Le voïvode Doïtchin tombe malade à Salonique, la blanche cité. Neuf ans
entiers la maladie le tient, et Salonique ne sait plus rien de Doïtchin,
on croit qu'il est trépassé.
Le bruit de cette merveille au loin se répandit, au loin jusque dans le
pays des Maures, et vint jusqu'à Ouço, le Maure; sur-le-champ il sella
son cheval noir et partit tout droit pour Salonique. Arrivé devant la
ville, il planta sa tente au milieu d'une vaste plaine, et demanda qu'on
fît sortir des champions pour se mesurer avec lui, et soutenir le combat
à la manière des braves. Mais à Salonique il ne reste plus de braves,
pour sortir contre lui: Il y avait Doïtchin, qui est infirme; il y avait
Douka, qui a le bras malade; il y a Élie, adolescent inexpérimenté, qui
n'a jamais vu de combat et en a encore moins livré pour son compte; et
pourtant il fût sorti, si sa mère ne l'en eût empêché: «N'y va
point, Élie, garçon sans expérience, le Maure te trompera, il te
tuera, innocent que tu es, et ta mère restée seule devra se soutenir
elle-même.»
Quand le noir Maure vit qu'il n'y avait plus à Salonique de champions
en état de le combattre, il frappa sur la ville une contribution: chaque
maison devait fournir un mouton, une fournée de pain blanc, une charge de
vin rouge, une coupe d'eau-de-vie distillée, avec vingt jaunes ducats,
et une belle fille, fille ou nouvelle mariée, venant à peine d'être
emmenée par son mari, et encore vierge[4]. Tout Salonique acquitta le
tribut, et le tour vint à la maison de Doïtchin. Or Doïtchin n'avait
personne avec lui, que sa fidèle épouse et Ielitza, sa chère soeur.
Les pauvrettes rassemblèrent le montant du tribut, mais elles n'avaient
personne pour le porter, et le Maure n'aurait pas voulu le recevoir sans
Ielitza, la belle jeune fille. Dans leur misère elles se désolaient.
Alors Ielitza alla s'asseoir au chevet de son frère, et les larmes qu'elle
versait tombant sur le visage de Doïtchin, l'infirme revint à lui et
se mit à dire: «Ma maison, que le feu te brûle! voilà l'eau qui te
traverse bien promptement, je ne puis même mourir en paix.--O mon frère,
Doïtchin l'infirme, répondit la jeune Ielitza, ce n'est point l'eau
qui traverse ta maison, mais ce sont les larmes de ta soeur (que tu
sens).--Qu'y a-t-il, ma soeur, au nom de Dieu? le pain vous manque-t-il, le
pain ou le vin rouge, ou l'or ou la blanche toile? ou n'as-tu plus de quoi
broder sur ton métier[A]?»
[Note A: La jeune fille raconte ici longuement en 32 vers tout ce qui s'est
passé, puis elle termine ainsi;]
«Nous avons rassemblé les objets du tribut, mais il n'y a personne pour
le porter, car le Maure ne voudra pas les recevoir sans Ielitza, ta soeur.
Or, écoute-moi, infirme Doïtchin, je ne puis être au Maure, frère,
tant que tu vivras.--O Salonique, puisse le feu te consumer! s'écria alors
Doïtchin, pour n'avoir point de braves qui sortent combattre le Maure,
et me permettent de mourir en paix;»--puis il appela sa femme. «Angelia,
dit-il, ma fidèle épouse, mon alezan est-il encore en vie?--Seigneur,
infirme Doïtchin, ton alezan est encore en vie, et j'ai eu soin de le bien
nourrir.--Angelia, ma fidèle épouse, va prendre le robuste coursier, et
conduis-le chez mon pobratime, Pierre, le maréchal, afin qu'il le ferre à
crédit; j'irai combattre le Maure, j'irai, dussé-je ne point revenir.»
Sa femme aussitôt lui obéit; prenant le robuste coursier, elle le
conduisit chez Pierre, le maréchal, et quand Pierre la vit venir, il lui
dit: «Svelte Angelia, est-ce que mon pobratime est trépassé, que tu
mènes vendre son cheval?--Pierre, le maréchal, répondit Angelia, ton
pobratime n'est pas mort; il est revenu un peu à la santé, et (demande)
que tu lui ferres à crédit son cheval, afin qu'il puisse aller combattre
le Maure; à son retour, il te payera.--Angelia, ma chère belle-soeur, je
ne ferre point les chevaux à crédit; à moins que tu ne m'abandonnes
tes yeux noirs, pour que je les baise, en attendant que ton mari soit de
retour, et me paye mon travail.»--Angelia, la méchante et la maudite,
s'enflamme comme un feu vivant, et emmenant le cheval, sans qu'il fût
ferré, le ramène à l'infirme Doïtchin. «Angelia, ma fidèle épouse,
lui demanda son mari, mon pobratime a-t-il ferré le cheval?--Seigneur,
infirme Doïtchin, Dieu anéantisse ton pobratime! il ne ferre point les
chevaux à crédit, mais il demande mes yeux noirs, pour les baiser,
en attendant que tu lui payes son travail; pour moi je ne puis être au
forgeron, Doïtchin, toi vivant.»--Lorsqu'il eut ouï ces paroles, le
malade dit à Angelia: «Selle-moi mon robuste cheval, et apporte-moi ma
lance de guerre;»--puis appelant Ielitza: «Ma chère soeur, apporte
une pièce de toile, et serre-moi depuis les cuisses jusqu'aux côtes,
de crainte que mes os ne se déplacent et ne glissent les uns sur les
autres.»--Toutes deux promptement lui obéirent: sa femme selle le robuste
cheval, et apporte la lance de guerre; sa soeur apporta la toile, et elles
serrèrent l'infirme Doïtchin des cuisses aux côtes, et après lui avoir
ceint son sabre, elles amenèrent le destrier de combat, hissèrent sur son
dos le malade et lui mirent aux mains sa lance de guerre.
Le bon cheval reconnaît son maître, et il commence à caracoler avec
vigueur; Doïtchin le pousse par la _tcharchia_, et il bondissait avec
tant de force, qu'il faisait sauter les pierres du pavé, si bien que les
marchands de Salonique disaient: «Gloire à Dieu l'unique! Depuis que
Doïtchin est mort, jamais plus brave guerrier n'a traversé Salonique la
blanche cité ni monté un meilleur cheval.»
Doïtchin sortit dans la vaste plaine, du côté de la tente du noir
Maure. Quand Ouço l'aperçut, de peur il sauta sur ses pieds et lui
dit: «Doïtchin que Dieu anéantisse! es-tu donc encore en vie? Viens,
camarade, que nous buvions du vin; laisse de côté noise et dispute,
je t'abandonne le tribut de Salonique.»--Mais l'infirme Doïtchin lui
répondit: «Avance, noir Maure, avance, débauché, te battre à la
manière des braves, livrer combat n'est pas si facile que de boire du
vin vermeil, et de carresser les filles de Salonique.--Mon frère en Dieu,
voïvode Doïtchin, reprit le noir Maure, laisse-là noise et dispute, et
descends de cheval, que nous buvions ensemble; je t'abandonne le tribut et
les filles de Salonique, et je te jure par le vrai Dieu, que jamais plus
je ne reviendrai ici.»--Quand l'infirme Doïtchin vit que le Maure n'osait
sortir, il poussa son cheval contre la tente, et d'un coup de lance la
renversa. Alors si tu avais vu la merveille! Sous la tente étaient
trente jeunes filles, et au milieu d'elles le noir Maure. Ouço voyant que
Doïtchin ne voulait point le lâcher, sauta sur le dos de son cheval,
sa lance de guerre à la main; et tous deux, pressant leurs coursiers,
s'élancèrent dans la vaste plaine.--«Frappe (le premier), débauché,
s'écria l'infirme Doïtchin, frappe, que tu n'aies point à te
plaindre.»--Le noir Maure lance son javelot, mais l'alezan était fait à
la guerre, il s'inclina jusque sur l'herbe verte, le javelot par-dessus
lui passa et rencontrant la terre noire, s'y enfonça à moitié, l'autre
moitié tombant brisée. Ce que voyant le Maure, il tourna le dos, et prit
la fuite, tout droit vers la blanche Salonique, poursuivi par l'infirme
Doïtchin. Déjà il en touchait la porte, quand Doïtchin l'atteignit, et
le traversant de sa lance de guerre, le cloua contre la porte de la cité,
puis d'un coup de sabre lui ayant tranché la tête, il la mit sur la
pointe de son sabre, en arracha les yeux qu'il plaça dans un mouchoir
délicat, et jeta la tête dans l'herbe verte. Ensuite il alla par la rue,
et quand il fut à la maison de son pobratime, Pierre, le maréchal, il
l'appela: «Viens, mon pobratime, que je te paye ton travail pour m'avoir
ferré mon cheval, l'avoir ferré à crédit.--Mon pobratime, infirme
Doïtchin, répondit le maréchal, je n'ai pas ferré ton cheval, j'ai
seulement un peu plaisanté, et Angelia, la méchante et la maudite, s'est
enflammée comme un feu vivant, et a emmené le cheval sans qu'il fût
ferré.--Viens ici, reprit Doïtchin, que je te paye ton travail.»--Et
comme il sortait de sa boutique, l'infirme Doïtchin brandissant son sabre,
trancha la tête au forgeron, et mettant la tête sur la pointe de son
sabre, il en arracha les yeux, les plaça dans le mouchoir et jeta la tête
sur le pavé.
Tout droit il s'en va à sa blanche maison, descend de cheval à la porte,
puis s'étant assis sur sa molle couche, il tire (du mouchoir) les yeux du
Maure, et les jette à sa chère soeur: «Tiens, ma soeur, voici les yeux
du Maure, pour que tu saches que tu n'auras point à les baiser, ma soeur,
moi vivant.»--Puis prenant les yeux du maréchal et les donnant à sa
femme: «Voici, Angelia, les yeux du forgeron, afin que tu saches que
tu n'auras point à les baiser, ma femme, moi vivant.»--Cela il dit, et
rendit l'âme.