant

identiquement la même réquisition.]

Pendant qu'avec eux Mouïo était à boire du vin, Alil alla s'équiper,

revêtir ses habits et ses armes..... puis les serviteurs lui amenèrent

son cheval blanc, sur le dos duquel il s'élança, et descendant vers le

camp dans la plaine, il mit en marche la puissante armée et gravit le

mont Kounar, où le rejoignirent Mouïo et les chefs turcs. On traversa la

forêt de Kounovitza et on descendit dans la plaine de Cattaro, où Ianko

était arrivé au rendez-vous, accompagné de quatre serdars, que suivaient

deux mille guerriers, tous gens de la plaine de Cattaro et tous braves

renommés.

Quand les Turcs arrivèrent dans la plaine, Ianko appela le petit Stoïan:

«Va, mon fils, lui dit-il, au camp des Turcs, salue de ma part Mouïo de

Kladoucha, et invite-le à amener son fils Alil au lieu marqué pour le

combat, afin que nos sabres se disputent la victoire, et que les deux

armées voient qui d'abord mettra l'autre en défaut, qui le premier

donnera la mort à son adversaire.»--Stoïan se hâte d'obéir et se

rend au camp turc, vers la tente de Mouïo de Kladoucha. Devant Mouïo il

s'incline humblement: «Qu'y a-t-il, bâtard d'Ianko? lui demande le

Turc, pourquoi Ianko t'a-t-il envoyé?»--Stoïan lui répond: «Mon père

m'envoie te saluer de sa part, et t'inviter à amener ton Alil au

lieu marqué pour le combat, afin que leurs sabres se disputent la

victoire.--C'est bien, mon fils, bâtard d'Ianko, Alil va s'avancer au

combat.»--Puis sautant sur ses pieds légers, il va équiper le jeune

Alil, et lui amène son bon cheval blanc. Le Turc s'élance sur le

coursier, et s'avance fièrement vers le lieu marqué, pour y attendre

Ianko de Cattaro; à sa droite, épaule contre épaule, il a Ranko de

Kovatchi, puis Talé Boudalina, et à sa gauche, épaule contre épaule,

marche le Turc Ibrahim Nakitch, puis Osman Tankovitch, pendant que

derrière lui venait Mouïo suivi de deux cents hommes, tous pour être

témoins du combat qui va s'engager. Mais voici venir Ianko de Cattaro sur

un fougueux cheval gris, et portant sur l'épaule sa lance de guerre.....

Quand Ianko arrive au lieu marqué, il appelle le fils de Mouïo:

«Écoute, jeune Alil, frappe le premier, afin de n'avoir point de

regret.»--Mais le jeune Turc lui répond: «Frappe le premier, Ianko de

Cattaro, c'est toi qui as provoqué le combat, c'est toi qui as porté le

défi.»--A ces paroles, Ianko rassemblant la bride de son cheval, et le

frappant de la botte et de l'éperon, le fait partir bondissant sur la

plaine; de l'épaule il détache son javelot et le lance contre Alil. Mais

le Turc était habile dans le combat, saisissant au vol le javelot, il le

brisa en deux, puis prenant le sien, il le lança contre Ianko. Ianko avait

un cheval de guerre, l'animal avait creusé une fosse, assez grande pour

contenir deux Alil; il s'enfonça dans la fosse, et le javelot passant

par-dessus lui, alla se briser dans la terre. Voyant rompu son javelot de

guerre, Ianko tira son épée, Alil tira son sabre de Damas, et tous deux

fondirent l'un sur l'autre. Alil porte un coup, mais Ianko le parant,

reçoit sur son épée le sabre tranchant, qui est brisé en deux. Alil

aussi a la main coupée, elle tombe sur l'herbe verte. Ianko le frappe

une seconde fois, et l'atteignant au visage, il le lui fend jusqu'à la

mâchoire, tellement qu'on vit briller les dents au fond de la bouche; un

troisième coup il lui porte, qui le fend jusqu'à la ceinture de soie,

puis il le précipite en bas de son cheval blanc.

Dieu clément, la grande merveille! Quand le chef des Turcs eût succombé,

la colère gagna sa nombreuse parenté, et il s'éleva dans la plaine

un tumulte. Pendant une demi-journée on se battit, les Serbes défirent

l'armée des Turcs, et la poussèrent dans les forêts du Kounar. Peu

d'entre eux s'échappèrent, il n'y eut que Talé le débauché qui se

sauva grâce à son cheval gris, et avec lui Osman Tankovitch. Parmi les

Serbes, peu succombèrent, mais Tzvian Charitch était blessé, et Vouk

Mandouchitch avait disparu. Ianko se met à sa recherche et l'appelle:

«Où es-tu, Vouk, ma main droite? mon expédition a réussi.»--Comme

Ianko l'appelait, voici venir Mandouchitch conduisant Mouïo de Kladoucha,

les mains liées derrière le dos; il l'amenait à Ianko, et le lui offre

en présent. «Voici, dit-il, une pomme d'or; fais-en ce qu'il te plaira.»

Ianko était de noble race, il renvoya Mouïo avec ces paroles: «Retourne,

Mouïo, dans la rocheuse Kladoucha, garde-toi de mentir, mais raconte ce

qui s'est passé, pour moi je t'accorde la vie.»

Le Turc retourne à Kladoucha, les mains liées, et Ianko avec sa troupe

vers sa blanche maison, pendant trois et quatre jours il la fête, puis

chacun reprend le chemin de son logis, tandis que Ianko reste à boire du

vin avec Stoïan dans sa blanche maison.

Poésies populaires Serbes Traduites sur les originaux avec une introduction et des notes · 第 104 / 205 题