Le pacha de Zagorié écrit une lettre, et il l'expédie vers la plaine
de Grahovo (pour être remise) aux mains du knèze Miloutine: «Miloutine,
knèze de Grahovo (lui dit-il), prépare-moi un logement splendide, fais
nettoyer trente chambres pour mes trente braves, et procure-moi trente
jeunes filles dans tes trente chambres pour mes trente braves; pour moi,
fais décorer la blanche tour, et que là soit ta chère fille, ta chère
fille, la belle Ikonia, afin qu'elle reçoive les caresses du pacha de
Zagorié.»
La lettre va de main en main jusqu'à ce qu'elle arrive à la plaine
de Grahovo, aux mains du knèze Miloutine. En la lisant, les larmes lui
tombent des yeux, et sa fille Ikonia, qui le voit, lui demande humblement:
«O mon père, knèze Miloutine, d'où vient cette lettre, que le feu
consume! pour qu'en la lisant tu verses des larmes? Quelle nouvelle si
triste t'apporte-t-elle?--Ma fille, belle Ikonia, répond le knèze, la
lettre vient de la plaine de Zagorié, du pacha maudit. Le pacha veut venir
loger chez nous, il me demande trente chambres avec trente jeunes filles
pour ses trente braves; pour toi, il te veut avoir dans la blanche tour,
afin de t'y donner ses caresses, moi vivant! Voilà pourquoi je gémis et
verse des pleurs.» Mais la belle Ikonia lui dit: «O mon père, knèze
Miloutine, fais nettoyer les trente chambres et préparer un souper
splendide; ne t'inquiète point des jeunes filles, je me trouverai trente
compagnes, et pour moi, je serai dans la blanche tour.»
Ikonia ayant instruit son père, elle prit une écritoire et du papier,
et elle écrivit sur son genou cette lettre à son pobratime, Grouïtza
Novakovitch: «Aussitôt que ces fins caractères te parviendront, frère,
choisis dans ta bande trente jeunes compagnons, qui soient (beaux) comme
des vierges, et viens avec eux vers la plaine de Grahovo, dans notre
blanche maison.» Et la lettre écrite, elle l'envoie en hâte à
Grouïtza. Aussitôt qu'il l'a reçue, le haïdouk fait un appel dans
sa bande et rassemble trente jeunes compagnons, tous plus beaux que des
vierges, puis il prend son fusil léger, se met tout droit en marche vers
la plaine de Grahovo, et, au coucher du soleil, atteint la maison du knèze
Miloutine. La belle Ikonia l'attendait, elle ouvre les bras et le baise au
visage, à ses trente compagnons elle baise la main, puis les introduisant
dans la blanche tour, elle ouvre de grands paniers, en tire des habits de
fille, dont elle revêt les trente haïdouks; après quoi elle les conduit
dans les trente chambres. «Frères, vous tous mes compagnons, leur dit
alors le jeune Grouïtza, que chacun de vous demeure dans sa chambre; puis,
quand viendront les gens du pacha, baisez-leur le bord de l'habit et
la main, détachez leurs armes brillantes, et servez-leur le vin et
l'eau-de-vie. Mais écoutez mon fusil: quand il retentira dans la blanche
tour, c'est que j'aurai tué le pacha; que chacun de vous, alors, tue son
homme, et tous accourez vers moi pour voir ce qu'il est advenu du pacha.»
La belle Ilionia les emmène et les distribue dans les trente chambres.
Puis elle revient à la tour, et tirant ses plus beaux habits, elle en
revêt Grouïtza l'adolescent. Elle lui passe une fine chemise brodée
d'or, aux jambes des pantalons et aux épaules trois tuniques, sur
lesquelles il y a trois mesures d'or; au col elle lui attache trois
colliers, et, par-dessus, un rang de perles; aux jambes, elle lui met des
guêtres et des babouches, les guêtres chamarrées d'or et les babouches
d'argent massif; et, pour compléter ce costume, elle lui couvre la tête
d'une riche coiffure; puis, se mettant à le considérer, elle lui dit:
«Tu es beau, mon frère! plus beau que moi, qui suis une fille.» Comme
ils parlaient ainsi, on entend résonner le pavé de marbre: c'est le pacha
de Zagorié qui arrive. Au bruit, la belle Ikonia va s'enfermer dans la
dépense, tandis que Grouïtza reste dans la blanche tour, attendant le
pacha. Peu de temps se passe, et le voici qui monte: devant lui marche le
knèze Miloutine, portant une lanterne; derrière lui viennent ses trente
braves. Grouïtza Novakovitch va à leur rencontre, et baise la main et
l'habit du pacha. Celui-ci lui rend le baiser entre ses yeux noirs, et dit
à Miloutine: «Retire-toi, knèze, avec mes braves, et fais-leur servir un
souper comme il convient; pour moi, je ne veux rien manger.»
Alors le knèze retourna sur ses pas, et ayant distribué les trente braves
dans leurs chambres, il leur fit donner un souper convenable. Mais si tu
avais vu le pacha! il commença à ôter ses riches habits et Grouïtza
à placer les coussins; puis quand le pacha se fût mis à l'aise, il se
laissa tomber sur la couche, en disant à Grouïtza Novakovitch: «Viens
ici t'asseoir, belle Ikonia; passe avec moi la nuit sur ce lit, et tu seras
la femme d'un pacha.» Grouïtza s'assit sur les doux coussins. Mais si tu
avais vu le pacha! Aussitôt il se mit à lutiner Grouïtza, à lui passer
la main sous les bras; mais le haïdouk n'y était pas fait; le voilà qui
saute sur ses pieds légers, qui saisit le pacha par sa barbe blanche,
et commence à lui dire à voix basse: «Arrête, débauché, pacha de
Zagorié! Ce n'est point ici la belle Ikonia, mais Grouïtza Novakovitch!»
Puis, tirant un poignard de sa ceinture, il en perce le pacha, court à la
fenêtre de la tour et tire deux coups de fusil pour donner le signal à
ses compagnons. A peine les haïdouks l'eurent-ils entendu, que saisissant
leurs sabres tranchants ils en tuèrent les trente braves, leur prirent
ce qu'ils avaient de précieux et coururent trouver leur chef pour voir ce
qu'il avait fait du pacha. Or, il l'avait tué, et il était assis buvant
du vin que lui servait la belle Ikonia.
Arrivés là, les haïdouks ôtèrent leurs vêtements de fille et remirent
leurs habits, puis s'assirent à une table servie et mangèrent un souper
splendide.
Mais voici venir le knèze Miloutine portant six cents ducats, qu'il remet
à maître Grouïtza: «Prends, mon fils, il y en a moitié pour toi et
moitié pour tes compagnons, vous qui m'avez assisté dans l'extrémité
où j'étais.» Après lui, vient la belle Ikonia, portant trente chemises,
dont elle fait présent aux trente haïdouks; pour Grouïtza son frère,
elle lui donne des habits[10] dorés et une aigrette toute d'or. Ensuite,
elle les congédie et les renvoie vers son père d'affection, Starina
Novak, pour lequel elle avait préparé un cadeau de cent ducats, envoyant
en outre à son oncle Radivoï le sabre de son père: «Voici, frère,
dit-elle, des cadeaux, pour m'avoir assistée dans cette calamité.»
Ensuite elle échange avec Grouïtza un baiser au visage; Grouïtza part
vers le mont Romania, et la vierge rentre dans la blanche tour.