TRAHISON DE LA FEMME DE GROUÏTZA.

Grouïtza Novakovitch dresse sa tente dans la montagne au-dessus

d'Andrinople, et sous la tente il se met à boire du vin, que lui sert le

petit Étienne, tandis que Maxime brode devant la tente, brode avec de l'or

sur de la soie éclatante; puis Grouïtza Novakovitch dit à Maxime: «Mon

épouse fidèle, fais pour moi la garde devant la tente, je vais me coucher

un peu et dormir.» Il s'étend pour faire un somme, et Maxime reste à

broder devant la tente.

Mais voici venir trois jeunes Turcs, et le petit Étienne dit à Maxime:

«Écoute, ma mère, voilà trois jeunes Turcs qui viennent, je vais aller

éveiller mon père.--Mon fils, répond la jeune femme, ce ne sont point

des Turcs, mais de jeunes marchands, qui apportent une rançon à ton

père.» L'enfant cependant n'obéit pas, et il va pour réveiller

Grouïtza: Maxime court après lui, elle le rattrape à l'entrée de

la tente, et le frappe au visage; si faiblement qu'elle l'ait frappé,

l'enfant se roule trois fois par terre, trois dents saines lui sautent de

la bouche, et quatre autres sont ébranlées.

Là-dessus les Turcs s'approchent et saluent Maxime: «Dieu t'assiste,

jeune dame, disent-ils; de qui es-tu l'épouse? de quel héros? quel est

le brave qui t'a parée?--Je suis, jeunes Turcs, la femme de Grouïtza

Novakovitch, le brave qui m'a parée est Grouïtza.» Et les trois jeunes

Turcs de dire: «Livre-nous Grouïtza Novakovitch; avec lui tu portes de la

soie éclatante, chez nous tu te promèneras dans la soie, et tu porteras

de l'argent et de l'or; tu seras une petite dame turque, et tu iras avec

les autres te divertir à la campagne chaque vendredi.» Deux des Turcs

descendaient de cheval, quand le troisième leur cria: «Que faites-vous,

malheur à votre mère! Vous n'avez jamais vu Grouïtza, et vous voulez

vous battre avec lui! Pour moi je connais Grouïtza Novakovitch; il n'avait

que quinze ans, lorsque je traversai par ici la montagne. Il était assis,

comptant de l'argent, et je poussai des cris, pour voir si l'enfant ne

s'effrayerait point et ne s'enfuierait pas dans la montagne, en me laissant

l'argent. Mais l'enfant avait un coeur vaillant, un coeur vaillant et

libre. Il rassembla l'argent, le remit dans ses poches, et s'élança à

ma poursuite dans la forêt, moi à cheval, Grouïtza à pied; et sans

les rameaux flexibles d'un sapin, qui enlevèrent de dessus sa tête son

bonnet, en vérité il m'eût atteint. Mais pendant qu'il reprenait son

_katpak_ et le remettait, j'eus le temps de m'éloigner. Grouïtza alors

lança sa masse ainsi qu'on lance un bâton, pour me frapper sur mon

cheval; mais au lieu de m'atteindre, il toucha un sapin flexible, et

si faiblement l'eût-il touché, l'arbre fut déraciné et ses branches

jonchèrent la terre.»

Les Turcs n'osèrent entrer sous la tente, que Maxime, la jeune femme,

n'eût lié les mains de Grouïtza, et autour du cou ne lui eût attaché

une chaîne formée de trente anneaux et pesant quarante _okas_; alors les

Turcs sur lui se précipitèrent. Grouïtza fit un bond, emportant sur

lui les trois Turcs, et en quatrième Maxime sa femme, et il allait

se déprendre des Turcs, mais il songea au petit Étienne: «Dieu tout

puissant ait pitié de moi! pensa-t-il; les Turcs emmèneront mon enfant

en esclavage, ils en feront un musulman, et que deviendra mon âme

pécheresse?» et il se rendit pour l'enfant.

Quand les Turcs furent maîtres de Grouïtza, ils donnèrent à sa femme un

cheval blanc, et prirent le chemin d'Andrinople. Pendant qu'ils marchaient,

le petit Étienne dit en gémissant: «Beau papa, Grouïtza Novakovitch,

les pieds d'Étienne ne sont pas forts; déjà je ne puis plus suivre les

chevaux, et les Turcs ne veulent pas me laisser dans la montagne, ils

me frappent de leurs fouets sur les yeux.» Grouïtza verse des larmes:

«Étienne, mon cher enfant, répond-il, que peut pour toi ton père? il

a les mains liées. Va prier ta mère de te prendre sur son cheval.»

L'enfant commence à la prier: «Maxime, ma chère mère, prends-moi sur

ton bon cheval, les pieds d'Étienne ne sont pas forts, et je ne puis plus

marcher avec les chevaux.» Mais l'infâme lui lance un coup de fouet:

«Va-t-en, vilaine engeance, si j'avais voulu te prendre sur mon cheval, je

ne vous aurais pas livrés aux Turcs.»

Quand ils eurent atteint Andrinople, les Turcs dressèrent deux tentes

de soie, l'une pour Grouïtza et Étienne, l'autre pour Maxime, la

jeune femme. Deux d'entre eux s'en allèrent à la ville, pendant que le

troisième restait pour faire la garde, et ils se rendirent chez le pacha:

«Seigneur Pacha d'Andrinople, lui dirent-ils, nous avons fait une belle

capture, et cette capture c'est Grouïtza Novakovitch, avec Étienne son

fils, et Maxime sa femme; c'est une dame d'une telle beauté, que nulle

autre n'en approche; elle a un visage digne de Tzarigrad.» Et le pacha

de fouiller dans ses poches, et de leur donner cent ducats: «Voici, mes

enfants, cent ducats, mangez, buvez jusqu'au matin; et demain, quand vous

m'amènerez vos captifs, vous aurez une récompense, l'un un agalouk,

l'autre un _spahilouk_.» Les Turcs prirent les cent ducats, puis s'en

allèrent par la ville, cherchant de l'hydromel sucré, mais ils n'en

purent trouver que chez une tavernière, nommée Mara, qui était la

soeur adoptive de Grouïtza: «Cousine Mara, lui dirent-ils, donne-nous

de l'hydromel; nous avons fait une belle capture, et cette capture c'est

Grouïtza Novakovitch, avec son petit Étienne, et Maxime sa femme. Quelle

beauté c'est, que cette jeune dame! Et autant elle est belle, autant elle

est richement habillée.»

En les entendant, Mara la tavernière verse des larmes, qu'elle dérobe aux

Turcs à l'aide de sa manche: «Malheur (pense-t-elle) à toi, Grouïtza,

mon frère en Dieu, trois fois tu m'as secourue dans le malheur, trois fois

tu me délivras de la servitude, et dans la servitude te voici

tombé!» Elle donne aux Turcs de l'hydromel, mais elle y verse moitié

_bendjelouk_[13], leur préparant un lourd sommeil, pendant lequel

Grouïtza put se dégager les mains. Puis les deux jeunes Turcs s'en

allèrent, emportant l'hydromel sucré.

Arrivés à la tente, ils se mirent à boire, Maxime leur servant

l'hydromel, et chacun, alors qu'elle lui présentait la coupe, lui donnait

un baiser et lui prenait le sein. Tous trois s'enivrèrent, s'enivrèrent

comme la terre noire, et tombèrent dans un sommeil semblable à la mort.

La jeune Maxime alors se levant, songea en elle-même: «Si je me couche

avec deux seulement, je causerai du dépit au troisième,» et quand

elle eût bien réfléchi, elle croisa les bords de son vêtement et ses

blanches mains, et s'étendit (de manière) à toucher la tête des trois

Turcs.

Quand ce fut vers le minuit, le petit Étienne se mit à pleurer. «Hélas!

père, dit-il, j'ai bien faim.--Étienne, mon cher enfant, lui répond

Grouïtza, que peut faire pour toi ton père? on lui a lié les mains; va

dans la tente de ta mère, dérobe-lui un couteau, et reviens couper les

cordes qui lient mes mains; alors je te donnerai à manger.» Or, l'enfant

était de race de haïdouk, et il avait le coeur vaillant et libre: il va

auprès de sa mère dans la tente, et lui dérobe un couteau; mais le voici

dans un grand embarras; le couteau était pesant et l'enfant bien faible;

à peine s'il put le traîner jusqu'à son père, des deux mains à peine

le soulever. Il appuie le couteau sur les cordes, mais le couteau, en les

tranchant, pénètre dans la main droite de Grouïtza. L'enfant gémit

comme un serpent venimeux: «Ah! père, je t'ai coupé la main!--Ne crains

rien, Étienne, mon enfant, dit Novakovitch, ce n'est pas des mains de ton

père que coule le sang, c'est de la corde qu'il sort.»

Quand Grouïtza eut les mains libres, il sauta sur ses pieds, fit le

signe de la croix sacrée, et prononça le nom de saint Nicolas, le nom

de Pâques et du Saint Évangile, puis prenant son sabre, il entra dans la

tente où étaient les Turcs, écarta de dessus eux là couverture de soie,

et il ne leur trancha point le col blanc, mais les coupa par la ceinture,

de trois en faisant six. Puis il courut à Andrinople, chez sa soeur Mara,

la tavernière, et ayant rapporte du vin et de la rakia, avec du pain blanc

et de la viande grasse de bélier, il s'assit sous la tente de soie, et

quand il eût mangé ainsi avec Étienne, il se mit à chanter d'une voix

claire et haute. Maxime s'éveilla, et voulut réveiller les trois Turcs:

«Levez-vous, dit-elle, maudite soit votre mère! Voici Grouïtza qui

chante, tout lié qu'il est.» Mais quand elle eût écarté la

couverture de soie, et vu les Turcs fendus en deux, elle demeura debout à

réfléchir: «Dieu clément! que faire et que devenir? Malheureuse, si je

veux fuir, les chevaux même n'échappent pas à Grouïtza, bien moins une

femme!» Croisant les bords de ses vêtements et ses blanches mains, elle

va d'elle-même trouver Grouïtza, franchit la portière de la tente,

et baise la soie qui couvrait la poitrine de son mari: «Mon seigneur

Grouïtza Novakovitch, (dit-elle), les Turcs m'avaient jeté un

sortilège.» Mais Grouïtza lui réplique: «Maxime, créature perfide,

vivants les Turcs t'avaient ensorcelée, et morts ils t'ont renvoyée vers

moi.» Puis il lève la tente de soie, s'avance plus haut dans la montagne,

jusqu'au lieu où il avait campé, et dresse de nouveau la tente; après

quoi il dit à Maxime: «Créature perfide, lequel aimes-tu le mieux

de m'éclairer avec un flambeau, ou de baiser mon sabre?--Seigneur,

lui répondit Maxime, je ne puis baiser ton sabre, car il est plein de

souillures, mais je veux tenir le flambeau pour l'éclairer, quand même

je ne devrais point dormir[14].» Alors Grouïtza se lève et la saisit

par les cheveux, il la dépouille de ses habits de soie et de velours,

et après lui avoir enlevé le mouchoir qui lui couvrait la tête, et

le collier qu'elle avait au col, et ne lui laissant que la chemise,

il l'enduit de cire et de goudron, de soufre et de poudre rapide, puis

l'enveloppant de coton délicat, il verse sur elle de l'eau-de-vie forte,

l'enterre jusqu'à la ceinture, et ayant mis le feu aux cheveux, il

s'assied et boit du vin frais, tandis que sa femme l'éclaire d'une triste

lumière.

Quand elle fut brûlée jusqu'à ses yeux noirs, Maxime commença à dire:

«Mon seigneur Grouïtza Novakovitch, si tu ne regrettes point mes cheveux

blonds, qu'a si souvent pressés ta main, comment ne regrettes-tu pas

mes yeux noirs? Assez souvent aussi tu les as baisés.» Lorsqu'elle fut

brûlée jusqu'à son blanc visage, elle dit encore: «Grouïtza, mon

seigneur, si tu ne regrettes point mes yeux noirs, comment n'as-tu pas

regret de mon blanc visage, car il n'a point son égal, et ton père,

épris pour lui d'admiration, t'a fait riche.» Grouïtza alors lui

répond: «Maxime, créature perfide, il est vrai, et je le sais bien, que,

ton visage n'a point d'égal, et que dans son admiration, mon père m'a

richement doté, mais j'aime mieux qu'il soit consumé par le feu que s'il

me livrait aux Turcs.» Quand elle fut brûlée jusqu'à ses seins blancs,

le petit Étienne fondit en pleurs: «Beau papa, voilà les seins de ma

mère brûlés, les seins qui m'ont nourri, père, et qui ont fait que

je marche.» En voyant pleurer le petit Étienne, Grouïtza Novakovitch

s'émut de pitié, et les larmes lui coulérent des yeux; il éteignit ce

qui n'était point encore consumé, et soigneusement l'inhuma.

Poésies populaires Serbes Traduites sur les originaux avec une introduction et des notes · 第 76 / 205 题