STARINA NOVAK ET LE KNÈZE BOGOÇAV.

Novak et Radivoï boivent du vin aux bords de la Bosna, la froide rivière,

chez le knèze Bogoçav. Quand de vin ils se furent rassasiés, le knèze

Bogoçav tint ce discours: «Frère Starina Novak, dis franchement, et que

bien t'en advienne! comment tu t'es fait haïdouk; quelle nécessité t'a

poussé à te rompre le col, à courir la montagne, en faisant le méchant

métier du haïdouk, et cela, quand tu es vieux et que ton temps est

passé?» Starina Novak lui répondit: «Frère, knèze Bogoçav, puisque

tu le demandes, je vais te le dire franchement: c'est une dure nécessité

qui m'a poussé. Peut-être le sais-tu et t'en souviens-tu, quand Irène

bâtit Smederevo, je fus appelé à la corvée. Trois ans je travaillai,

traînant bois et pierres, avec mon chariot et mes boeufs, et pour ces

trois années pleines, je ne reçus ni un dinar, ni un para; je ne gagnai

(seulement) point pour mes pieds d'_opanaks_! Et cela, frère, je l'eusse

encore pardonné; mais quand elle eut bâti la forteresse de Smederevo,

elle commença à construire des maisons, à en dorer les portes et les

fenêtres, et elle établit sur le pays un impôt, par chaque maison, de

trois litras d'or. Cela fait, frère, trois cents ducats! Qui avait du bien

payait, et qui payait restait. Pour moi, j'étais un pauvre homme; je pris

la pioche avec laquelle j'avais fait la corvée, et je partis pour me

faire haïdouk; mais, ne pouvant me tenir dans le bas pays, dans les

États d'Irène la maudite, je m'enfuis de l'autre côté de la Drina, et

m'enfonçai dans la rocheuse Bosnie.

«Comme j'arrivais près du Romania, j'aperçus une noce turque. Tous les

invités passèrent tranquillement; seul, le fiancé turc resta en

arrière sur son grand cheval bai, et ne voulut point passer en paix, mais,

allongeant son fouet à trois lanières et garni de trois boules de cuivre,

il m'en frappa sur les épaules. Trois fois je lui donnai le nom de frère

en Dieu:--Je t'en supplie (lui dis-je), fiancé turc, par la fortune et les

exploits, par le bonheur et la joie que je te souhaite, laisse-moi et passe

ton chemin en paix; tu vois que je ne suis qu'un pauvre homme.--Le Turc ne

voulait point s'éloigner et commençait à me frapper plus fort et à me

faire mal. Une violente colère me prit, et, levant la pioche de dessus mon

épaule, j'en frappai le Turc sur son cheval. Si faiblement que je l'eusse

frappé, il tomba à l'instant, et moi, sautant sur lui, je lui assénai

encore et deux et trois coups, jusqu'à ce que je l'eusse séparé de son

âme. Je fouilla de la main ses poches, où je trouvai trois bourses d'or,

que je mis dans ma poitrine. Je détachai le sabre de sa ceinture et le

passai autour de la mienne; je laissai auprès de lui ma pioche, afin que

les Turcs pussent l'ensevelir (le corps), puis je montai le cheval, et m'en

fus tout droit vers le Romania. Les conviés turcs voyaient cela; ils

ne voulurent pas même me poursuivre; ils ne le voulurent point ou ne

l'osèrent pas. Voici, depuis lors, quarante ans que je parcours le mont

Romania, et cela vaut mieux, frère, que ma maison, car je garde le passage

de la montagne, où j'épie les gens de Saraïevo; je leur enlève et

l'argent et l'or, et le drap et le velours splendide, et j'en habille

et moi et ma compagnie. Je sais poursuivre et fuir, et demeurer dans une

dangereuse embuscade, et, après Dieu, je ne crains personne!»

Poésies populaires Serbes Traduites sur les originaux avec une introduction et des notes · 第 65 / 205 题