Bon Dieu, la grande merveille! est-ce le tonnerre qui gronde, ou la terre
qui tremble? Est-ce la mer qui se brise sur les écueils, ou les Vilas qui
se battent dans la montagne?--Ce n'est point le tonnerre qui gronde, ni la
terre qui tremble, ce n'est point la mer qui se brise sur les écueils ou
les Vilas qui se battent dans la montagne, mais les canons qui grondent à
Zadar, où l'aga Békir-Aga fait réjouissance, pour avoir pris le
petit Radoïtza. Ensuite il le jette au fond d'un cachot, où sont
vingt prisonniers, tous pleurant, sauf un seul qui chante et dit à
ses compagnons: «Ne craignez point, mes chers frères; peut-être Dieu
enverra-t-il quelque brave pour nous délivrer.» Mais quand Radoïtza
entra parmi eux, tous d'une commune voix éclatèrent en sanglots et en
imprécations contre Radoïtza: «Radoïtza, sois-tu livré aux supplices!
C'est en toi que nous espérions, de toi que nous attendions notre
délivrance, et voici que tu viens nous rejoindre! Quel brave maintenant
nous tirera d'ici?» Mais le petit Radoïtza leur répond: «Ne craignez
point, mes chers frères, mais demain, dès l'aube, appelez l'aga
Békir, et dites-lui que Radé est mort: peut-être ordonnera-t-il qu'on
m'enterre.»
Quand le jour eût paru et que le soleil brilla, les vingt prisonniers
s'écrièrent: «Dieu t'anéantisse, aga Békir-Aga, pour nous avoir amené
Radoïtza; pourquoi ne l'avoir point pendu hier? Il a expiré cette nuit au
milieu de nous; nous fera-t-il mourir de puanteur?» On ouvrit les portes
de la prison, et on emporta Radoïtza: «Emportez-le, dit l'aga aux
prisonniers, et l'enterrez.» Mais sa femme commença à dire: «Par Dieu,
Radoïtza n'est pas mort, il ne feint que de l'être[15], allumez-lui du
feu sur la poitrine (pour voir) s'il ne bougera point, le brigand.» Mais
Radoïtza avait un coeur héroïque, il ne remua ni ne fit un mouvement.
Et la femme de l'aga reprit: «Radé n'est point mort, il ne feint que de
l'être, prenez un serpent étalé au soleil, et mettez-le dans le sein de
Radoïtza; peut-être aura-t-il peur et bougera-t-il, le brigand.» On prit
un serpent échauffé par le soleil, et on le mit dans le sein de Radé;
mais il avait un coeur héroïque, il ne remua, ni n'eut peur. Et la femme
de l'aga dit encore: «Radé n'est point mort, il ne feint que de l'être,
prenez vingt clous, et les lui enfoncez sous les ongles: peut-être qu'il
remuera, le brigand.» Et on prit vingt clous, et on les lui enfonça sous
les ongles, mais là encore Radé montra un coeur ferme, il ne bougea, ni
n'exhala un soupir. Pour la quatrième fois, la femme de l'aga dit: «Radé
n'est point mort, que les filles forment un _kolo_[16], et en tête
la belle Haïkouna, peut-être lui sourira-t-il.» Les filles se
rassemblèrent en ronde, ayant à leur tête la belle Haïkouna: autour de
Radé elle conduisait la ronde, et en dansant sautait par-dessus lui; et
comme elle est charmante, que Dieu la confonde! de toutes elle est la plus
grande et la plus belle, c'est sa beauté qui anime le kolo, que par sa
taille elle domine, le collier suspendu à son col résonne, et on entend
le frémissement de ses pantalons de soie. En l'apercevant, le petit
Radoïtza la regarde de l'oeil droit, et du gauche il sourit dans sa
moustache; ce que voyant la jeune Haïkouna, elle prit un mouchoir de soie,
qu'elle jeta sur le visage de Radé, afin que les autres filles ne vissent
rien, puis elle dit à son père: «Mon pauvre père, ne souille point ton
âme d'un péché, mais qu'on emporte le captif et qu'on l'enterre.» Mais
la femme de l'aga s'écrie: «N'allez point l'enterrer, le brigand, mais
jetez-le dans la mer profonde, et nourrissez les poissons de belle chair de
haïdouk.» L'aga le prit et le lança dans la mer profonde.
Mais Radé était un merveilleux nageur, il s'en alla bien loin à la nage,
puis sortit sur le rivage de la mer, en s'écriant: «Allons mes dents
blanches et fines, retirez moi ces clous de dessous les ongles.» Et
s'asseyant, il mit ses pieds en croix, et en retira les clous qu'il plaça
ensuite dans son sein. Radé pourtant ne voulait pas se tenir tranquille:
quand la sombre nuit fut arrivée, il prit le chemin de la maison de
Békir-Aga, et s'arrêta un instant devant la fenêtre. En ce moment l'aga
était à table, soupant, et il disait à sa femme: «Ma dame, ma fidèle
épouse, voilà neuf ans que Radé s'est fait haïdouk, et que je ne
pouvais souper tranquille, par crainte du petit Radoïtza. Grâce à Dieu,
il n'est plus là, et je m'en suis défait: demain je veux pendre ces vingt
autres, dès que le jour paraîtra.»
Or Radé entendait et voyait; il se précipite dans la chambre, saisit
par le col l'aga encore à table, et lui fait voler la tête de dessus les
épaules; puis saisissant la femme de l'aga, il tire de sa poitrine les
clous, et les enfonce sous les ongles de la Turque; mais il en avait à
peine enfoncé la moitié, qu'elle expira, la chienne: «C'est pour que tu
saches, lui crie-t-il, les tourments que causent les clous.» Puis, prenant
la jeune Haïkouna: «Haïkouna, coeur de ma poitrine, trouve-moi les clefs
de la prison, que je délivre les vingt prisonniers.» Haïkouna trouva
les clefs, et il fit sortir les captifs. Ensuite il lui dit encore:
«Haïkouna, ma chère âme, trouve-moi les clefs de la dépense, que
je cherche quelque chose pour mes frais de route, j'ai un long voyage à
faire, et il faut que j'aie de quoi boire en chemin.» Elle lui ouvrit le
coffre aux talaris: «Mon cher coeur, lui dit Radé, que ferai-je de ces
fers à cheval? je n'ai point de chevaux pour les leur mettre.» Elle
ouvrit le coffre aux ducats, et il partagea les ducats parmi la troupe;
puis prenant la jeune Haïkouna, il l'emmena dans la terre de Serbie, la
conduisit dans une blanche église, et, d'Haïkouna en ayant fait Angelia,
il la prit pour sa fidèle épouse.