La lune gronde l'étoile du matin: «Où as-tu été, où as-tu passé le
temps, passé le temps, ces trois jours blancs?» L'étoile du matin ainsi
s'excuse: «J'ai été, j'ai passé le temps au-dessus de la blanche cité
de Belgrad, à regarder une grande merveille. Deux frères partageaient
leur patrimoine, Dimitri et Bogdan Iakchitch. Amiablement ils se mirent
d'accord, et divisèrent l'héritage: Dmitar a pris la Valachie, la
Valachie et la Moldavie, et tout le Banat jusqu'au cours du Danube; Bogdan
a pris la Sirmie, terre plate, la terre de Sirmie et les plaines qui
bordent la Save et la Serbie jusqu'à la ville d'Oujitza. Dmitar a pris la
partie inférieure de la cité (de Belgrad) et Néboïcha, la tour qui
est sur le Danube. Bogdan a pris la partie inférieure de la cité, avec
l'église de Roujitza[6] qui est au centre. Mais pour peu de chose les
frères se sont brouillés, pour si peu de chose que ce n'est rien: à
propos d'un cheval noir et d'un faucon. Dmitar réclame le cheval par droit
d'aînesse[7], le noir cheval et le faucon gris, Bogdan; aucun des deux ne
veut céder.
Lorsqu'au matin l'aurore a lui, Dmitar monte sur son grand cheval noir,
et il prend son faucon gris, puis s'en va chasser dans la montagne. Mais
(d'abord) il appelle sa femme Angelia:--«Angelia, mon épouse fidèle,
empoisonne-moi mon frère Bogdan: si tu ne veux l'empoisonner, ne m'attends
plus dans notre blanche maison.»--Angelia a entendu ces paroles, et elle
demeure dans le trouble et l'affliction, elle pense en elle-même et elle
se dit: «Que va faire ce coucou gris[A]! Si j'empoisonne mon beau-frère,
devant Dieu c'est un grand péché, et devant les hommes honte et opprobre;
de moi petits et grands diront: Voyez-vous cette malheureuse, elle a
empoisonné son beau-frère; si je ne lui donne pas du poison, je ne puis
plus attendre mon mari au logis.»--Elle a tout pesé, elle prend une
résolution, elle s'en va dans les celliers, et prend une coupe d'or massif
qu'elle avait apportée de chez son père. Elle l'emplit de vin pourpre,
puis la porte à son beau-frère, lui baise et le pan de l'habit et la
main, et devant lui s'incline jusqu'à terre: «Accepte (dit-elle), mon
cher beau-frère, accepte et la coupe et le vin, accorde-moi le cheval et
le faucon.»--Bogdan se sentit ému et il lui accorde cheval et faucon.
[Note A: C'est à dire elle-même. Le coucou est pour les Serbes la
personnification de la douleur et du deuil. D'après une des traditions
qu'on raconte touchant son origine, ce serait une femme qui, après la mort
de son frère, l'aurait tant pleuré qu'elle aurait été transformée
en cet oiseau. «Aussi, dit M. Vouk, il n'y a presque point,
jusqu'aujourd'hui, de femme serbe ayant perdu un frère, qui ne fonde en
larmes au chant du coucou.»]
«Dimitri chasse tout le jour dans la forêt, mais sans faire de capture;
le hasard vers le soir le conduit au bord d'un lac vert dans la forêt, sur
le lac est une sarcelle aux ailes dorées, Dmitar lance son faucon gris,
pour qu'il prenne la sarcelle aux ailes dorées, mais l'oiseau, sans
perdre un moment, attaque le faucon gris, et lui brise l'aile droite. Quand
Dimitri Iakchitch voit cela, vite il dépouille ses beaux habits, puis se
précipite dans le lac paisible, et en retirant le faucon, il lui demande:
«Comment es-tu mon faucon gris, comment es-tu sans ton aile?»--Et
l'oiseau lui répond avec un sifflement: «Je suis, sans mon aile, comme un
frère sans son frère.»
«Alors Dimitri se souvint que sa femme devait lui empoisonner son frère.
Il saute sur son grand cheval noir, et court en hâte vers la cité de
Belgrad, de crainte de n'y plus trouver son frère vivant. Quand il est
arrivé au pont de Tchekmek, il pousse son cheval pour qu'il le franchisse;
au coursier les jambes ont manqué sur le pont, ses deux jambes de devant
sont rompues. Quand Dimitri se voit dans cet embarras, il ôte la selle
de dessus son cheval noir, l'attache à sa masse noueuse, et vite gagne la
cité de Belgrad; comme il arrive, il appelle son épouse: «Angelia, ma
fidèle épouse, oh! tu ne m'as pas empoisonné mon frère!»--Angelia lui
répond: «Je ne t'ai pas empoisonné ton frère, mais avec ton frère je
t'ai réconcilié.»