La mère de Marko Kralievitch lui demandait: «Comment, mon fils, bâtis-tu
tant de pieux édifices? As-tu donc commis de si grands péchés envers
Dieu, ou acquis tant de biens sans peine?--Ma vieille mère, lui répondit
Marko de Prilip, un jour que j'étais dans le pays des Maures[17], je me
levai de bonne heure pour aller à la citerne y abreuver mon Charatz. Or,
quand j'arrivai à la citerne, il y avait là douze Maures. Je voulus,
avant mon tour abreuver Charatz, mais ils s'y opposèrent, et une querelle,
ma mère, s'éleva entre nous. Ayant pris ma masse, j'en frappai un noir
Arabe, moi un seul, et les onze autres me (frappèrent); moi deux et les
dix autres me (frappèrent)[A]. Les six (restant) vinrent à bout de moi,
me lièrent les mains derrière le dos, et me menèrent au roi des Maures.
Le roi me fit jeter au fond d'un cachot, et j'y languis pendant sept ans.
Quand l'été était venu, ou quand l'hiver était arrivé, par ceci seul
je le savais: c'est quand les filles jouant avec des balles de neige, m'en
lançaient, ou en été se jetaient des rameaux de basilic. Lorsque la
huitième année commença, ce n'était plus la prison qui me pesait, mais
j'étais tourmenté par la fille du roi des Maures qui, venant soir et
matin, me criait par le soupirail du cachot: «Ne te laisse point pourrir,
Marko, dans ta prison, mais engage-moi solennellement ta foi, que tu me
prendras pour femme, et je te délivrerai de prison; je tirerai ton bon
Charatz de la cave (où il est enfermé), et je prendrai des jaunes ducats,
autant, pauvre Marko, que tu pourras le désirer.» Me voyant, ma mère,
dans cette nécessité, j'ôtai mon bonnet, le plaçai sur mes genoux,
puis je jurai (m'adressant) à ce bonnet: Sur ma foi! je ne t'abandonnerai
point; sur ma foi! je ne te tromperai pas, et le soleil manquant à
la sienne, n'échauffât-il plus (la terre), hiver comme été, je ne
manquerai point à ma foi. Ainsi la Mauresque crut que c'était à elle que
j'avais fait ce serment.
[Note A: Ainsi jusqu'à six.]
«Un soir, la nuit tombée, elle m'ouvrit la porte du cachot, me fit
sortir, et m'amena l'ardent Charatz, et pour elle un meilleur coursier
encore: tous deux avec des bissacs pleins de ducats. Elle m'apporta un
sabre forgé, et montés sur nos chevaux, nous partîmes et traversâmes
le pays des Maures. Un matin, le jour se levait, je m'étais assis pour
reposer quand la fille maure me saisit et m'entoura de ses noirs bras.
Lorsque je vis, ma mère, ce noir visage avec ces dents blanches, cela me
fit horreur. Je tirai mon sabre, et l'en frappai à la ceinture, tant que
le sabre la traversa, je remontai sur mon Charatz pendant que la tête
de la Mauresque parlait encore (disant): «Mon frère en Dieu, Marko
Kralievitch, ne m'abandonne pas! Voilà comment, ma mère, j'ai péché
envers Dieu, et pourquoi du grand bien que j'ai acquis, je fais bâtir tant
de pieux édifices.»