Marko Kralievitch était parti de bonne heure, un dimanche; avant le lever
du soleil, il était au pied du mont Ourvina. Tandis qu'il le gravissait,
Charatz, sous lui, commença à glisser, à glisser et à verser des
larmes. Cela causa à Marko un grand trouble: «Qu'est cela, Charatz?
dit-il; qu'est-ce, mon bon cheval? Voilà cent cinquante années que
nous sommes ensemble; jamais encore tu n'avais bronché, et voilà que tu
commences à broncher et à verser des larmes! Dieu le sait, il n'arrivera
rien de bon; il va y aller de quelque tête, soit de la tienne, ou de la
mienne.»
Marko ainsi discourait, quand la Vila s'écrie du milieu de la montagne,
appelant Marko: «Mon frère, dit-elle, Marko Kralievitch, sais-tu pourquoi
ton cheval bronche? Charatz s'afflige sur son maître, car vous allez
bientôt vous séparer.» Mais Marko répond, à la Vila: «Blanche Vila,
puisse ton gosier devenir muet! Comment pourrais-je me séparer de Charatz,
quand j'ai parcouru la terre à ses côtés, que je l'ai visitée de l'est
à l'ouest, et qu'il ne s'y trouve point un meilleur coursier ni un héros
qui l'emporte sur moi? Je ne pense point quitter Charatz tant que ma tête
sera sur mes épaules.--Mon frère, reprend la blanche Vila, personne ne
t'enlèvera Charatz; et pour toi, tu ne peux mourir, ni de la main d'un
guerrier, ni sous les coups du sabre tranchant, de la massue ou de la
lance de guerre; car tu ne crains sur la terre aucun guerrier. Mais tu
dois mourir, Marko, de la main de Dieu, l'antique tueur. Si tu ne veux
me croire, quand tu seras au sommet de la montagne, regarde de droite à
gauche; tu verras deux pins élancés, qui surpassent en hauteur la forêt
que pare leur vert feuillage. Entre eux est une fontaine. Pousse de ce
côté Charatz, et, mettant pied à terre, attache-le à un des pins;
ensuite penche-toi au-dessus de la fontaine, et dans l'eau tu apercevras
ton visage, et tu verras quand tu dois mourir.»
Marko obéit à la Vila. Quand il fut au sommet de la montagne, il tourna
ses regards de droite à gauche et aperçut les deux pins élancés, qui
surpassaient en hauteur la forêt, que parait leur vert feuillage. Il
poussa de ce côté son cheval, et, mettant pied à terre, il l'attacha à
un des pins; après quoi il se pencha au-dessus de la fontaine, et, dans
l'eau, considéra son visage; et, quand il eut considéré son visage, il
connut quand il devait mourir, et, versant des pleurs, il se mit à
dire: «Monde menteur! ô ma belle fleur! tu étais beau, et moi, je t'ai
parcouru peu de temps! peu de temps: trois cents années! Le moment est
venu où je vais me séparer du monde.»
Marko alors tire son sabre de sa ceinture, et s'avance vers son cheval, et
d'un coup abat la tête de Charatz, de crainte qu'il ne tombe aux mains
des Turcs, et qu'il ne fit pour eux la corvée et ne portât l'eau dans
les seaux; et, quand il eut ainsi tué son cheval, il l'enterra mieux qu'il
n'avait enterré son frère André.
Il brisa en quatre son sabre tranchant, de peur qu'il ne tombât aux mains
des Turcs, et qu'ils ne s'enorgueillissent en portant ce qui leur serait
resté de Marko, et que les chrétiens ne le maudissent. Son sabre
tranchant brisé, il rompit en sept sa lance de guerre et la jeta dans les
branches des pins; puis, de la main droite, saisissant sa masse noueuse, il
la précipita du haut de l'Ourvina dans la mer grise et profonde, en disant
ces mots: «Alors que cette masse sortira de la mer, tous les enfants (à
naître) seront nés!»
Quand Marko se fut ainsi défait de ses armes, il tira de sa ceinture un
papier où rien n'était écrit, et il traça cette lettre: «Quiconque,
passant par l'Ourvina, arrivera à la fraîche fontaine entre les pins et y
trouvera le hardi Marko, qu'il sache que Marko est mort. Sur lui sont trois
mesures d'or, et quel or! tous jaunes ducats. Je lui en accorde une mesure,
afin qu'il ensevelisse mon corps; (j'en donne) une autre mesure pour orner
les églises, et la troisième aux manchots et aux aveugles, afin que les
aveugles aillent par le monde et qu'ils chantent et célèbrent Marko.»
La lettre terminée, il la plaça sur une branche de pin, où on pouvait
l'apercevoir du chemin, et, ayant jeté l'encrier d'or dans la fontaine,
il ôta son dolman vert; l'étendit sur l'herbe en-dessous d'un pin; se
signant, il s'assit sur le dolman, rabattit le bonnet de martre sur ses
yeux, se coucha et ne se releva plus.
Marko mort resta au bord de la source, de jour en jour toute une semaine.
Quiconque par le chemin passait et voyait Marko Kralievitch le croyait
endormi et faisait un long détour, de peur de l'éveiller. Où est le
bonheur, là aussi est le malheur, et, là où est le malheur, il y a aussi
du bonheur; et ce fut une bonne fortune qui amena l'igoumène Vaço, de la
blanche église de Vilindar, sur la sainte montagne[21], avec son diacre
Isaïe. Quand l'igoumène aperçut Marko, il fit signe de la main au
diacre: «Doucement, mon fils (dit-il), de crainte que tu ne le réveilles;
car Marko, troublé dans son sommeil, est enclin au mal, et il pourrait
nous tuer tous les deux.» Pourtant le moine, le regardant dormir, vit
au-dessus de lui la lettre, et il la parcourut, et la lettre lui apprit
que Marko était mort. Alors il descendit de cheval et toucha le hardi
guerrier, mais il y avait longtemps qu'il n'était plus. Les larmes coulent
des yeux de l'igoumène Vaço, tant il regrette Marko. Il lui ôte sa
ceinture avec les trois mesures d'or, et l'attache autour de son corps.
Puis, songeant où il enterrera Marko, il prend cette résolution. Sur son
cheval il charge le corps sans vie, et le porte sur le rivage de la mer.
Avec lui il s'assied dans une barque, le conduit droit à la montagne
sainte, et le transporte à l'église de Vilindar. Là il lit sur Marko
les prières qui conviennent à un mort, puis dépose le corps en terre au
milieu de la blanche église. Là où le vieillard avait enseveli Marko, il
ne lui éleva aucun monument, afin que l'on ne reconnût point sa tombe et
que ses ennemis ne pussent y exercer de vengeance.