Novak est à boire du vin avec Radivoï, dans la montagne, sous un vert
sapin; le jeune Tatomir leur sert le vin, tandis que Grouïtza l'adolescent
fait la garde. Et Novak dit à son frère: «Radivoï, toi qui es né du
même père que moi, nous avons purgé le pays de tous les oppresseurs,
il ne reste que le noir Maure, qui va par les chemins à la rencontre des
noces, enlève les fiancées dans leurs atours, et après en avoir joui
pendant une semaine, les vend pour de l'or. Que dis-tu de ceci, frère? Si
nous rassemblions des messieurs comme pour une noce, et si nous revêtions
le jeune Grouïtza d'un costume (de mariée), en le ceignant d'un sabre
par-dessous son voile; puis, si nous passions à cheval par le chemin,
devant la maison du noir Maure, pour essayer si Grouïtza ne pourrait
tromper ce débauché, le tromper et le tuer.»
Cela plut fort à Radivoï. On rassembla, comme pour une noce, des gens
de distinction, on couvrit le jeune Grouïtza d'un voile (de mariée), et,
sous le voile, on le ceignit d'un sabre, puis (tous), chevauchant par le
chemin, passèrent devant la maison du noir Maure. Mais le Maure n'y était
pas, il était à la méhana, à boire du vin, tandis que sa soeur gardait
la maison. Or, sa soeur courut à la méhana: «Noir Maure, mon frère,
dit-elle, depuis que tu as bâti ta demeure au bord de la route, il n'est
point passé ici de noce plus magnifique, ni de fiancée plus belle, que le
cortège d'invités et la fille qui viennent de passer.»
A ces paroles, le noir Maure sauta de terre sur ses pieds, s'élança
sur son cheval nu, et se mit à la poursuite du cortège. Dès qu'il
l'atteignit, arrêtant le cheval qui portait la fiancée, il toucha
celle-ci à la poitrine, mais elle n'avait point de seins, et le noir Maure
lui dit: «Maudite soit ta mère, jeune fille! T'a-t-elle mariée si jeune,
que tu n'as pas même de seins?» Comme Grouïtza lui répondait: «C'est
une étrange mère qui m'a accordée! jamais elle n'a marié mieux ses
enfants,» Novak Debelitch lui crie: «Frappe donc, Grouïtza, ou que ta
main se sèche!» De dessous son voile il tire le sabre, et fait voler la
tête du Maure. Puis le cortège s'en va chevauchant par le chemin, tandis
que Novak Debelitch chante ainsi: «Jeunes cavaliers qui n'êtes pas
mariés, prenez femme maintenant où vous voudrez; ne redoutez plus le noir
Maure, car il a péri en ce jour, et c'est Grouïtza Novakovitch qui l'a
tué.»