--Monsieur, disait dans la salle à manger le domestique d’Antonin à son
maître, le tilbury est armorié...
--Armorié!...
--Et, monsieur, allez, les armes sont joliment drôles! il y a dessus
une couronne à neuf pointes, et des perles...
--C’est un comte!
--On y voit un monstre ailé qui court à tout brésiller, absolument
comme un postillon qui aurait perdu quelque chose! Et voilà ce qui est
écrit sur la banderole, dit-il, en prenant un papier dans son gousset.
Mademoiselle Anicette, la femme de chambre de Cadignan, qui venait
d’apporter, en voiture, bien entendu (le chariot de Cinq-Cygne est
devant le _Mulet_), une lettre à ce monsieur, m’a copié la chose...
--Donne! Le sous-préfet lut: QUO ME TRAHIT FORTUNA. S’il n’était pas
assez fort en blason français pour connaître la maison qui portait
cette devise, Antonin pensa que les Cinq-Cygne ne pouvaient donner
leur chariot, et la princesse de Cadignan envoyer un exprès, que pour
un personnage de la plus haute noblesse. Ah! tu connais la femme de
chambre de la princesse de Cadignan!... Tu es un homme heureux... dit
Antonin à son domestique.
Julien, garçon du pays, après avoir servi six mois à Gondreville, était
entré chez M. le sous-préfet, qui voulait avoir un domestique _bien
stylé_.
--Mais, monsieur, Anicette est la filleule de mon père. Papa qui
voulait du bien à cette petite dont le père est mort, l’a envoyée à
Paris pour y être couturière, parce que ma mère ne pouvait la souffrir.
--Est-elle jolie?
--Assez, monsieur le sous-préfet. A preuve qu’à Paris elle a eu des
malheurs; mais enfin, comme elle a des talents, qu’elle sait faire des
robes et coiffer, elle est entrée chez la princesse par la protection
de M. Marin, le premier valet de chambre de M. le duc de Maufrigneuse...
--Que t’a-t-elle dit de Cinq-Cygne? Y a-t-il beaucoup de monde?
--Beaucoup, monsieur. Il y a la princesse et M. d’Arthez... le duc de
Maufrigneuse et la duchesse, le jeune marquis... Enfin, le château est
plein... Monseigneur l’évêque de Troyes y est attendu ce soir...
--Monseigneur Troubert?... Ah! je voudrais bien savoir s’il y restera
quelque temps...
--Anicette le croit, et elle suppose que monseigneur vient pour le
comte qui loge au _Mulet_. On attend encore du monde. Le cocher a dit
qu’on parlait beaucoup des élections... Monsieur le président Michu
doit y aller passer quelques jours...
--Tâche de faire venir cette femme de chambre en ville, sous prétexte
d’y chercher quelque chose... Est-ce que tu as des idées sur elle?...
--Si elle avait quelque chose à elle, je ne dis pas!... Elle est bien
finaude.
--Dis-lui de venir te voir à la sous-préfecture.
--Oui, monsieur, j’y vas...
--Ne lui parle pas de moi! elle ne viendrait point, propose-lui une
place avantageuse...
--Ah! monsieur... j’ai servi à Gondreville.
--Tu ne sais pas pourquoi ce message de Cinq-Cygne à cette heure, car
il est neuf heures et demie...
--Il paraît que c’est quelque chose de bien pressé, car le comte qui
revenait de Gondreville...
--L’étranger est allé à Gondreville?
--Il y a dîné! monsieur le sous-préfet. Et, vous allez voir, c’est à
faire rire! Le petit domestique est, parlant par respect, soûl comme
une grive; il a bu tant de vin de Champagne à l’office, qu’il ne se
tient pas sur ses jambes: on l’aura poussé par plaisanterie à boire.
--Eh bien! le comte?
--Le comte qui était couché, quand il a lu la lettre, s’est levé;
maintenant il s’habille. On attelait le tilbury. Le comte va passer la
soirée à Cinq-Cygne.
--C’est alors un bien grand personnage?
--Oh! oui, monsieur; car Gothard, l’intendant de Cinq-Cygne, est venu
ce matin voir son beau-frère Poupart, et lui a recommandé la plus
grande discrétion en toute chose sur ce monsieur, et de le servir comme
si c’était un roi...
--Vinet aurait-il raison? se dit le sous-préfet. Y aurait-il quelque
conspiration?...
--C’est le duc Georges de Maufrigneuse qui a envoyé monsieur Gothard au
_Mulet_. Si Poupart est venu ce matin ici, à cette assemblée, c’est que
ce comte a voulu qu’il y allât. Ce monsieur dirait à M. Poupart d’aller
ce soir à Paris, il partirait... Gothard a dit à son beau-frère de tout
confondre pour ce monsieur-là, et de se moquer des curieux.
--Si tu peux avoir Anicette, ne manque pas de m’en prévenir!... dit
Antonin.
--Mais je peux bien l’aller voir à Cinq-Cygne, si monsieur veut
m’envoyer chez lui au Valpreux.
--C’est une idée. Tu profiteras du chariot pour t’y rendre... Mais
qu’as-tu à dire du petit domestique?
--C’est un crâne que ce petit garçon! monsieur le sous-préfet.
Figurez-vous, monsieur, que, gris comme il l’est, il vient de partir
sur le magnifique cheval anglais de son maître, un cheval de race
qui fait sept lieues à l’heure, pour porter une lettre à Troyes
afin qu’elle soit demain à Paris... Et ça n’a que neuf ans et demi!
Qu’est-ce que ce sera donc à vingt ans?
Le sous-préfet écouta machinalement ce dernier commérage administratif.
Et alors Julien bavarda pendant quelques minutes. Antonin Goulard
écoutait Julien tout en pensant à l’inconnu.
--Attends, dit le sous-préfet à son domestique.
--Quel gâchis!... se disait-il en revenant à pas lents. Un homme qui
dîne avec le comte de Gondreville et qui passe la nuit à Cinq-Cygne!...
En voilà des mystères!...
--Eh bien! lui cria le cercle de mademoiselle Beauvisage tout entier
quand il reparut.
--Eh bien! c’est un comte et de vieille roche, je vous en réponds!
--Oh! comme je voudrais le voir! s’écria Cécile.
--Mademoiselle, dit Antonin en souriant et en regardant avec malice
madame Mollot, il est grand et bien fait, et il ne porte pas perruque!
Son... petit domestique était gris comme les vingt-deux cantons; on
l’avait abreuvé de vin de Champagne à l’office de Gondreville, et
cet enfant de neuf ans a répondu avec la fierté d’un vieux laquais
à Julien, qui lui parlait de la perruque de son maître: Mon maître,
une perruque! je le quitterais... Il se teint les cheveux, c’est bien
assez!
--Votre lorgnette grossit beaucoup les objets, dit Achille Pigoult à
madame Mollot qui se mit à rire.
--Enfin, le tigre du beau comte, gris comme il est, court à Troyes à
cheval porter une lettre, et il y va, malgré la nuit, en cinq quarts
d’heure.
--Je voudrais voir le tigre, moi, dit Vinet.
--S’il a dîné à Gondreville, dit Cécile, nous saurons qui est ce comte;
car mon grand-papa y va demain matin.
--Ce qui va vous sembler étrange, dit Antonin Goulard, c’est qu’on
vient de dépêcher de Cinq-Cygne à l’inconnu mademoiselle Anicette, la
femme de chambre de la princesse de Cadignan, et qu’il y va passer la
soirée...
--Ah çà! dit Olivier Vinet, ce n’est pas un homme, c’est un diable, un
phénix! il serait l’ami des deux châteaux, il poculerait...
--Ah! fi! monsieur, dit madame Mollot, vous avez des mots...
--Il poculerait est de la plus haute latinité, madame, reprit gravement
le substitut... Il poculerait donc chez le roi Louis-Philippe le
matin, et banqueterait le soir à Holy-Rood avec Charles X. Il n’y a
qu’une raison qui puisse permettre à un chrétien d’aller dans les deux
camps, chez les Montecchi et les Capuletti!... Ah! je sais qui est cet
inconnu. C’est...
--Le directeur des chemins de fer de Paris à Lyon, ou de Paris à Dijon,
ou de Montereau à Troyes.
--C’est vrai! dit Antonin, vous y êtes. Il n’y a que la banque,
l’industrie ou la spéculation qui puissent être bien accueillies
partout.
--Oui, dans ce moment-ci, les grands noms, les grandes familles,
la vieille et la jeune pairie, arrivent au pas de charge dans les
commandites! dit Achille Pigoult.
--Les francs attirent les Francs, repartit Olivier Vinet sans rire.
--Vous n’êtes guère l’olivier de la paix, dit madame Mollot en souriant.
--Mais n’est-ce pas démoralisant de voir les noms des Verneuil, des
Maufrigneuse et des d’Hérouville accolés à ceux des du Tillet et des
Nucingen dans des spéculations cotées à la Bourse?
--Notre inconnu doit être décidément un chemin de fer en bas âge, dit
Olivier Vinet.
--Eh bien! tout Arcis va demain être sens dessus dessous, dit Achille
Pigoult. Je vais voir ce monsieur pour être le notaire de la chose! Il
y aura deux mille actes à faire.
--Notre roman devient une locomotive, dit tristement Ernestine à Cécile.
--Un comte doublé d’un chemin de fer, reprit Achille Pigoult, n’en est
que plus conjugal. Mais est-il garçon?
--Eh! je saurai cela demain par grand-papa, dit Cécile avec un
enthousiasme de parade.
--Oh! la bonne plaisanterie! s’écria madame Marion avec un rire forcé.
Comment, Cécile, ma petite chatte, vous pensez à l’inconnu!...
--Mais le mari, c’est toujours l’inconnu, dit vivement Olivier Vinet en
faisant à mademoiselle Beauvisage un signe qu’elle comprit à merveille.
--Pourquoi ne penserais-je pas à lui? demanda Cécile, ce n’est pas
compromettant. Puis c’est, disent ces messieurs, ou quelque grand
spéculateur, ou quelque grand seigneur... Ma foi! l’un et l’autre me
vont. J’aime Paris! Je veux avoir voiture, hôtel, loge aux Italiens,
etc.
--C’est cela! dit Olivier Vinet, quand on rêve, il ne faut se rien
refuser. D’ailleurs, moi, si j’avais le bonheur d’être votre frère,
je vous marierais au jeune marquis de Cinq-Cygne qui me paraît un
petit gaillard à faire danser joliment les écus et à se moquer des
répugnances de sa mère pour les acteurs du grand drame où le père de
notre président a péri si malheureusement.
--Il vous serait plus facile de devenir premier ministre! dit madame
Marion: il n’y aura jamais d’alliance entre la petite-fille des Grévin
et les Cinq-Cygne!...
--Roméo a bien failli épouser Juliette! dit Achille Pigoult, et
mademoiselle est plus belle que...
--Oh! si vous nous citez l’opéra! dit naïvement Herbelot le notaire qui
venait de finir son whist.
--Mon confrère, dit Achille Pigoult, n’est pas fort sur l’histoire du
moyen âge...
--Viens, Malvina! dit le gros notaire sans rien répondre à son confrère.
--Dites donc, monsieur Antonin, demanda Cécile au sous-préfet, vous
avez parlé d’Anicette, la femme de chambre de la princesse Cadignan?...
la connaissez-vous?
--Non; mais Julien la connaît: c’est la filleule de son père, et ils
sont très bien ensemble.
--Oh! tâchez donc, par Julien, de nous l’avoir; maman ne regarderait
pas aux gages...
--Mademoiselle! entendre, c’est obéir, dit-on en Asie aux despotes,
répliqua le sous-préfet. Pour vous servir, vous allez voir comme je
procède! Il sortit pour donner l’ordre à Julien de rejoindre le chariot
qui retournait à Cinq-Cygne, et de séduire à tout prix Anicette.