NOTICE

J'ai choisi parmi les _pesmas_ qui concernent les haïdouks, non seulement

les plus intéressantes, mais celles aussi qui sont les plus propres à

faire connaître leur genre de vie, leurs moeurs et l'esprit du métier,

on pourrait presque dire de l'_institution_. Ainsi on les verra déserter

leurs familles et leurs demeures, et s'enfuir dans les montagnes, pour

échapper aux vexations des Turcs; faire leur coup prudemment (on pourrait

employer un autre mot) à l'abri des arbres ou des rochers; venir au

secours de leurs compatriotes opprimés (que d'ailleurs ils ne se faisaient

pas faute de piller, surtout dans les derniers temps); se rassembler vers

la Saint-Georges, «alors que la forêt s'est revêtue de feuilles et la

terre d'herbe et de fleurs, et que les loups hurlent dans la montagne;»

se séparer à la fin de l'automne pour regagner leurs quartiers d'hiver,

tirer vengeance des _yataks_ ou recéleurs qui ont trahi et livré leurs

compagnons; boire toujours «du vin dans la verte forêt,» et s'étudier

à mourir dans les tourments sans se plaindre. Pour faire mieux connaître

encore cette dangereuse confraternité, j'ajouterai quelques détails

empruntés à M. Vouk (_Dictionnaire serbe_, au mot HAIDOUK)

«Notre nation, dit cet écrivain, est persuadée--et elle exprime

cette croyance dans ses chants--que l'existence des haïdouks a été

le résultat de la violence et des injustices des Turcs. Admettons que

quelques-uns d'entre eux le soient devenus sans y être contraints par la

nécessité, poussés par le désir de porter des habits et un équipement

à leur convenance ou d'exercer une vengeance particulière, il n'en est

pas moins hors de doute que plus le pouvoir ottoman a été doux et humain,

moins il y a eu de haïdouks, et plus il s'est montré inique et cruel,

plus leur nombre a été grand, et de là vient qu'il y a eu parfois

parmi eux des gens fort honorables et même, à l'origine de la domination

turque, on a compté dans leurs rangs des seigneurs et des gentilshommes de

distinction.

Il est vrai que beaucoup ne se font point haïdouks dans l'intention de

faire le mal, mais quand une fois un homme, surtout sans éducation, se

sépare de la société et s'affranchit de toute autorité, il est bientôt

entraîné par la contagion de l'exemple, c'est ainsi que les haïdouks

font du mal à leurs compatriotes qui les aiment en comparaison des Turcs

et les plaignent, et c'est encore aujourd'hui faire à un haïdouk la plus

grande injure et le plus mortel outrage, que de le traiter de _lepov_ et de

_pèrjibaba_ (bandit et chauffeur).

Le costume des haïdouks de notre temps en Serbie se composait

généralement de culottes de drap bleu, de bas et de sandales (_opantzi_),

d'un gilet et d'une veste aussi de drap, quelques-uns même portaient un

_dolama_ (longue tunique sans manches), vert ou bleu, et par-dessus le

tout, un manteau. Pour coiffure, ils avaient ou un bonnet conique, ou le

fez, ou les bonnets de soie nommés _kitienkas_, garnis de houppes qui leur

pendaient d'un côté sur l'épaule et qui étaient presque exclusivement

à leur usage. Ils aimaient surtout à porter sur la poitrine une espèce

de plastron (_toka_) en argent, et ceux qui n'avaient pas le moyen de s'en

procurer le remplaçaient par de larges monnaies d'argent. En fait d'armes,

ils avaient chacun un long fusil, deux pistolets et un grand couteau.

«Sous la domination ottomane, il y avait en Serbie, presque dans chaque

district, un officier turc nommé _boulioubacha_, ayant sous ses ordres un

certain nombre de pandours serbes et turcs, et chargés de poursuivre les

haïdouks[A]. Quelquefois, lorsque ceux-ci se montraient en grand nombre et

commettaient des meurtres et des vols fréquents, les Turcs mettaient toute

la population sur pied pour leur donner la chasse. Quand la battue n'avait

point de résultat, les Turcs avaient recours au _teftich_, c'est-à-dire

que quelque fonctionnaire se mettait à parcourir le pays avec un nombre

d'hommes assez considérable, et qu'au moyen de la prison, des coups

et d'amendes, il contraignait les _kmètes_ (chefs des villages) et

les parents des haïdouks à chercher les recéleurs et à capturer les

haïdouks eux-mêmes; mais hors le cas de _teftich_, les parents des

haïdouks aussi bien que leurs femmes et leurs enfants n'étaient

inquiétés par personne, et vivaient au contraire en paix dans leurs

maisons.

[Note A: Ce mode de battue s'est conservé dans la Principauté dont

les lois pénales ont un caractère de sévérité draconienne. Dès que

l'autorité a connaissance d'un haïdouk, ce qui signifie plus qu'un bandit

ordinaire, elle convoque, exactement comme quand il s'agit d'un loup, les

paysans de la localité, quelquefois en très-grand nombre, qui, sous le

commandement du _natchalnik_ ou du capitaine du district, procèdent à

la battue (_haika_). Si le haïdouk, à la première sommation, refuse de

mettre bas les armes et de se rendre, on tire dessus immédiatement.]

Lorsqu'un haïdouk se lasse du métier, il se rend, c'est-à-dire

qu'il mande aux kmètes de lui obtenir du pacha une lettre de pardon

(_bourountia_), après quoi il reparaît en public, et personne dès lors

n'oserait parler en sa présence de ce qu'il a fait étant haïdouk. Dans

cette situation, ils deviennent le plus souvent pandours, car ils ont perdu

l'habitude des travaux agricoles, il n'y a du reste que les fonctions de

kmète qu'ils ne puissent pas remplir.

«Les haïdouks ont de la religion, ils jeûnent et prient Dieu comme tout

le monde, et quand les Turcs en conduisent quelqu'un au pal, et qu'on lui

offre la vie sauve s'il consent à se faire musulman, pour réponse il

injurie Mahomet, en ajoutant. «Bah! est-ce qu'après tout il ne faut pas

mourir!»

«Ils se regardent tous comme de grands héros, aussi ne se fait guère

haïdouk que celui qui peut compter sur soi même. Quand ils sont pris et

qu'on les conduit au supplice, ils chantent à pleine tête pour montrer

qu'ils font peu de cas de la vie.»

J'ajoute que cet article, écrit il y a près de quarante ans (en 1818),

bien que parfois mis au présent, était dès lors de l'histoire.

Poésies populaires Serbes Traduites sur les originaux avec une introduction et des notes · 第 61 / 205 题