Trois frères bâtissaient une ville, trois frères, les Merniavtchévitch;
l'un était le roi Voukachine, le second le voïvode Ougliécha, et le
troisième était Goïko. La ville qu'ils construisaient était Scutari sur
la Boïana; trois ans ils y travaillèrent, avec trois cents ouvriers, sans
pouvoir poser les fondations, et moins encore élever les murailles: ce que
les ouvriers avaient édifié pendant le jour, la Vila venait la nuit le
renverser.
Quand commença la quatrième année, la Vila cria de la montagne: «Ne
te tourmente point, roi Voukachine, ne consume pas tes richesses; tu ne
saurais bâtir les fondations, et moins encore édifier les murailles, à
moins de trouver deux (personnes à) noms semblables, à moins de trouver
Stoïa et Stoïan[1], le frère et la soeur, et en les murant dans les
fondations, celles-ci se soutiendront, et ainsi tu pourras édifier la
ville.»
Quand le roi Voukachine eût entendu ces paroles, il appela son serviteur
Decimir: «Decimir, mon cher enfant, jusqu'ici tu as été mon serviteur
fidèle, et désormais (tu seras) mon enfant chéri: attelle, mon fils, des
chevaux à une voiture, et emportant six charges d'or, va jusqu'au bout
du monde chercher deux (personnes à) noms semblables; cherche Stoïan et
Stoïa, le frère et la soeur, et enlève-les, ou les achète pour de l'or,
et ramène-les à Scutari sur la Boïana, pour que nous les murions dans
les fondations: peut-être celles-ci alors tiendront, et pourrons-nous
édifier la forteresse[A].»
[Note A: Decimir part en effet, mais après un voyage de trois années
qui l'a conduit au bout du monde, il revient annoncer l'inutilité de ses
recherches.]
Le roi Voukachine appela Rad l'architecte, et Rad appela les trois cents
ouvriers. Le roi édifie Scutari sur la Boïana, le roi l'édifie, la Vila
le renverse, elle ne laisse point bâtir les fondations, et moins encore
élever la cité, puis de la montagne elle s'écrie: «M'écouteras-tu,
roi Voukachine? Ne te tourmente point, ne consume pas tes richesses, tu ne
saurais bâtir les fondations, et moins encore élever la cité. Mais voici
que vous êtes trois frères, ayant chacun une fidèle épouse. Celle qui
viendra demain à la Boïana, apporter le repas des ouvriers[2], murez-la
dans les fondations, et celles-ci se soutiendront, et ainsi vous pourrez
bâtir les murailles.»
A ces paroles, le roi Voukachine appela ses deux frères: «Écoutez, mes
chers frères, voici ce qu'a dit la Vila de la montagne. Il ne sert de
rien de consumer nos richesses, la Vila ne nous laissera point bâtir les
fondations, et moins encore élever la ville. Mais nous sommes, a dit la
Vila de la montagne, trois frères, ayant chacun une fidèle épouse. Celle
qui viendra demain à la Boïana, apporter le repas des ouvriers, murons-la
dans les fondations, ainsi celles-ci se soutiendront, et nous édifierons
la cité. Mais engageons à Dieu, mes frères, notre parole solennelle,
que nul de nous n'avertira sa femme, et que nous laisserons au hasard (à
décider) laquelle viendra à la Boïana.» Et chacun engagea à Dieu sa
foi, de ne rien dire à son épouse.
La nuit cependant tomba; ils s'en retournèrent à leurs blanches maisons,
soupèrent comme il convient à des seigneurs, puis allèrent se coucher
chacun avec sa femme. Mais si tu voyais la grande merveille! Le roi
Voukachine viola sa parole, et il fut le premier à dire: «Prends bien
garde, ma fidèle épouse, de ne pas venir demain à la Boïana, ni
d'apporter le repas des ouvriers, car tu y perdrais la vie, on te murerait
dans les fondations de la forteresse[B].»
[Note B: Ougliécha fait la même révélation à sa femme.]
Le jeune Goïko ne trahit point sa foi, et ne révéla point (le secret)
à son épouse. Le matin venu, les trois Merniavtchévitch se levèrent de
bonne heure, et s'en allèrent vers la Boïana, à la forteresse.
Le temps arriva de porter le dîner. Or le tour était à dame la reine.
Elle alla trouver sa belle-soeur, la femme d'Ougliécha: «Écoute
(dit-elle), je suis prise d'un mal de tête, toi, tu es bien portante,
tandis que je ne puis me remettre, porte aux ouvriers leur dîner.»--La
femme d'Ougliécha lui répondit:«Dame reine, ma belle-soeur, et moi, je
suis prise d'un mal à la main, tu es en santé, je ne puis me remettre,
mais adresse-toi à (notre) plus jeune belle-soeur[C].»
[Note C: Elle va en effet lui faire la même demande.]
«Écoute, dame reine, répondit la jeune femme de Goïko, je serais
heureuse de t'obéir, mais mon petit enfant n'est pas encore baigné, et
mon linge n'est pas lavé.--Va, ma belle-soeur reprit la reine, et porte
aux ouvriers leur dîner; je laverai ton linge, et notre belle-soeur
baignera l'enfant.» La jeune femme n'a plus rien à dire, et elle part
portant le dîner.
Quand elle fut au bord de la Boïana, Goïko Merniavtchévitch l'aperçut,
et le coeur du jeune homme se serra, il eut pitié de sa chère petite
épouse, il eut pitié de son enfant au berceau, qui n'était né que
depuis un mois, et les larmes coulèrent sur son visage. La svelte jeune
femme le vit (pleurer), elle s'avança jusqu'à lui, d'un pas léger, et
d'une voix douce lui dit: «Qu'as-tu, mon bon seigneur, que les larmes
coulent sur tes joues?--Il y a un malheur, ma chère petite femme,
j'avais une pomme d'or qui vient de tomber dans la Boïana; voilà ce qui
m'afflige, et de quoi je ne me puis consoler.» Elle ne comprend point, la
jeune femme, mais elle dit à son seigneur: «Prie Dieu qu'il te donne la
santé, et tu fondras une autre pomme, et plus belle.»
Cependant la douleur du héros devenait plus cruelle, et il détourna
la tête pour ne plus voir sa femme; sur cela arrivèrent les deux
Merniavtchévitch; les beaux-frères de la jeune femme de Goïko, et
l'ayant prise par ses blanches mains, ils l'emmenèrent vers la forteresse
pour l'y _emmurer_, et appelèrent Rad l'architecte qui appela à grands
cris les trois cents ouvriers, et la svelte jeune femme souriait croyant
que c'était un jeu. L'ayant poussée pour l'enfermer dans la muraille, les
ouvriers apportèrent du bois et des pierres, et maçonnèrent jusqu'à la
hauteur de son genou, et la svelte jeune femme souriait, espérant encore
que ce n'était qu'un jeu. Les trois cents ouvriers apportèrent et bois
et pierre, et maçonnèrent jusqu'à la hauteur de sa ceinture, et
alors pierre et bois commençant à la serrer, elle vit le malheur qui
l'attendait, et avec un gémissement amer, pareil au sifflement d'un
serpent, elle se mit à implorer ses _chers_ beaux-frères: «Ne me
faites point, si vous croyez en Dieu, enfermer dans le mur, jeune comme
je suis.»--Ainsi elle priait, mais de rien ne lui servit; car ses
beaux-frères ne la regardèrent même point. Alors surmontant la honte
et la crainte, elle supplia son mari: «Ne permets pas, mon bon seigneur,
qu'ils me fassent périr, jeune comme je suis; mais va trouver ma vieille
mère, ma mère est assez riche, et tu pourras acheter un homme ou une
femme esclave, que vous enterrerez dans les fondations.»--Ainsi elle
priait, mais de rien ne lui servit.
Et quand elle vit que ses supplications étaient inutiles, elle s'adressa
à Rad l'architecte: «Mon frère en Dieu, architecte Rad, laisse une
ouverture devant ma poitrine, et par là tire mes blanches mamelles, afin
qu'on apporte mon petit Iova, et qu'il puisse s'y allaiter.» Rad, qu'elle
appelle frère, accède à cette prière; il lui laisse devant la poitrine
une ouverture, et tire par là les mamelles, afin, quand viendra le petit
Iova, qu'il puisse s'y allaiter. L'infortunée implore encore une fois Rad:
«Mon frère en Dieu, architecte Rad, laisse-moi une ouverture devant
les yeux, afin que je puisse voir jusqu'à ma blanche maison, quand on
m'apportera Iova, et qu'au logis on le remportera.»--Rad accéda encore à
sa prière, et lui laissa devant les yeux une ouverture, afin qu'elle pût
voir jusqu'à sa blanche maison, quand on lui apporterait Iova, et qu'au
logis on le remporterait.
Et ainsi on l'enferma dans la muraille, puis on apporta l'enfant dans son
berceau, et durant une semaine elle l'allaita. Au bout de la semaine, sa
voix s'éteignit, mais l'enfant trouva toujours sa nourriture, et elle
l'allaita une année entière.
Ainsi qu'il en fut alors, il en est encore aujourd'hui, et là toujours
coule de la nourriture, comme une merveille et comme un remède pour la
femme (mère) qui n'a point de lait[3].