Deux pobratimes traversaient à cheval la belle ville de Tzarigrad: l'un
était Marko Kralievitch, et l'autre le bey Kostadin. Or Marko se mit à
dire: «Mon frère, bey Kostadin, voici que je sors de Tzarigrad: il se
pourrait que je rencontrasse un importun qui me défiât au combat, aussi
veux-je feindre d'être gravement malade, d'un dangereux mal, la terrible
dyssenterie.» Marko donc prit l'air d'un malade sans maladie, mais par
grande prudence, il se pencha sur le bon Charatz, jusqu'à toucher la
selle, et ainsi sortit de Tzarigrad.
Marko fit une bonne rencontre, celle d'Alil-Aga, l'homme du sultan,
suivi de trente janissaires; et l'aga dit à Marko: «O héros, Marko
Kralievitch, viens nous mesurer, lancer des flèches; et si Dieu et la
fortune le veulent et qu'aujourd'hui tu tires mieux que moi, je t'abandonne
ma blanche maison et les richesses qu'elle renferme, avec la Turque, ma
fidèle épouse. Si c'est moi qui sur toi l'emporte, je ne demande ni ta
maison ni ta femme, je veux aussitôt te pendre, et devenir maître
du vaillant Charatz.» Mais voici ce que lui répondit le Kralievitch:
«Laisse-moi en paix, Turc maudit, ce n'est pas à moi d'aller jouter avec
toi, moi qui suis pris d'un mal dangereux, la terrible dyssenterie; je ne
puis même me tenir à cheval, comment irais-je tirer des flèches.» Mais
le Turc ne se décourage point; il saisit Marko par le pan droit de son
dolman; Marko tire un couteau de sa ceinture, et coupe le pan droit du
dolman: «Va-t'en, misérable (lui crie-t-il), et sois maudit.» Mais le
Turc ne se décourage point, et il saisit le pan gauche du dolman;
Marko tire le couteau de sa ceinture, et coupe le vêtement: «Va-t'en,
misérable, que Dieu t'extermine!» Le Turc ne veut encore en démordre, et
saisit la bride de Charatz, la bride de la main droite, et de la gauche la
poitrine de Marko. Le héros s'emporte comme un feu ardent: il se dresse
sur le vaillant Charatz, en lui serrant court la bride, tant que Charatz
danse comme un furieux, et que cheval et cavalier bondissent; puis il
appelle le bey Kostadin: «Cours, frère, à ma maison, et apporte-moi une
flèche tartare, garnie de neuf plumes de faucon; pour moi, je vais avec
l'aga, chez le kadi, afin que dans son tribunal il confirme notre accord et
que plus tard il n'y ait point de querelle.»
Le bey s'éloigne, et Marko se rend avec l'aga chez le kadi. En entrant,
Alil-Aga, l'homme du sultan, ôte ses pantoufles, et va s'asseoir près du
kadi, auquel il glisse douze ducats sous les genoux. «Efendi, voici des
ducats, ne juge point en faveur de Marko.» Mais Marko comprenait le turc;
il n'avait point de ducats, mettant donc sa masse au travers de ses genoux:
«Écoute, dit-il, Kadi-Efendi, rends-moi une juste sentence, car tu vois
cette masse aux noeuds dorés; si j'allais t'en frapper, il ne te faudrait
plus d'emplâtre, tu oublierais aussi ton tribunal, et tu ne verrais plus
de ducats.» Un frisson s'empare de l'Efendi, à voir la masse aux noeuds
dorés, il rend sa sentence, tandis que les mains lui tremblent.
Quand ils partirent pour le _meidan_, l'aga avait trente janissaires, et
Marko n'était suivi de personne, que de quelques Grecs et Bulgares. En
arrivant, Alil-Aga dit à Marko: «Deli-Bacha, allons, tire le premier,
tu te glorifies d'être un guerrier vaillant; tu te vantes, dans le Divan
impérial, de percer une pièce d'or, tandis qu'elle fend l'air.»--«Oui,
Turc, lui répond le Kralievitch, je suis un guerrier vaillant; mais tu as
le pas sur moi, car à vous appartient la seigneurie et l'empire; et pour
la joute, tu as le pas sur moi, car c'est toi qui m'as défié; tire donc
le premier.»
Le Turc décoche une blanche flèche, il la décoche, puis on mesure la
distance, elle avait franchi cent vingt _archines_; Marko tire une blanche
flèche, et l'envoie à deux cents archines[A]. Là-dessus Kostadin arrive,
apportant la flèche tartare, garnie de neuf plumes de faucon. Marko la
décoche, et le trait s'enfonce dans la poussière et la brume, où les
yeux ne peuvent pas la suivre, et comment mesurer la distance en archines!
Le Turc commence à fondre en larmes, et à implorer Marko: «Mon frère
en Dieu, Marko Kralievitch, par le Dieu très-haut et par saint Jean, par
votre belle religion! à toi ma blanche maison, et la Turque, mon
épouse fidèle, mais grâce, frère, ne me pends point.--Le Dieu vivant
t'anéantisse, Turc! comment m'appelles-tu frère, toi qui me donnes ta
femme? Mais de ta femme je n'ai pas besoin. Ce n'est point chez nous comme
chez les Turcs, la femme d'autrui est comme une soeur. J'ai dans ma maison
une épouse fidèle, Iélitza, une noble dame; et je te pardonnerais tout,
frère, si tu n'avais gâté mon dolman, il faut que tu me donnes trois
charges d'or, pour que je fasse réparer les pans de mon habit.» Le Turc
saute de joie et de ravissement, il entoure de ses bras le Kralievitch, il
le baise, puis l'emmène à sa riche maison.
[Note A: L'épreuve se renouvelle deux fois encore, toujours à l'honneur
de Marko.]
Là pendant trois jours il le fêta, lui donna les trois charges, et la
dame, en cadeau, ajouta une chemise brochée d'or, et avec la chemise un
mouchoir broché d'argent; puis il lui donna ses trente janissaires, pour
l'accompagner jusqu'à sa maison. Et de ce jour, ils gardèrent (ensemble)
le pays pour l'illustre tzar. Partout où il y avait une attaque sur la
frontière, Alil-Aga la repoussait avec Marko; partout où se prenaient des
cités, c'était Alil-Aga qui s'en emparait avec Marko.