Il y a quatre camps dressés dans la vaste plaine de Koçovo près de
la blanche église de Samodréja: l'un de ces camps est celui du roi
Voukachine, le second celui du despote Ougliécha, le troisième au
voïvode Goïko, et le dernier au tzarévitch Ouroch[2]. Ces princes se
disputent le trône, ils veulent s'ôter la vie, et se percer de leurs
poignards d'or, ne sachant à qui est l'empire. Le roi Voukachine dit: «Il
est à moi;»--le despote Ougliécha: «Non, mais à moi;»--le voïvode
Goïko: «C'est à moi qu'il appartient». Pour le tzarévitch Ouroch, il
se tait, l'enfant ne dit rien, car il n'ose devant les trois frères, les
trois Merniavtchévitch. Le roi Voukachine écrit une lettre, et envoie
un messager à Prizren, la blanche forteresse, vers le protopope Nedélko,
l'invitant à se rendre à Koçovo, pour dire à qui est l'empire; c'est
lui qui avait confessé et fait communier le glorieux tzar défunt[3],
et qui avait en ses mains les lettres impériales[A]. Tous les quatre
écrivent des lettres, et font partir d'ardents messagers, l'un à l'insu
de l'autre.
[Note A: Chacun des trois autres princes écrit de même une lettre, et
l'expédie pour la même destination.]
Les quatre _tchaouchs_ se rencontrent à Prizren, la blanche cité, devant
la demeure du protopope Nedélko, mais le prêtre n'y était point, il
était à l'église à dire les matines, les matines et la messe. Arrogants
messagers, insolents des insolents! ils ne voulurent point descendre de
leurs chevaux mais ils les poussèrent dans l'église, et faisant claquer
leurs fouets tressés, ils en frappèrent le prêtre Nedélko: «Allons
vite (crièrent-ils), allons vite à Koçovo, pour que tu y déclares
à qui est l'empire; car c'est toi qui as confessé et fait communier le
glorieux tzar, et qui as en tes mains les lettres impériales[4]: viens,
si tu ne veux sur l'heure perdre la tête!» Les larmes coulent des yeux
du prêtre tandis qu'il leur dit: «Retirez-vous, arrogants des arrogants,
tandis que dans l'église nous célébrons l'office divin! on saura à qui
appartient la couronne.» Alors ils s'éloignèrent, et quand, l'office
divin terminé, on fut sorti devant l'église, ainsi parla le protopope:
«Mes enfants, vous quatre messagers, j'ai confessé l'illustre tzar et lui
ai donné la communion; mais je ne l'ai point interrogé touchant l'empire,
mais bien sur les péchés qu'il avait commis. Allez vers la ville de
Prilip, à la demeure de Marko Kralievitch, mon élève; il a étudié
auprès de moi, et il a été scribe chez le tzar; il a en ses mains
les lettres impériales et sait à qui est la couronne. Conduisez-le à
Koçovo, il fera connaître la vérité, car Marko n'a peur de personne et
ne craint que le vrai Dieu.»
Les quatre tchaouchs s'éloignèrent et partirent pour Prilip. Arrivés
devant la blanche maison de Marko Kralievitch, ils en heurtèrent les
portes avec l'anneau, et au bruit la vieille Euphrosine appela son fils:
«Marko, mon cher enfant! qui frappe à la porte avec l'anneau? on dirait
que ce sont les tchaouchs de ton père.» Marko se leva et ouvrit la
porte, les messagers devant lui s'inclinèrent: «Dieu t'assiste, seigneur
Marko!» Et Marko les caressant de la main: «Soyez les bienvenus, leur
dit-il, mes chers enfants! Les preux Serbes sont-ils en bonne santé, ainsi
que les nobles tzars et rois?--Seigneur Marko Kralievitch, répondirent les
messagers en s'inclinant avec respect, tous sont en bonne santé, mais ils
ne sont point en paix: la discorde a divisé profondément nos seigneurs,
et à Koçovo, dans la vaste plaine, devant la blanche église de
Samodréja, ils se disputent l'empire; l'un à l'autre ils veulent s'ôter
la vie et se percer de leurs poignards d'or, et ne sachant à qui est le
trône, ils te mandent à Koçovo pour que tu le déclares.» Marko rentre
dans sa maison et appelle sa mère: «Euphrosine, ma chère mère, une
grave querelle a éclaté entre nos princes à Koçovo, dans la vaste
plaine, devant la blanche église de Samodréja; ils se disputent l'empire
et veulent l'un à l'autre s'ôter la vie en se perçant de leurs poignards
d'or, et ne sachant à qui est la couronne, ils me mandent à Koçovo pour
que je déclare à qui elle appartient.» Autant Marko avait à coeur la
vérité, autant sa mère l'exhorte à y rester fidèle. «Marko,
dit-elle, mon seul fils, que maudit soit le lait dont je t'ai nourri si
tu témoignais faussement, fût-ce pour ton père ou pour tes oncles; mais
parle conformément à la vérité divine: ne va pas, mon fils, perdre
ton âme; mieux vaudrait perdre ta tête que de charger ton âme d'un
péché.»
Marko s'équipa, lui et son cheval, puis il se jeta sur le dos de Charatz
et tous partirent vers Koçovo. Quand ils passèrent devant la tente
royale, Voukachine s'écria: «Bonheur à moi, par le Dieu clément! voici
mon fils Marko, il va déclarer que l'empire est à moi, et du père il
passera au fils.» Marko entend ces mots, mais il n'y répond rien; vers la
tente il ne tourne pas la tête. Le voïvode Ougliécha l'aperçoit et il
s'écrie: «Bonheur à moi! voici mon neveu, il va déclarer que l'empire
est à moi; dis, Marko, qu'il m'appartient, et tous deux nous régnerons
comme des frères.» Marko n'ouvre point la bouche et vers la tente ne
tourne pas la tête. Quand le voïvode Goïko l'aperçoit, il dit à son
tour: «Bonheur à moi! voici mon neveu, il va déclarer que l'empire est
à moi. Alors que Marko n'était qu'un faible enfant, je l'ai caressé
tendrement, je l'enveloppais dans la soie qui couvrait ma poitrine, comme
une belle pomme d'or; où que j'allasse à cheval, je le portais toujours
avec moi. Prononce, Marko, que l'empire est à moi, tu régneras le premier
(en rang) et je serai assis à tes genoux.»
Marko garde le silence et ne détourne point la tête, mais il pousse son
cheval droit vers la blanche tente du jeune Ouroch, et là il descend de
Charatz. Dès que le jeune Ouroch l'aperçut, il s'élança légèrement
de son divan de soie en disant: «Bonheur à moi! voici mon parrain, voici
Marko Kralievitch, il va prononcer à qui est l'empire.» Ils ouvrent les
bras; leurs poitrines se touchent; ils se baisent au visage; ces braves
s'enquièrent de leur santé[5], puis s'asseyent sur le divan de soie.
Un peu de temps ainsi se passe, puis le jour tombe et la nuit sombre
arrive. Le lendemain, quand l'aurore parut et que la cloche eut sonné
devant l'église, les princes se rendirent aux matines et assistèrent au
service, puis sortant du temple ils prirent place devant les portes, ils
mangèrent le sucre et burent la _rakia_[6]. Marko prit les anciens livres;
il les consulta et dit: «Mon père, ô roi Voukachine! est-ce trop
peu pour toi de ton royaume? est-ce trop peu? puisse-t-il rester sans
maître[A]! car c'est la couronne d'autrui que vous vous disputez.--Et toi,
mon oncle, despote Ougliécha! est-ce trop peu pour toi de ta _despotie_?
est-ce trop peu? puisse-t-elle rester sans maître! car c'est la couronne
d'autrui que vous vous disputez.--Et toi, mon oncle, voïvode Goïko!
est-ce trop peu pour toi de ta voïvodie? est-ce trop peu? puisse-t-elle
rester sans maître! car c'est la couronne d'autrui que vous vous disputez.
Voyez (sinon que Dieu ne vous voie point!) ce que dit cette lettre:
«L'empire est à Ouroch, de son père, il lui est descendu; à cet enfant
le trône appartient par héritage. Le tzar en expirant le lui a remis.»
[Note A: C'est-à-dire: puisses-tu en être dépouillé!]
Quand le roi Voukachine eut entendu ce discours, il s'élança de terre sur
ses pieds et tira son poignard d'or pour en percer son fils Marko. Marko se
mit à fuir devant son père, car il ne lui convenait pas de se battre avec
celui qui l'avait engendré; il se mit à fuir autour de l'église, de la
blanche église de Samodréja, et déjà il en avait fait trois fois le
tour, son père le poursuivant et sur le point de l'atteindre, quand une
voix sortit du sanctuaire: «Réfugie-toi dans le temple, dit-elle, Marko
Kralievitch! ne vois-tu pas que tu vas périr, périr de la main de ton
père, et cela pour la vérité du vrai Dieu?» Les portes s'ouvrirent,
Marko se précipita dans le temple, et sur lui elles se refermèrent. Le
roi se jeta sur les portes, de son poignard il frappa le bois, et du
bois le sang commença à couler. Alors le roi se repentit, et il dit ces
paroles: «Malheur à moi, par le Dieu unique! voici que j'ai tué mon fils
Marko.» Mais la voix reprit du sanctuaire: «Écoute, roi Voukachine, ce
n'est point ton fils Marko que tu as percé, mais un ange du Seigneur.»
Contre Marko le roi était violemment irrité, et il se mit à le maudire
avec rage: «Marko, mon fils, que Dieu t'extermine! Puisses-tu n'avoir ni
tombeau ni postérité, et puisse la vie ne pas te quitter que tu n'aies
servi le tzar des Turcs!»
Le roi le maudit, le tzar le bénit: «Marko, mon parrain, Dieu t'assiste!
Que ton visage brille dans le conseil! que ton épée tranche dans le
combat! qu'il ne se trouve point de preux qui l'emporte sur toi, et que ton
nom partout soit célébré, tant qu'il y aura un soleil et tant qu'il y
aura une lune!»
Ainsi avaient-ils dit, ainsi lui est-il arrivé.