En ce moment, Simon Giguet, qui venait d’achever ses courbettes
en paroles à tous les gens influents d’Arcis, et qui se regardait
comme sûr de son élection, vint se joindre au cercle qui entourait
Cécile et mademoiselle Mollot. La soirée était assez avancée. Dix
heures sonnaient. Après avoir énormément consommé de gâteaux, de
verres d’orgeat, de punch, de limonades et de sirops variés, ceux qui
n’étaient venus chez madame Marion, ce jour-là, que pour des raisons
politiques, et qui n’avaient pas l’habitude de ces planches, pour eux
aristocratiques, s’en allèrent d’autant plus promptement qu’ils ne se
couchaient jamais si tard. La soirée allait donc prendre un caractère
d’intimité. Simon Giguet espéra pouvoir échanger quelques paroles avec
Cécile, et il la regardait en conquérant. Ce regard blessa Cécile.
--Mon cher, dit Antonin à Simon en voyant briller sur la figure de son
ami l’auréole du succès, tu viens dans un moment où les gens d’Arcis
ont tort...
--Très tort, dit Ernestine à qui Cécile poussa le coude. Nous sommes
folles, Cécile et moi, de l’inconnu; nous nous le disputons!
--D’abord ce n’est plus un inconnu, dit Cécile, c’est un comte!
--Quelque farceur! répliqua Simon Giguet d’un air de mépris.
--Diriez-vous cela, monsieur Simon, répondit Cécile piquée, en face
à un homme à qui la princesse de Cadignan vient d’envoyer ses gens,
qui a dîné à Gondreville aujourd’hui, qui va passer la soirée chez la
marquise de Cinq-Cygne. Ce fut dit si vivement et d’un ton si dur, que
Simon en fut déconcerté.
--Ah! mademoiselle, dit Olivier Vinet, si l’on se disait en face ce
que nous disons tous les uns des autres en arrière, il n’y aurait plus
de société possible. Les plaisirs de la société, surtout en province,
consistent à se dire du mal les uns des autres...
--M. Simon est jaloux de ton enthousiasme pour le comte inconnu, dit
Ernestine...
--Il me semble, dit Cécile, que M. Simon n’a le droit d’être jaloux
d’aucune de mes affections... Sur ce mot accentué de manière à
foudroyer Simon, Cécile se leva; chacun lui laissa le passage libre, et
elle alla rejoindre sa mère qui terminait ses comptes au whist.
--Ma petite, s’écria madame Marion en courant après l’héritière, il me
semble que vous êtes bien dure pour mon pauvre Simon!
--Qu’a-t-elle fait, cette chère petite chatte! demanda madame
Beauvisage.
--Maman, M. Simon a souffleté mon inconnu du mot _farceur_.
Simon suivit sa tante, et arriva sur le terrain de la table à jouer.
Les quatre personnages dont les intérêts étaient si graves se
trouvèrent alors réunis au milieu du salon, Cécile et sa mère d’un côté
de la table, madame Marion et son neveu de l’autre.
--En vérité, dit Simon Giguet, avouez qu’il faut avoir bien envie de
trouver des torts à quelqu’un pour se fâcher de ce que je viens de dire
d’un monsieur dont parle tout Arcis et qui loge au _Mulet_...
--Est-ce que vous trouvez qu’il vous fait concurrence? dit en
plaisantant madame Beauvisage.
--Je lui en voudrais certes beaucoup, s’il était cause de la moindre
mésintelligence entre mademoiselle Cécile et moi, dit le candidat en
regardant la jeune fille d’un air suppliant.
--Vous avez eu, monsieur, un ton tranchant en lançant votre arrêt, qui
prouve que vous serez très despote, et vous avez raison; si vous voulez
être ministre, il faut beaucoup trancher...
En ce moment, madame Marion prit madame Beauvisage par le bras et
l’emmena sur un canapé. Cécile, se voyant seule, rejoignit le cercle où
elle était assise, afin de ne pas écouter la réponse que Simon pouvait
faire, et le candidat resta très sot devant la table où il s’occupa
machinalement à jouer avec les fiches.
--Il y a des fiches de consolation, dit Olivier Vinet, qui suivait
cette petite scène. Ce mot, quoique dit à voix basse, fut entendu de
Cécile, qui ne put s’empêcher d’en rire.
--Ma chère amie, disait tout bas madame Marion à madame Beauvisage,
vous voyez que rien maintenant ne peut empêcher l’élection de mon neveu.
--J’en suis enchantée pour vous et pour la Chambre des Députés, dit
Séverine.
--Mon neveu, ma chère, ira très loin... Voici pourquoi: sa fortune à
lui, celle que lui laissera son père, et la mienne, feront environ
trente mille francs de rentes. Quand on est député, que l’on a cette
fortune, on peut prétendre à tout.
--Madame, il aura notre admiration, et nos vœux le suivront dans sa
carrière politique; mais...
--Je ne vous demande pas de réponse! dit vivement madame Marion en
interrompant son amie. Je vous prie seulement de réfléchir à cette
proposition. Nos enfants se conviennent-ils? pouvons-nous les marier?
Nous habiterons Paris pendant tout le temps des sessions; et qui sait
si le député d’Arcis n’y sera pas fixé par une belle place dans la
magistrature?... Voyez le chemin qu’a fait M. Vinet, de Provins. On
blâmait mademoiselle de Chargebœuf de l’avoir épousé; la voilà bientôt
femme d’un garde des sceaux, et M. Vinet sera pair de France quand il
le voudra.
--Madame, je ne suis pas maîtresse de marier ma fille à mon goût.
D’abord, son père et moi nous lui laissons la pleine liberté de
choisir. Elle voudrait épouser l’_inconnu_, que, pourvu que ce soit
un homme convenable, nous lui accorderions notre consentement. Puis,
Cécile dépend entièrement de son grand-père, qui lui donnera au contrat
un hôtel à Paris, l’hôtel de Beauséant, qu’il a depuis dix ans acheté
pour nous et qui vaut aujourd’hui huit cent mille francs. C’est l’un
des plus beaux du faubourg Saint-Germain. En outre il a deux cent mille
francs en réserve pour les frais d’établissement. Un grand-père qui se
conduit ainsi et qui déterminera ma belle-mère à faire aussi quelques
sacrifices pour sa petite-fille, en vue d’un mariage convenable, a
droit de conseil...
--Certainement! dit madame Marion, stupéfaite de cette confidence qui
rendait le mariage de son neveu d’autant plus difficile avec Cécile.
--Cécile n’aurait rien à attendre de son grand-père Grévin, reprit
madame Beauvisage, qu’elle ne se marierait pas sans le consulter.
Le gendre que mon père avait choisi vient de mourir; j’ignore ses
nouvelles intentions. Si vous avez quelques propositions à faire, allez
voir mon père.
--Eh bien! j’irai, dit madame Marion.
Madame Beauvisage fit un signe à Cécile, et toutes deux elles
quittèrent le salon.
Le lendemain, Antonin et Frédéric Marest se trouvèrent, selon leur
habitude après dîner, avec M. Martener et Olivier, sous les tilleuls
de l’avenue des Soupirs, fumant leurs cigares et se promenant. Cette
promenade est un des petits plaisirs des autorités en province, quand
elles vivent bien ensemble.
Après que les promeneurs eurent fait quelques tours, Simon Giguet vint
se joindre à eux, et d’un air mystérieux:
--Tu dois rester fidèle à un vieux camarade qui veut te faire donner la
rosette d’officier et une préfecture, lui dit-il.
--Tu commences déjà ta carrière politique, dit Antonin en riant, tu
veux me corrompre, enragé puritain?
--Veux-tu me seconder?
--Mon cher, tu sais bien que Bar-sur-Aube vient voter ici. Qui peut
garantir une majorité dans ces circonstances-là? Mon collègue de
Bar-sur-Aube se plaindrait de moi si je ne faisais pas les mêmes
efforts que lui dans le sens du gouvernement, et ta promesse est
conditionnelle, tandis que ma destitution est certaine.
--Mais je n’ai pas de concurrents.
--Tu le crois, dit Antonin; mais...
Il s’en présentera, garde-toi d’en douter.
--Et ma tante, qui sait que je suis sur des charbons ardents, et qui
ne vient pas!... s’écria Giguet. Oh! voici trois heures qui peuvent
compter pour trois années... Et son secret lui échappa! Il avoua à son
ami que madame Marion était allée le proposer au vieux Grévin comme le
prétendu de Cécile.
Les deux amis s’étaient avancés jusqu’à la hauteur de la route de
Brienne, en face de l’hôtel du _Mulet_. Pendant que l’avocat regardait
la rue en pente par laquelle sa tante devait revenir du pont, le
sous-préfet examinait les ravins que les pluies avaient tracés sur la
place. Arcis n’est pavé ni de grès ni de cailloux, car les plaines de
la Champagne ne fournissent aucuns matériaux propres à bâtir, et encore
moins de cailloux assez gros pour faire un pavage de cailloutis. Une
ou deux rues et quelques endroits ont des chaussées; mais toutes les
autres sont parfaitement macadamisées, et c’est assez dire en quel état
elles se trouvent par les temps de pluie. Le sous-préfet se donnait
une contenance, en paraissant exercer ses méditations sur cet objet
important; mais il ne perdait pas une des souffrances intimes qui se
peignaient sur la figure altérée de son camarade.
En ce moment, l’inconnu revenait du château de Cinq-Cygne où
vraisemblablement il avait passé la nuit. Goulard résolut d’éclaircir
par lui-même le mystère dans lequel s’enveloppait l’inconnu, qui,
physiquement, était enveloppé dans cette petite redingote de gros drap
appelée paletot, et alors à la mode; un manteau, jeté sur les pieds de
l’inconnu comme une couverture, empêchait de voir le corps; enfin un
énorme cache-nez de cachemire rouge montait jusque sur les yeux. Le
chapeau, crânement mis sur le côté, n’avait cependant rien de ridicule.
Jamais un mystère ne fut si mystérieusement emballé, entortillé.
--Gare! cria le tigre qui précédait à cheval le tilbury. Papa Poupart!
ouvrez! cria-t-il d’une voix aigrelette.
Les trois domestiques du _Mulet_ s’attroupèrent, et le tilbury fila
sans que personne pût voir un seul des traits de l’inconnu. Le
sous-préfet suivit le tilbury et vint sur le seuil de la porte de
l’auberge.
--Madame Poupart, dit Antonin, voulez-vous demander à votre monsieur...
monsieur!...
--Je ne sais pas son nom, dit la sœur de Gothard.
--Vous avez tort! les ordonnances de police sont formelles, et M.
Groslier ne badine pas, comme tous les commissaires de police qui n’ont
rien à faire.
--Les aubergistes n’ont jamais de tort en temps d’élections, dit le
tigre qui descendait de cheval.
--Je vais aller répéter ce mot à Vinet, se dit le sous-préfet.--Va
demander à ton maître s’il peut recevoir le sous-préfet d’Arcis. Et
Antonin Goulard rejoignit les trois promeneurs, qui s’étaient arrêtés
au bout de l’avenue en voyant le sous-préfet en conversation avec le
tigre, illustre déjà dans Arcis par son nom et par ses reparties.
--Monsieur prie M. le sous-préfet de monter; il sera charmé de le
recevoir, vint dire Paradis au sous-préfet quelques instants après.
--Mon petit, dit Olivier, combien ton maître donne-t-il par an à un
garçon de ton poil et de ton esprit?
--Donner, monsieur?... Pour qui nous prenez-vous? M. le comte se laisse
carotter... et je suis content.
--Cet enfant est à bonne école, dit Frédéric Marest.
--La haute école! monsieur le procureur du roi, répliqua Paradis en
laissant les cinq amis étonnés de son aplomb.
--Quel Figaro! s’écria Vinet.
--Faut pas nous rabaisser, répliqua l’enfant. Mon maître m’appelle
petit Robert-Macaire. Depuis que nous savons nous faire des rentes,
nous sommes Figaro, plus la caisse d’épargnes.
--Que gagnes-tu donc?
--Il y a des courses où je gagne mille écus.... sans vendre mon maître,
monsieur...
--Enfant sublime! dit Vinet. Il connaît le turf.
--Et tous les _gentlemen riders_, dit l’enfant en montrant la langue à
Vinet.
--Le chemin de Paradis mène loin! dit Frédéric Marest.