Ianko de Cattaro écrit une lettre, et l'envoie vers la rocheuse Kladoucha,
aux mains d'Alil, fils de Mouïo: «O Turc, jeune Alil, on te vante dans
la rocheuse Kladoucha, et moi on me vante à Cattaro, la ville de plaine,
viens donc te mesurer avec moi, que l'on voie quel est de nous deux le plus
brave guerrier. Je t'offre à choisir trois endroits pour la rencontre:
d'abord tu peux rester à Kladoucha devant ta maison, afin que ta vieille
mère te voie, ô Turc, ou succomber, ou me donner la mort; le second
rendez-vous que je t'assigne est devant ma propre maison, d'où ma fidèle
épouse pourra me voir, ô Turc, ou succomber ou te donner la mort; le
troisième est sous le Kounar dans la plaine de Cattaro, sur la limite
entre le pays des Turcs et celui des chrétiens, là où la terre est
altérée de sang, et les corbeaux (affamés) de la chair des guerriers.
Viens, Alil, au lieu que tu choisiras; mais si tu n'oses accepter le
combat, prends une quenouille avec du lin et un fuseau de buis, et file-moi
des pantalons et une chemise, pour que je laisse en repos Angelia, mon
épouse.»
Quand la lettre fut remise à Alil, il la lut debout, puis descendu de
la blanche tour, il se promenait avec anxiété dans la cour, les bras
croisés sur la poitrine, lorsque parut Mouïo de Kladoucha, qui venait de
la verte terrasse, vêtu d'un caftan vert. Le Turc était brave, il regarda
son fils et lui demanda: «Qu'as-tu, mon fils, jeune Alil? qui te provoque
au combat, que te voilà si abattu?»--Alil prend dans sa poche la feuille
de blanc papier, et la remet à son père. Mouïo la lit, et voyant ce
qu'elle contenait, il porte la main à sa poche et en tire douze ducats,
qu'il donne au jeune messager, en lui tenant ce discours: «Écoute-moi,
jeune Giaour, salue de ma part Ianko de Cattaro: qu'il m'attende sous le
mont Kounar, je lui mènerai mon Alil, le premier dimanche qui va venir,
afin que le sabre à la main ils se disputent la victoire.»--Ensuite il
rentre dans la blanche maison, et prenant de l'encre et du papier,
commence à écrire des lettres sur son genou: la première qu'il trace est
adressée au Turc Ranko de Kovatchi: «Mon oncle (lui dit-il), rassemble
dans la plaine de Kovatchi cinq cents braves, et rends-toi avec eux vers
la rocheuse Kladoucha, devant ma maison, afin, en cas de danger, d'assister
mon fils Alil, qu'Ianko de Cattaro a défié au combat[A].» Après avoir
expédié ses lettres, Mouïo demeura quelque temps dans sa blanche maison.
Mais bientôt un bruit s'éleva, on entendit les tambours retentissants, et
Mouïo regardant au loin dans la campagne, la vit occupée par une armée
puissante sous la conduite de deux chefs, Talé Boudalina et Ranko de
Kovatchi, suivis juste de mille guerriers. Mouïo s'avança loin à leur
rencontre, et ramena les agas à sa maison, laissant dans la plaine la
puissante armée. Il ne s'était écoulé que peu de temps, quand voici
venir Ibrahim Nakitch et avec lui Osman Tankovitch, conduisant aussi mille
guerriers. Alil alla loin à leur rencontre, et laissant la puissante
armée dans la plaine, ramena les agas à la blanche maison.
[Note A: Le Turc écrit encore trois autres lettres, contenant
identiquement la même réquisition.]
Pendant qu'avec eux Mouïo était à boire du vin, Alil alla s'équiper,
revêtir ses habits et ses armes..... puis les serviteurs lui amenèrent
son cheval blanc, sur le dos duquel il s'élança, et descendant vers le
camp dans la plaine, il mit en marche la puissante armée et gravit le
mont Kounar, où le rejoignirent Mouïo et les chefs turcs. On traversa la
forêt de Kounovitza et on descendit dans la plaine de Cattaro, où Ianko
était arrivé au rendez-vous, accompagné de quatre serdars, que suivaient
deux mille guerriers, tous gens de la plaine de Cattaro et tous braves
renommés.
Quand les Turcs arrivèrent dans la plaine, Ianko appela le petit Stoïan:
«Va, mon fils, lui dit-il, au camp des Turcs, salue de ma part Mouïo de
Kladoucha, et invite-le à amener son fils Alil au lieu marqué pour le
combat, afin que nos sabres se disputent la victoire, et que les deux
armées voient qui d'abord mettra l'autre en défaut, qui le premier
donnera la mort à son adversaire.»--Stoïan se hâte d'obéir et se
rend au camp turc, vers la tente de Mouïo de Kladoucha. Devant Mouïo il
s'incline humblement: «Qu'y a-t-il, bâtard d'Ianko? lui demande le
Turc, pourquoi Ianko t'a-t-il envoyé?»--Stoïan lui répond: «Mon père
m'envoie te saluer de sa part, et t'inviter à amener ton Alil au
lieu marqué pour le combat, afin que leurs sabres se disputent la
victoire.--C'est bien, mon fils, bâtard d'Ianko, Alil va s'avancer au
combat.»--Puis sautant sur ses pieds légers, il va équiper le jeune
Alil, et lui amène son bon cheval blanc. Le Turc s'élance sur le
coursier, et s'avance fièrement vers le lieu marqué, pour y attendre
Ianko de Cattaro; à sa droite, épaule contre épaule, il a Ranko de
Kovatchi, puis Talé Boudalina, et à sa gauche, épaule contre épaule,
marche le Turc Ibrahim Nakitch, puis Osman Tankovitch, pendant que
derrière lui venait Mouïo suivi de deux cents hommes, tous pour être
témoins du combat qui va s'engager. Mais voici venir Ianko de Cattaro sur
un fougueux cheval gris, et portant sur l'épaule sa lance de guerre.....
Quand Ianko arrive au lieu marqué, il appelle le fils de Mouïo:
«Écoute, jeune Alil, frappe le premier, afin de n'avoir point de
regret.»--Mais le jeune Turc lui répond: «Frappe le premier, Ianko de
Cattaro, c'est toi qui as provoqué le combat, c'est toi qui as porté le
défi.»--A ces paroles, Ianko rassemblant la bride de son cheval, et le
frappant de la botte et de l'éperon, le fait partir bondissant sur la
plaine; de l'épaule il détache son javelot et le lance contre Alil. Mais
le Turc était habile dans le combat, saisissant au vol le javelot, il le
brisa en deux, puis prenant le sien, il le lança contre Ianko. Ianko avait
un cheval de guerre, l'animal avait creusé une fosse, assez grande pour
contenir deux Alil; il s'enfonça dans la fosse, et le javelot passant
par-dessus lui, alla se briser dans la terre. Voyant rompu son javelot de
guerre, Ianko tira son épée, Alil tira son sabre de Damas, et tous deux
fondirent l'un sur l'autre. Alil porte un coup, mais Ianko le parant,
reçoit sur son épée le sabre tranchant, qui est brisé en deux. Alil
aussi a la main coupée, elle tombe sur l'herbe verte. Ianko le frappe
une seconde fois, et l'atteignant au visage, il le lui fend jusqu'à la
mâchoire, tellement qu'on vit briller les dents au fond de la bouche; un
troisième coup il lui porte, qui le fend jusqu'à la ceinture de soie,
puis il le précipite en bas de son cheval blanc.
Dieu clément, la grande merveille! Quand le chef des Turcs eût succombé,
la colère gagna sa nombreuse parenté, et il s'éleva dans la plaine
un tumulte. Pendant une demi-journée on se battit, les Serbes défirent
l'armée des Turcs, et la poussèrent dans les forêts du Kounar. Peu
d'entre eux s'échappèrent, il n'y eut que Talé le débauché qui se
sauva grâce à son cheval gris, et avec lui Osman Tankovitch. Parmi les
Serbes, peu succombèrent, mais Tzvian Charitch était blessé, et Vouk
Mandouchitch avait disparu. Ianko se met à sa recherche et l'appelle:
«Où es-tu, Vouk, ma main droite? mon expédition a réussi.»--Comme
Ianko l'appelait, voici venir Mandouchitch conduisant Mouïo de Kladoucha,
les mains liées derrière le dos; il l'amenait à Ianko, et le lui offre
en présent. «Voici, dit-il, une pomme d'or; fais-en ce qu'il te plaira.»
Ianko était de noble race, il renvoya Mouïo avec ces paroles: «Retourne,
Mouïo, dans la rocheuse Kladoucha, garde-toi de mentir, mais raconte ce
qui s'est passé, pour moi je t'accorde la vie.»
Le Turc retourne à Kladoucha, les mains liées, et Ianko avec sa troupe
vers sa blanche maison, pendant trois et quatre jours il la fête, puis
chacun reprend le chemin de son logis, tandis que Ianko reste à boire du
vin avec Stoïan dans sa blanche maison.