Une fille maudissait ses yeux: «Mes yeux noirs, puissiez-vous ne point
voir! partout vous regardiez, et aujourd'hui vous n'avez pas vu les Turcs
de Liévo ramenant des haïdouks de la montagne: Vouïadin avec ses deux
fils...»
Quand ils furent près de Liévo, et qu'ils l'aperçurent, la ville
maudite, et sa blanche tour, ainsi parla le vieux Vouïadin: «Mes fils,
mes faucons, voyez-vous le maudit Liévo, et la tour qui y blanchit! c'est
là qu'on va vous frapper et vous torturer, briser vos jambes et vos bras,
et arracher vos yeux noirs; mes fils, mes faucons, ne montrez point un
coeur de veuve, mais faites preuve d'un coeur héroïque; ne trahissez pas
un seul de vos compagnons, ni les recéleurs chez qui nous avons hiverné,
hiverné, et laissé nos richesses; ne trahissez point les jeunes
tavernières, chez qui nous avons bu du vin vermeil, bu du vin en
cachette.»
Lorsqu'ils arrivèrent à Liévo, la ville de plaine, les Turcs les mirent
en prison, et trois jours les y laissèrent, délibérant sur les supplices
qu'ils leur infligeraient. Au bout de trois jours blancs, on fit sortir le
vieux Vouïadin, on lui rompit les jambes et les bras, et comme on allait
lui arracher ses yeux noirs, les Turcs lui dirent: «Révèle-nous,
débauché, vieux Vouïadin, révèle-nous le reste de ta bande, et les
recéleurs que vous avez visités, chez qui vous avez hiverné, hiverné
et laissé vos richesses, dis-nous les jeunes tavernières, chez qui vous
buviez du vin vermeil, buviez du vin en cachette.»
Mais le vieux Vouïadin leur répond: «Ne raillez point, Turcs de Liévo;
ce que je n'ai point confessé pour mes pieds rapides, qui savaient
échapper aux chevaux, ce que je n'ai point confessé pour mes mains
vaillantes qui brisaient les lances et saisissaient les sabres nus, je
ne le dirai point pour mes yeux perfides qui m'induisaient à mal, en me
faisant voir du sommet des montagnes, en me faisant voir au bas les chemins
par où passaient les Turcs et les marchands.»