Deux pobratimes traversaient ensemble la belle montagne du Mirotch, l'un
était Marko Kralievitch, l'autre le voïvode Miloch. Ils poussent de front
leurs bons chevaux, de front portent leurs lances de guerre, et, de joie de
se voir, ils baisent mutuellement leur blanc visage. Puis Marko sur Charatz
sent le sommeil qui le gagne, et il dit à son compagnon: «Mon frère,
voïvode Miloch, un lourd sommeil m'accable, mets-toi à chanter et
divertis-moi.» Mais Miloch, le voïvode, lui répond: «Marko, mon frère,
volontiers je chanterais, mais j'ai bu cette nuit beaucoup de vin avec la
Vila Ravioïla, et la Vila m'a menacé, si elle m'entend chanter jamais, de
me percer de ses flèches et la gorge et le coeur.--Chante, frère, reprend
Marko, et n'aie point peur d'une Vila, tant que je suis là, moi Marko
Kralievitch, avec mon fortuné Charatz et ma masse[8] d'or.»
Alors Miloch commence, il entonne un chant à la louange de nos anciens et
illustres rois; il raconte comment dans la Macédoine la fortunée chacun
d'eux a fondé de pieux édifices[9]. Le chant plut à Marko, et s'appuyant
sur le pommeau de la selle il s'endormit, tandis que Miloch chantait.
Ravioïla la Vila entend Miloch, et à mesure qu'il chante elle répond;
mais Miloch a une voix plus belle que celle de la Vila, elle s'en irrite,
s'élance de la cime du Mirotch, et saisissant un arc et deux flèches,
de l'une elle frappe Miloch à la gorge, de l'autre elle perce son coeur
vaillant. «Hélas! ma mère! Malheur, Marko, mon frère en Dieu! Malheur,
frère, la Vila m'a frappé! ne te l'avais-je pas dit que je ne devais pas
chanter dans la montagne du Mirotch!»
En sursaut Marko s'éveille, il saute à bas de son cheval pie, puis,
serrant fortement les sangles de Charatz, il l'embrasse et le baise:
«Malheur, Charatz, toi mon aile droite! atteins-moi Ravioïla la Vila
et je te poserai des fers d'argent pur, d'argent pur et d'or fondu; je te
couvrirai de soie jusqu'au genou, avec des glands qui pendront du genou
jusque sur les sabots; je mêlerai de l'or à ta crinière et je l'ornerai
de perles menues. Mais si tu n'atteins point la Vila, je veux t'arracher
les deux yeux et te briser les quatre jambes, puis te laisser ici pour
que tu te traînes de sapin en sapin, comme moi, Marko, privé de mon
pobratime.»
Il se jette sur le dos de Charatz, puis s'élance à travers le Mirotch. La
Vila fuit vers le sommet de la montagne, le cheval galope sur le versant,
sans voir ni entendre la Vila. Dès qu'il l'a aperçue, il bondit en l'air
de trois longueurs de lance et de quatre en avant, puis bientôt il atteint
la Vila. Quand elle se voit dans cette extrémité, la pauvrette s'envole
vers le ciel et jusque sous les nues, mais Marko de sa masse abat des
branches à foison et il atteint entre les épaules la blanche Vila, qui
tombe sur la terre noire, puis il commence à la frapper de sa masse; il la
retourne à droite et à gauche et la frappe encore. «Pourquoi, Vila, que
Dieu fasse périr! pourquoi as-tu percé d'une flèche mon frère? Donne
des herbes à ce héros ou tu ne porteras pas longtemps ta tête.»
La Vila commence à l'appeler frère en Dieu: «Mon frère en Dieu, Marko
Kralievitch! mon frère en Dieu très-haut et en saint Jean! laisse-moi
vivante aller dans la montagne cueillir des herbes, afin que je guérisse
les blessures de ce héros.» Le nom de Dieu touche Marko, il sent de la
compassion dans son coeur vaillant; il laisse la Vila vivante aller dans la
montagne y cueillir des simples; elle cueille des simples et répond à de
fréquents appels: «Je viens, mon frère en Dieu.» Sa moisson faite dans
le Mirotch, elle guérit les blessures du héros; le gosier (la voix) de
Miloch maintenant est plus beau, plus beau qu'il n'a jamais été, et son
coeur de héros plus ferme, plus ferme que jamais il ne fut.
La Vila s'enfonce dans les cimes du Mirotch pendant que Marko s'éloigne
avec son frère: ils vont vers Poretch, sur la frontière, et après avoir
guéé la rivière du Timok, auprès du grand village de Breg, ils se
dirigent vers Vidin. Pour la Vila, elle disait au milieu de ses compagnes:
«Écoutez, Vilas, ne percez jamais de vos flèches les héros dans la
montagne, tant qu'il sera bruit de Marko Kralievitch, de son indomptable
Charatz et de sa masse d'or. Que n'ai-je pas eu, pauvrette, à souffrir de
lui! et à peine ai-je pu sauver ma vie.»