Novak et Radivoï boivent du vin dans le Romania, la verte montagne, et
c'est Grouïtza, l'adolescent, qui les sert. Or, quand ils eurent bu à
satiété, le brave Radivoï se mit à dire: «Eh! mon frère, Starina
Novak, nous n'avons plus ni vin ni tabac; il ne nous reste ni paras ni
dinars.--N'aie point de crainte, brave Radivoï, répondit Novak; s'il n'y
a plus ni vin ni tabac, et s'il ne nous reste plus d'argent, nous
avons encore Grouïtza, l'adolescent, qui est plus beau qu'une fille.
Habillons-nous en marchands, mettons à Grouïtza des vêtements
misérables, et allons le vendre à Saraïevo, puis qu'il s'enfuie comme il
pourra; seulement que nous ayons de l'argent, et nous trouverons du vin
et du tabac.» Cela plut fort à Radivoï. Tous deux sautèrent sur leurs
pieds légers et s'habillèrent en marchands, puis, ayant mis à Grouïtza
des vêtements misérables, ils s'en allèrent pour le vendre à Saraïevo.
Là, une fille turque l'acheta, et offrit pour lui deux charges d'or. Comme
elle était partie pour aller chercher la somme, le diable amène une veuve
turque, la veuve de Djafer-Bey, qui offre pour lui trois charges d'or, avec
trois chevaux pour les porter. La fille turque s'emporte en malédictions:
«Emmène l'esclave, femme de Djafer Bey[7], et puisses-tu ne pas l'avoir
longtemps: une nuit seulement ou deux!»
La veuve emmène l'esclave cher-acheté[8] et le conduit à sa blanche
maison. Elle apporte de l'eau et du savon et, après avoir lavé le jeune
Grouïtza, elle l'habille et lui sert un magnifique souper. Grouïtza
s'assied et mange son repas, mais la Turque ne peut y toucher, ne songeant
qu'à regarder l'adolescent; puis, le souper fini, elle étend un lit
délicat, et Grouïtza se couche avec elle sur le matelas.
Le matin, quand le jour parut, la femme de Djafer-Bey se leva de bonne
heure et apporta de beaux habits, dont elle vêtit le jeune Grouïtza. Sur
les épaules elle lui passa une chemise d'or fin jusqu'à la ceinture, et,
à partir de la ceinture, de soie blanche, par-dessus la chemise, un dolman
vert, etc., etc.[A]
[Note A: Je crois inutile de traduire les trente vers ou environ dans
lesquels le poëte décrit avec complaisance, et en épuisant toutes les
formules du luxe et de la richesse, le costume et les armes du haïdouk,
sans doute afin de rendre plus piquant le tour joué à la trop sensible
veuve turque.]
Alors Grouïtza l'adolescent commence à se pavaner; il descend de la
maison élancée, et se promène, en croisant les bras, dans la cour.
La veuve de Djafer-Bey le regarde par la fenêtre, du haut de la blanche
maison, puis elle l'appelle: «Mon seigneur, esclave cher-acheté, pourquoi
te promènes-tu d'un air si triste? Est-ce que tu regrettes les trois
charges d'or que pour toi j'ai données, ou les chevaux qui les portaient?
Ma maison est pleine de richesses et mes écuries toutes pleines de
chevaux: elles renferment trente coursiers et trente chevaux ordinaires;
tout cela était à Djafer-Bey, et tout cela aujourd'hui est à toi,
cher-acheté!» Et l'adolescent répondit: «Madame, femme de Djafer-Bey,
je ne regrette rien de cela; mais voici mon chagrin: quand je demeurais
chez mon père, j'allais à la chasse dans la montagne, tandis qu'ici je
ne connais personne (qui m'y accompagne).»--«Ne crains rien, esclave
cher-acheté, répliqua la veuve, j'ai trente habitants de Saraïevo qui
allaient avec Djafer-Bey; je dirai à mon domestique Ibrahim d'aller par
la ville les chercher, afin qu'ils t'accompagnent à la chasse dans la
montagne et la verte forêt. Là-bas est le Romania, où il y a et cerfs
et biches; je vais dire à l'esclave Hussein de préparer deux coursiers de
combat.» Tandis que Hussein équipait les chevaux, arrivèrent les trente
Saraïeviens. La veuve contemple l'esclave cher-acheté, elle l'équipe
dans la blanche maison, puis elle lui dit: «Écoute, esclave cher-acheté,
va-t'en dans la dépense, prends-y des jaunes ducats et fais un présent
aux jeunes Saraïeviens, lorsqu'ils t'aideront à rapporter le gibier.»
Grouïtza court à la dépense; le haïdouk était alléché par les
ducats, il en emplit ses poches et ses bottes jaunes. La veuve, cependant,
dit aux Saraïeviens: «Écoutez, vous autres: veillez sur mon esclave
cher-acheté mieux encore que sur Djafer-Bey.»
Grouitza descend de la blanche maison, il monte sur un cheval blanc plein
d'ardeur, qu'il lance à travers la ville; et, à le voir, on eût dit le
diable à califourchon sur un autre diable, tant le haïdouk avait l'air
fier sur son cheval blanc, qui sous ses pieds faisait voler les pierres
et en frappait les khans et les boutiques. «Dieu clément, la grande
merveille! disaient les jeunes Saraïeviens; heureuse la veuve; elle
a trouvé un meilleur mari que le premier, que Djafer-Bey!» Ils
s'avancèrent vers le Romania, et quand ils furent près de la montagne,
on y entendait bramer les cerfs et les biches. «Seigneur, esclave
cher-acheté, dirent les trente Saraïeviens, voici un cerf et une biche
qui brament.» Mais le jeune Grouïtza leur répondit: «Fous que vous
êtes! ce n'est ni un cerf ni une biche, mais ce sont Novak et Radivoï,
et moi je suis Grouïtza l'adolescent.» Puis il frappe de l'étrier son
cheval blanc, qui s'élance sur la plaine unie. Les jeunes Saraïeviens
restèrent en repos; il n'en fut pas ainsi de Hussein, l'esclave; mais,
en s'écriant: «Arrête, infâme! tu n'échapperas point, et je ne te
laisserai pas emmener ce cheval ni emporter les habits de Djafer-Bey,»
il tire son sabre forgé. Il est vrai, qu'il voulait l'atteindre, mais
Grouïtza ne voulut pas fuir, et, faisant retourner le cheval plein
d'ardeur, il tira le sabre de Djafer-Bey. Il attendit l'esclave Hussein,
le frappa sur l'épaule droite et le coupa en deux jusqu'à la selle de
guerre, la selle de guerre jusqu'au blanc coursier, et le blanc coursier
jusqu'à la terre noire; et même dans la terre il pénétra un peu. En ce
moment parut Starina Novak: «Bravo, cria-t-il, jeune Grouïtza! Lorsque
j'avais ton âge, c'est ainsi que je frappais.» Hussein reste sur la
place, agitant les pieds; Grouïtza s'éloigne en chantant et va rejoindre
Novak; il baise son oncle au visage et baise la main de son père; puis
il pousse son cheval blanc, et, tenant son fusil de la main droite, il
s'enfonce dans la verte montagne.