Carlos Herrera tient à la diplomatie... mais un ambassadeur qui
commettrait un crime ne serait pas sauvegardé par son caractère. Est-ce
ou n’est-ce pas l’abbé Carlos Herrera, voilà la question la plus
importante...
Et monsieur de Granville salua comme un homme qui ne veut pas de
réponse.
--Lui aussi veut donc sauver Lucien? pensa Camusot, qui prit par le
quai des Lunettes pendant que le procureur général entrait au Palais
par la cour de Harlay.
Arrivé dans la cour de la Conciergerie, Camusot, entra chez le
directeur de cette prison et l’emmena loin de toute oreille, au milieu
du pavé.
--Mon cher monsieur, faites-moi le plaisir d’aller à la Force, savoir
de votre collègue s’il a l’avantage de posséder en ce moment quelques
forçats qui aient habité, de 1810 à 1815, le bagne de Toulon; voyez
si vous en avez aussi chez vous. Nous ferons transférer ceux de
la Force ici pour quelques jours, et vous me direz si le prétendu
prêtre espagnol sera reconnu par eux pour être Jacques Collin dit
Trompe-la-Mort.
--Bien, monsieur Camusot; mais Bibi-Lupin est arrivé...
--Ah! déjà! s’écria le juge.
--Il était à Melun. On lui a dit qu’il s’agissait de Trompe-la-Mort, il
a souri de plaisir et il attend vos ordres...
--Envoyez-le-moi.
Le directeur de la Conciergerie put alors présenter au juge
d’instruction la requête de Jacques Collin, en en peignant l’état
déplorable.
--J’avais l’intention de l’interroger le premier, répondit le
magistrat, mais non pas à cause de sa santé. J’ai reçu ce matin une
note du directeur de la Force. Or, ce gaillard, qui dit être à l’agonie
depuis vingt-quatre heures, a si bien dormi, que l’on est entré
dans son cabanon, à la Force, sans qu’il entendît le médecin que le
directeur avait envoyé chercher; le médecin ne lui a pas même tâté le
pouls, il l’a laissé dormir; ce qui prouve qu’il aurait une aussi bonne
conscience qu’une aussi bonne santé. Je ne vais croire à cette maladie
que pour étudier le jeu de mon homme, dit en souriant monsieur Camusot.
--On apprend tous les jours avec les prévenus et les accusés, fit
observer le directeur de la Conciergerie.
La Préfecture de police communique avec la Conciergerie, et les
magistrats, de même que le directeur de la prison, par suite de la
connaissance de ces passages souterrains, peuvent s’y rendre avec une
excessive promptitude. Ainsi s’explique la facilité miraculeuse avec
laquelle le ministère public et les présidents de la Cour d’assises
peuvent, séance tenante, avoir certains renseignements. Aussi quand
monsieur Camusot fut en haut de l’escalier qui menait à son cabinet,
trouva-t-il Bibi-Lupin accouru par la salle des Pas-Perdus.
--Quel zèle! lui dit le juge en souriant.
--Ah! c’est que si c’est _lui_, répondit le chef de la Sûreté, vous
verrez une terrible danse au préau, pour peu qu’il y aurait des
_chevaux de retour_ (anciens forçats, en argot).
--Et pourquoi?
--Trompe-la-Mort a mangé la grenouille, et je sais qu’_ils_ ont juré de
l’exterminer.
_Ils_ signifiaient les forçats dont le trésor confié depuis vingt ans à
Trompe-la-Mort avait été dissipé pour Lucien, comme on le sait.
--Pourriez-vous retrouver des témoins de sa dernière arrestation?
--Donnez-moi deux citations de témoins, et je vous en amène aujourd’hui.
--Coquart, dit le juge en ôtant ses gants, mettant sa canne et son
chapeau dans un coin, remplissez deux citations sur les renseignements
de monsieur l’agent.
Il se regarda dans la glace de la cheminée sur le chambranle de
laquelle il y avait, à la place de pendule, une cuvette et un pot à
eau. D’un côté une carafe pleine d’eau et un verre, et de l’autre une
lampe. Le juge sonna. L’huissier vint après quelques minutes.
--Ai-je déjà du monde? demanda-t-il à l’huissier chargé de recevoir les
témoins, de vérifier leurs citations et de les placer dans leur ordre
d’arrivée.
--Oui, monsieur.
--Prenez les noms des personnes venues, apportez-m’en la liste.
Les juges d’instruction, avares de leur temps, sont quelquefois obligés
de conduire plusieurs instructions à la fois. Telle est la raison
des longues factions que font les témoins appelés dans la pièce où
se tiennent les huissiers et où retentissent les sonnettes des juges
d’instruction.
--Après, dit Camusot à son huissier, vous irez chercher l’abbé Carlos
Herrera.
--Ah! il est en Espagnol? en prêtre, m’a-t-on dit. Bah! c’est renouvelé
de Collet, monsieur Camusot, s’écria le chef de la Sûreté.
--Il n’y a rien de neuf, répondit Camusot en signant deux de ces
citations formidables qui troublent tout le monde, même les plus
innocents témoins que la justice mande ainsi à comparoir sous des
peines graves, faute d’obéir.
En ce moment, Jacques Collin avait terminé, depuis une demi-heure
environ, sa profonde délibération, et il était sous les armes. Rien ne
peut mieux achever de peindre cette figure du peuple en révolte contre
les lois que les quelques lignes qu’il avait tracées sur ses papiers
graisseux.
Le sens du premier était ceci, car ce fut écrit dans le langage convenu
entre Asie et lui, l’argot de l’argot, le chiffre appliqué à l’idée.
«Va chez la duchesse de Maufrigneuse ou chez madame de Sérisy, que
l’une ou l’autre voie Lucien avant son interrogatoire, et qu’elle lui
donne à lire le papier ci-inclus. Enfin, il faut trouver nos deux
voleurs, qu’ils soient à ma disposition, et prêts à jouer le rôle que
je leur indiquerai.
»Cours chez Rastignac, dis-lui, de la part de celui qu’il a rencontré
au bal de l’Opéra, de venir attester que l’abbé Carlos Herrera ne
ressemble en rien au Jacques Collin arrêté chez la Vauquer.
»Obtenir pareille chose du docteur Bianchon.
»Faire travailler les deux _femmes à Lucien_ dans ce but.»
Sur le papier inclus, il y avait en bon français:
«Lucien, n’avoue rien sur moi. Je dois être pour toi l’abbé Carlos
Herrera. Non-seulement c’est ta justification; mais encore un peu de
tenue, et tu as sept millions, plus l’honneur sauf.»
Ces deux papiers collés du côté de l’écriture, de manière à faire
croire que c’était un fragment de la même feuille, furent roulés avec
un art particulier à ceux qui ont rêvé dans le bagne aux moyen d’être
libres. Le tout prit la forme et la consistance d’une boule à crasse
grosse comme ces têtes de cire que les femmes économes adaptent aux
aiguilles dont le chas s’est rompu.
--Si c’est moi qui vais à l’instruction le premier, nous sommes sauvés;
mais si c’est le petit, tout est perdu, se dit-il en attendant.
Ce moment était si cruel que cet homme si fort eut le visage couvert
d’une sueur blanche. Ainsi, cet homme prodigieux devinait vrai dans sa
sphère de crime, comme Molière dans la sphère de la poésie dramatique,
comme Cuvier avec les créations disparues. Le génie en toute chose
est une intuition. Au-dessous de ce phénomène, le reste des œuvres
remarquables se doit au talent. En ceci consiste la différence qui
sépare les gens du premier des gens du second ordre. Le crime a ses
hommes de génie. Jacques Collin, aux abois, se rencontrait avec madame
Camusot l’ambitieuse et avec madame de Sérisy dont l’amour s’était
réveillé sous le coup de la terrible catastrophe où s’abîmait Lucien.
Tel était le suprême effort de l’intelligence humaine contre l’armure
d’acier de la Justice.
En entendant crier la lourde ferraille des serrures et des verrous
de sa porte, Jacques Collin reprit son masque de mourant; il y fut
aidé par l’enivrante sensation de plaisir que lui causa le bruit des
souliers du surveillant dans le corridor. Il ignorait par quels moyens
Asie arriverait jusqu’à lui; mais il comptait la voir sur son passage,
surtout après la promesse qu’il en avait reçue à l’arcade Saint-Jean.
Après cette heureuse rencontre, Asie était descendue sur la Grève. En
1830, le nom de la Grève avait un sens aujourd’hui perdu. Toute la
partie du quai, depuis le pont d’Arcole jusqu’au pont Louis-Philippe,
était alors telle que la nature l’avait faite, à l’exception de la
voie pavée qui d’ailleurs était disposée en talus. Aussi, dans les
grandes eaux, pouvait-on aller en bateau le long des maisons et dans
les rues en pente qui descendaient sur la rivière. Sur ce quai, les
rez-de-chaussée étaient presque tous élevés de quelques marches.
Quand l’eau battait le pied des maisons, les voitures prenaient par
l’épouvantable rue de la Mortellerie, abattue tout entière aujourd’hui
pour agrandir l’Hôtel-de-Ville. Il fut donc facile à la fausse
marchande de pousser rapidement la petite voiture au bas du quai, et de
l’y cacher jusqu’à ce que la véritable marchande, qui d’ailleurs buvait
le prix de sa vente en bloc dans un des ignobles cabarets de la rue de
la Mortellerie, vint la reprendre à l’endroit où l’emprunteuse avait
promis de la laisser. En ce moment, on achevait l’agrandissement du
quai Pelletier, l’entrée du chantier était gardée par un invalide, et
la brouette confiée à ses soins ne courait aucun risque.
Asie prit aussitôt un fiacre sur la place de l’Hôtel-de-Ville, et dit
au cocher:--«Au Temple! et du train, _il y a gras_.»
Une femme vêtue comme l’était Asie pouvait, sans exciter la moindre
curiosité, se perdre dans la vaste halle où s’amoncellent toutes
les guenilles de Paris, où grouillent mille marchands ambulants, où
babillent deux cents revendeuses. Les deux prévenus étaient à peine
écroués, qu’elle se faisait habiller dans un petit entresol humide et
bas situé au-dessus d’une de ces horribles boutiques où se vendent tous
les restes d’étoffe volés par les couturières ou par les tailleurs, et
tenue par une vieille demoiselle appelée la Romette, de son petit nom
de Jéromette. La Romette était aux marchandes à la toilette ce que ces
madames La Ressource sont elles-mêmes aux femmes, dites comme il faut,
dans l’embarras, une usurière à cent pour cent.
--Ma fille! dit Asie, il s’agit de ficeler. Je dois être au moins
une baronne du faubourg Saint-Germain. Et bricolons tout _pus vite
que ça_! reprit-elle, car j’ai les pieds dans l’huile bouillante! Tu
sais quelles robes me vont. En avant le pot de rouge, trouve-moi des
dentelles chouettes! et donne-moi les plus reluisants _bibelots_...
Envoie la petite chercher un fiacre, et qu’elle le fasse arrêter à
notre porte de derrière.
--Oui, madame, répondit la vieille fille avec une soumission et un
empressement de servante en présence de sa maîtresse.
Si cette scène avait eu quelque témoin, il eût facilement vu que la
femme cachée sous le nom d’Asie était chez elle.
--On me propose des diamants!... dit la Romette en coiffant Asie.
--Sont-ils volés?...
--Je le crois.
--Eh bien, quel que soit le profit, mon enfant, il faut s’en priver.
Nous avons les _curieux_ à craindre pendant quelque temps.
On comprend dès lors comment Asie put se trouver dans la salle des
Pas-Perdus du Palais-de-Justice, une citation à la main, se faisant
guider dans les corridors et dans les escaliers qui mènent chez les
juges d’instruction, et demandant monsieur Camusot, un quart d’heure
environ avant l’arrivée du juge.
Asie ne se ressemblait plus à elle-même. Après avoir, comme une
actrice, lavé son visage de vieille, mis du rouge et du blanc, elle
s’était enveloppée la tête d’une admirable perruque blonde. Mise
absolument comme une dame du faubourg Saint-Germain en quête de son
chien perdu, elle paraissait avoir quarante ans, car elle s’était
caché le visage sous un magnifique voile de dentelle noire. Un corset
rudement sanglé maintenait sa taille de cuisinière. Très bien gantée,
armée d’une tournure un peu forte, elle exhalait une odeur de poudre
à la maréchale. Badinant avec un sac à monture en or elle partageait
son attention entre les murailles du Palais où elle errait évidemment
pour la première fois et la laisse d’un joli _king’s dog_. Une pareille
douairière fut bientôt remarquée par la population en robe noire de la
Salle des Pas-Perdus.
Outre les avocats sans cause qui balaient cette salle avec leur robes
et qui nomment les grands avocats par leurs noms de baptême, à la
manière des grands seigneurs entre eux, pour faire croire qu’ils
appartiennent à l’aristocratie de l’Ordre; on voit souvent de patients
jeunes gens, à la dévotion des avoués, faisant le pied de grue à propos
d’une seule cause retenue en dernier et susceptible d’être plaidée si
les avocats des causes retenues en premier se faisaient attendre. Ce
serait une peinture curieuse que celle des différences entre chacune
des robes noires qui se promènent dans cette immense salle trois par
trois, quelquefois quatre à quatre, en produisant par leurs causeries
l’immense bourdonnement qui retentit dans cette salle, si bien nommée,
car la marche use les avocats autant que les prodigalités de la parole;
mais elle trouvera place dans l’Étude destinée à peindre les avocats de
Paris. Asie avait compté sur les flâneurs du Palais; elle riait sous
cape de quelques plaisanteries qu’elle entendait et finit par attirer
l’attention de Massol, un jeune stagiaire plus occupé de la _Gazette
des Tribunaux_ que par ses clients, qui mit en riant ses bons offices à
la discrétion d’une femme si bien parfumée et si richement habillée.
Asie prit une petite voix de tête pour expliquer à cet obligeant
monsieur qu’elle se rendait à une citation d’un juge, nommé Camusot....
--Ah! pour l’affaire Rubempré.
Le procès avait déjà son nom!
--Oh! ce n’est pas moi, c’est ma femme de chambre, une fille surnommée
Europe que j’ai eue pendant vingt-quatre heures et qui s’est enfuie en
voyant que mon suisse m’apportait ce papier timbré.
Puis, comme toutes les vieilles femmes dont la vie se passe en
bavardages au coin du feu, poussée par Massol, elle fit des
parenthèses, elle raconta ses malheurs avec son premier mari, l’un des
trois directeurs de la caisse territoriale. Elle consulta le jeune
avocat sur la question de savoir si elle devait entamer un procès
avec son gendre, le comte de Gross-Narp, qui rendait sa fille très
malheureuse, et si la loi lui permettait de disposer de sa fortune.
Massol ne pouvait, malgré ses efforts, deviner si la citation était
donnée à la maîtresse ou à la femme de chambre. Dans le premier moment,
il s’était contenté de jeter les yeux sur cette pièce judiciaire dont
les exemplaires sont bien connus; car, pour plus de célérité, elle est
imprimée, et les greffiers des juges d’instruction n’ont plus qu’à
remplir des blancs ménagés pour les noms et la demeure des témoins,
l’heure de la comparution, etc. Asie se faisait expliquer le Palais
qu’elle connaissait mieux que l’avocat ne le connaissait lui-même;
enfin, elle finit par lui demander à quelle heure ce monsieur Camusot
venait.
--Mais en général les juges d’instruction commencent leurs
interrogatoires vers dix heures.
--Il est dix heures moins un quart, dit-elle en regardant à une jolie
petite montre, un vrai chef-d’œuvre de bijouterie qui fit penser à
Massol:--Où la fortune va-t-elle se nicher!...
En ce moment Asie était arrivée à cette salle obscure donnant sur la
cour de la Conciergerie et où se tiennent les huissiers. En apercevant
le guichet à travers la croisée, elle s’écria:--Qu’est-ce que c’est que
ces grands murs-là?
--C’est la Conciergerie.
--Ah! voilà la Conciergerie où notre pauvre reine... Oh! je voudrais
bien voir son cachot!...
--C’est impossible, madame la baronne, répondit l’avocat qui donnait le
bras à la douairière, il faut avoir des permissions qui s’obtiennent
très difficilement.
--On m’a dit, reprit-elle, que Louis XVIII avait fait lui-même, et en
latin, l’inscription qui se trouve dans le cachot de Marie-Antoinette.
--Oui, madame la baronne.
--Je voudrais savoir le latin pour étudier les mots de cette
inscription-là! répliqua-t-elle. Croyez-vous que monsieur Camusot
puisse me donner une permission...
--Cela ne le regarde pas; mais il peut vous accompagner...
--Mais ses interrogatoires? dit-elle.
--Oh! répondit Massol, les prévenus peuvent attendre.
--Tiens, ils sont prévenus, c’est vrai! répliqua naïvement Asie. Mais
je connais monsieur de Grandville, votre procureur général...
Cette interjection produisit un effet magique sur les huissiers et sur
l’avocat.
--Ah! vous connaissez monsieur le procureur général, dit Massol qui
pensait à demander le nom et l’adresse de _la cliente_ que le hasard
lui procurait.
--Je le vois souvent chez monsieur de Sérisy, son ami. Madame de Sérisy
est ma parente par les Ronquerolles...
--Mais si madame veut descendre à la Conciergerie, dit un huissier,
elle...
--Oui, dit Massol.
Et les huissiers laissèrent descendre l’avocat et la baronne qui
se trouvèrent bientôt dans le petit corps de garde auquel aboutit
l’escalier de la Souricière, local bien connu d’Asie, et qui forme,
ainsi qu’on l’a vu, entre la Souricière et la Sixième chambre comme un
poste d’observation par où tout le monde est obligé de passer.
Demandez donc à ces messieurs si monsieur Camusot est venu! dit-elle en
observant les gendarmes qui jouaient aux cartes.
--Oui, madame, il vient de monter de la Souricière...
--La Souricière! dit-elle. Qu’est-ce que c’est... Oh! suis-je bête de
ne pas être allée tout droit chez le comte de Grandville... Mais je
n’ai pas le temps... Menez-moi, monsieur, parler à monsieur Camusot
avant qu’il ne soit occupé.
--Oh! madame, vous avez bien le temps de parler à monsieur Camusot,
dit Massol. En lui faisant passer votre carte, il vous évitera le
désagrément de faire antichambre avec les témoins... On a des égards au
Palais pour les femmes comme vous... Vous avez des cartes...
En ce moment Asie et son avocat se trouvaient précisément devant la
fenêtre du corps de garde d’où les gendarmes peuvent voir le mouvement
du guichet de la Conciergerie. Les gendarmes, nourris dans le respect
dû aux défenseurs de la veuve et de l’orphelin, connaissant d’ailleurs
les priviléges de la robe, tolérèrent pour quelques instants la
présence d’une baronne accompagnée d’un avocat. Asie se laissait
raconter par le jeune avocat les épouvantables choses qu’un jeune
avocat peut dire sur le Guichet. Elle refusa de croire qu’on fît la
toilette aux condamnés à mort derrière les grilles qu’on lui désignait;
mais le brigadier le lui affirma.
--Comme je voudrais voir cela!... dit-elle.
Elle resta là coquetant avec le brigadier et son avocat jusqu’à ce
qu’elle vît Jacques Collin, soutenu par deux gendarmes et précédé de
l’huissier de monsieur Camusot sortant du Guichet.
--Ah! voilà l’aumônier des prisons qui vient sans doute de préparer un
malheureux...
--Non, non, madame la baronne, répondit le gendarme. C’est un prévenu
qui vient à l’instruction.
--Et de quoi donc est-il accusé?
--Il est impliqué dans cette affaire d’empoisonnement...
--Oh! je voudrais bien le voir...
--Vous ne pouvez pas rester ici, dit le brigadier, car il est au
secret, et va traverser notre corps de garde. Tenez, madame, cette
porte donne sur l’escalier...
--Merci, monsieur l’officier dit la baronne en se dirigeant vers la
porte pour se précipiter dans l’escalier où elle s’écria:--Mais où
suis-je?
Cet éclat de voix alla jusqu’à l’oreille de Jacques Collin qu’elle
voulait ainsi préparer à la voir. Le brigadier courut après madame la
baronne, la saisit par le milieu du corps, et la transporta comme une
plume au milieu de cinq gendarmes qui s’étaient dressés comme un seul
homme; car, dans ce corps de garde, on se défie de tout. C’était de
l’arbitraire, mais de l’arbitraire nécessaire. L’avocat lui-même avait
poussé deux exclamations:--«Madame! madame!» pleines d’effroi, tant il
craignait de se compromettre.
L’abbé Carlos Herrera, presque évanoui, s’arrêta sur une chaise dans le
corps de garde.
--Pauvre homme! dit la baronne. Est-ce là un coupable?
Ces paroles, quoique prononcées à l’oreille du jeune avocat, furent
entendues par tout le monde, car il régnait dans cet affreux corps de
garde un silence de mort. Quelques personnes privilégiées obtiennent
quelquefois la permission de voir les fameux criminels pendant qu’ils
passent dans ce corps de garde ou dans les couloirs, en sorte que
l’huissier et les gendarmes chargés d’amener l’abbé Carlos Herrera ne
firent aucune observation. D’ailleurs, il existait, grâce au dévouement
du brigadier qui avait _empoigné_ la baronne pour empêcher toute
communication entre le prévenu mis au secret et les étrangers, un
espace très rassurant.
--Allons! dit Jacques Collin qui fit un effort pour se lever.
En ce moment la petite boule tomba de sa manche, et la place où elle
s’arrêta fut remarquée par la baronne à qui son voile laissait la
liberté de ses regards. Humide et graisseuse, la boulette n’avait pas
roulé, car ces petites choses en apparence indifférentes étaient toutes
calculées par Jacques Collin pour une complète réussite. Lorsque le
prévenu fut conduit dans la partie supérieure de l’escalier, Asie lâcha
très naturellement son sac et le ramassa lestement; mais en se baissant
elle avait pris la boule que sa couleur, absolument pareille à celle de
la poussière et de la boue du plancher, empêchait d’être aperçue.
--Ah! dit-elle, ça m’a serré le cœur... il est mourant...
--Ou il le paraît, répliqua le brigadier.
--Monsieur, dit Asie à l’avocat, conduisez-moi promptement chez
monsieur Camusot; je viens pour cette affaire... et peut-être
sera-t-il bien aise de me voir avant d’interroger ce pauvre abbé...
L’avocat et la baronne quittèrent le corps de garde aux murs oléagineux
et fuligineux; mais, quand ils furent en haut de l’escalier Asie fit
une exclamation:--Et mon chien!... oh! monsieur, mon pauvre chien.
Et, comme une folle, elle s’élança dans la salle des Pas-Perdus,
en demandant son chien à tout le monde. Elle atteignit la galerie
marchande, et se précipita vers un escalier en disant:--Le voilà!...
Cet escalier était celui qui mène à la cour de Harlay, par où, sa
comédie jouée, elle alla se jeter dans un des fiacres qui stationnent
au quai des Orfèvres, et elle disparut avec le mandat à comparaître
lancé contre Europe dont les véritables noms étaient encore ignorés par
la police et par la justice.
--Rue Neuve-Saint-Marc, cria-t-elle au cocher.
Asie pouvait compter sur l’inviolable discrétion d’une marchande à la
toilette appelée madame Nourrisson, également connue sous le nom de
madame Saint-Estève, qui lui prêtait non-seulement son individualité,
mais encore sa boutique, où Nucingen avait marchandé la livraison
d’Esther. Asie était là comme chez elle, car elle occupait une chambre
dans le logement de madame Nourrisson. Elle paya le fiacre et monta
dans sa chambre après avoir salué madame Nourrisson de manière à lui
faire comprendre qu’elle n’avait pas le temps d’échanger deux mots.
Une fois loin de tout espionnage, Asie se mit à déplier les papiers
avec les soins que les savants prennent pour dérouler des palimpsestes.
Après avoir lu ces instructions, elle jugea nécessaire de transcrire
sur du papier à lettre les lignes destinées à Lucien; puis elle
descendit chez madame Nourrisson qu’elle fit causer pendant le temps
qu’une petite fille de boutique alla chercher un fiacre sur le
boulevard des Italiens. Asie eut ainsi les adresses de la duchesse de
Maufrigneuse et de madame de Sérisy que connaissait madame Nourrisson
par ses relations avec les femmes de chambre.
Ces diverses courses, ces occupations minutieuses employèrent plus
de deux heures. Madame la duchesse de Maufrigneuse, qui demeurait en
haut du faubourg Saint-Honoré, fit attendre madame de Saint-Estève
pendant une heure, quoique la femme de chambre lui eût fait passer par
la porte de son boudoir, après y avoir frappé, la carte de madame de
Saint-Estève sur laquelle Asie avait écrit: «_Venue pour une démarche
urgente concernant Lucien._»
Au premier rayon qu’elle jeta sur la figure de la duchesse, Asie
comprit combien sa visite était intempestive; aussi s’excusa-t-elle
d’avoir troublé _le repos_ de madame la duchesse sur le péril dans
lequel se trouvait Lucien...
--Qui êtes-vous?... demanda la duchesse sans aucune formule de
politesse en toisant Asie qui pouvait bien être prise pour une baronne
par maître Massol dans la salle des Pas-Perdus, mais qui, sur les tapis
du petit salon de l’hôtel de Cadignan, faisait l’effet d’une tache de
cambouis sur une robe de satin blanc.
--Je suis une marchande à la toilette, madame la duchesse; car, en
semblables conjonctures, on s’adresse aux femmes dont la profession
repose sur une discrétion absolue. Je n’ai jamais trahi personne, et
Dieu sait combien de grandes dames m’ont confié leurs diamants pour un
mois, en demandant des parures en faux absolument pareilles aux leurs...
--Vous avez un autre nom? dit la duchesse en souriant d’une
réminiscence que provoquait en elle cette réponse.
--Oui, madame la duchesse, je suis madame Saint-Estève dans les grandes
occasions, mais je me nomme dans le commerce madame Nourrisson.
--Bien, bien... répondit vivement la duchesse en changeant de ton.
--Je puis, dit Asie en continuant, rendre de grands services, car nous
avons les secrets des maris aussi bien que ceux des femmes. J’ai fait
beaucoup d’affaires avec monsieur de Marsay que madame la duchesse...
--Assez! assez!... s’écria la duchesse, occupons-nous de Lucien.
--Si madame la duchesse veut le sauver, il faudrait qu’elle eût le
courage de ne pas perdre de temps à s’habiller; d’ailleurs madame la
duchesse ne pourrait pas être plus belle qu’elle ne l’est en ce moment.
Vous êtes jolie à croquer, parole d’honneur de vieille femme! Enfin, ne
faites pas atteler, madame, et montez en fiacre avec moi... Venez chez
madame de Sérisy, si vous voulez éviter des malheurs plus grands que ne
le serait celui de la mort de ce chérubin...
--Allez! je vous suis, dit alors la duchesse après un moment
d’hésitation. A nous deux, nous donnerons du courage à Léontine...
Malgré l’activité vraiment infernale de cette Dorine du Bagne, trois
heures sonnaient quand elle entrait avec la duchesse de Maufrigneuse
chez madame de Sérisy qui demeurait rue de la Chaussée-d’Antin. Mais
là, grâce à la duchesse, il n’y eut pas un instant de perdu. Toutes
deux elles furent aussitôt introduites auprès de la comtesse, qu’elles
trouvèrent couchée sur un divan dans un chalet en miniature, au milieu
d’un jardin embaumé par les fleurs les plus rares.
--C’est bien, dit Asie en regardant autour d’elle, on ne pourra pas
nous écouter.
--Ah! ma chère! je me meurs! Voyons, Diane, qu’as-tu fait!... s’écria
la comtesse qui bondit comme un faon en saisissant la duchesse par les
épaules et fondant en larmes.
--Allons, Léontine, il y a des occasions où les femmes comme nous ne
doivent pas pleurer, mais agir, dit la duchesse en forçant la comtesse
à se rasseoir avec elle sur le canapé.
Asie étudia cette comtesse avec ce regard particulier aux vieilles
rouées et qu’elles promènent sur l’âme d’une femme avec la rapidité
des bistouris de la chirurgie fouillant une plaie. La compagne de
Jacques Collin reconnut alors les traces du sentiment le plus rare
chez les femmes du monde, une vraie douleur!... cette douleur qui fait
des sillons ineffaçables dans le cœur et sur le visage. Dans la mise,
pas la moindre coquetterie! La comtesse comptait alors quarante-cinq
printemps, et son peignoir de mousseline imprimée et chiffonné laissait
voir le corsage sans aucune préparation, ni corset!.... Les yeux
cerclés d’un tour noir, les joues marbrées attestaient des larmes
amères. Pas de ceinture au peignoir. Les broderies de la jupe de
dessous et de la chemise étaient fripées. Les cheveux ramassés sous un
bonnet de dentelle, ignorant les soins du peigne depuis vingt-quatre
heures, montraient une courte natte grêle et toutes les mèches à
boucles dans leur pauvreté. Léontine avait oublié de mettre ses fausses
nattes.
--Vous aimez pour la première fois de votre vie... lui dit
sentencieusement Asie.
Léontine alors aperçut Asie et fit un mouvement d’effroi.
--Qui est-ce, ma chère Diane? dit-elle à la duchesse de Maufrigneuse.
--Qui veux-tu que je t’amène, si ce n’est une femme dévouée à Lucien et
prête à nous servir?
Asie avait deviné la vérité. Madame de Sérisy, qui passait pour être
une des femmes du monde les plus légères, avait eu, pour le marquis
d’Aiglemont, un attachement de dix années. Depuis le départ du marquis
pour les colonies, elle était devenue folle de Lucien et l’avait
détaché de la duchesse de Maufrigneuse, ignorant, comme tout Paris
d’ailleurs, l’amour de Lucien pour Esther. Dans le grand monde, un
attachement constaté gâte plus la réputation d’une femme que dix
aventures secrètes, à plus forte raison deux attachements. Néanmoins,
comme personne ne comptait avec madame de Sérisy, l’historien ne
saurait garantir sa vertu à deux écornures. C’était une blonde de
moyenne taille, conservée comme les blondes qui sont conservées,
c’est-à-dire paraissant à peine avoir trente ans, fluette sans
maigreur, blanche, à cheveux cendrés; les pieds, les mains, le corps
d’une finesse aristocratique; spirituelle comme une Ronquerolles, et
par conséquent aussi méchante pour les femmes qu’elle était bonne
pour les hommes. Elle avait toujours été préservée par sa grande
fortune, par la haute position de son mari, par celle de son frère le
marquis de Ronquerolles, des déboires dont eût été sans doute abreuvée
toute autre femme qu’elle. Elle avait un grand mérite: elle était
franche dans sa dépravation, elle avait son culte pour les mœurs de
la Régence. Or, à quarante-deux ans, cette femme, pour qui les hommes
avaient été jusque-là d’agréables jouets et à qui, chose étrange, elle
avait accordé beaucoup en ne voyant dans l’amour que des sacrifices
à subir pour dominer, avait été saisie à l’aspect de Lucien par un
amour semblable à celui du baron de Nucingen pour Esther. Elle avait
alors aimé, comme venait de lui dire Asie, pour la première fois de
sa vie. Ces transpositions de jeunesse sont plus fréquentes qu’on ne
le croit chez les Parisiennes, chez les grandes dames, et causent les
chutes inexplicables de quelques femmes vertueuses au moment où elles
atteignent au port de la quarantaine. La duchesse de Maufrigneuse était
la seule confidente de cette passion terrible et complète dont les
bonheurs depuis les sensations enfantines du premier amour jusqu’aux
gigantesques folies de la volupté, rendaient Léontine folle et
insatiable.
L’amour vrai, comme on sait, est impitoyable. La découverte d’une
Esther avait été suivie d’une de ces ruptures colériques où chez les
femmes la rage va jusqu’à l’assassinat; puis la période des lâchetés
auxquelles l’amour sincère s’abandonne avec tant de délices était
venue. Aussi, depuis un mois, la comtesse aurait-elle donné dix ans
de sa vie pour revoir Lucien pendant huit jours. Enfin, elle en
était arrivée à accepter la rivalité d’Esther, au moment où, dans ce
paroxysme de tendresse, avait éclaté, comme une trompette du jugement
dernier, la nouvelle de l’arrestation du bien-aimé. La comtesse avait
failli mourir, son mari l’avait gardée lui-même au lit en craignant
les révélations du délire; et, depuis vingt-quatre heures, elle vivait
avec un poignard dans le cœur. Elle disait, dans sa fièvre, à son
mari:--Délivre Lucien, et je ne vivrai plus que pour toi!
--Il ne s’agit pas de faire des yeux de chèvre morte, comme dit madame
la duchesse, s’écria la terrible Asie en secouant la comtesse par le
bras. Si vous voulez le sauver, il n’y a pas une minute à perdre. Il
est innocent, je le jure sur les os de ma mère!
--Oh! oui, n’est-ce pas... cria la comtesse en regardant avec bonté
l’affreuse commère.
--Mais, dit Asie en continuant, si monsieur Camusot l’_interroge mal_,
avec deux phrases il peut en faire un coupable; et, si vous avez le
pouvoir de vous faire ouvrir la Conciergerie et de lui parler, partez à
l’instant et remettez-lui ce papier... Demain il sera libre, je vous le
garantis!... Tirez-le de là, car c’est vous qui l’y avez mis...
--Moi!...
--Oui, vous!... Vous autres grandes dames, vous n’avez jamais le sou,
même quand vous êtes riches à millions. Quand je me donnais le luxe
d’avoir des gamins, ils avaient leurs poches pleines d’or! je m’amusais
de leur plaisir. C’est si bon d’être à la fois mère et maîtresse! Vous
autres, vous laissez crever de faim les gens que vous aimez sans vous
enquérir de leurs affaires. Esther, elle, ne faisait pas de phrases,
elle a donné, au prix de la perdition de son corps et de son âme, le
million qu’on demandait à votre Lucien, et c’est ce qui l’a mis dans la
situation où il est...
--Pauvre fille! elle a fait cela! je l’aime!... dit Léontine.
--Ah! maintenant, dit Asie avec une ironie glaciale.
--Elle était bien belle, mais maintenant, mon ange, tu es bien plus
belle qu’elle... et le mariage de Lucien avec Clotilde est si bien
rompu, que rien ne peut le remmancher, dit tout bas la duchesse à
Léontine.
L’effet de cette réflexion et de ce calcul fut tel sur la comtesse,
qu’elle ne souffrit plus; elle se passa les mains sur le front, elle
fut jeune.
--Allons, ma petite, haut la patte, et du train!... dit Asie qui vit
cette métamorphose et en devina le ressort.
--Mais, dit madame de Maufrigneuse, s’il faut empêcher avant tout
monsieur Camusot d’interroger Lucien, nous le pouvons en lui écrivant
deux mots, que nous allons envoyer au Palais par ton valet de chambre,
Léontine.
--Rentrons alors chez moi, dit madame de Sérisy.
Voici ce qui se passait au Palais pendant que les protectrices de
Lucien obéissaient aux ordres tracés par Jacques Collin.
Les gendarmes transportèrent le moribond sur une chaise placée en face
de la croisée dans le cabinet de monsieur Camusot, qui se trouvait
assis dans son fauteuil devant son bureau. Coquart, sa plume à la main,
occupait une petite table à quelques pas du juge.
La situation des cabinets des juges d’instruction n’est pas
indifférente, et si ce n’est pas avec intention qu’elle a été
choisie, on doit avouer que le Hasard a traité la Justice en sœur.
Ces magistrats sont comme les peintres, ils ont besoin de la lumière
égale et pure qui vient du Nord, car le visage de leurs criminels
est un tableau dont l’étude doit être constante. Aussi, presque tous
les juges d’instruction placent-ils leurs bureaux comme était celui
de Camusot, de manière à tourner le dos au jour, et conséquemment à
laisser la face de ceux qu’ils interrogent exposée à la lumière. Pas
un d’eux, au bout de six mois d’exercice, ne manque à prendre un air
distrait, indifférent, quand il ne porte pas de lunettes, tant que dure
un interrogatoire. C’est à un subit changement de visage, observé par
ce moyen et causé par une question faite à brûle-pourpoint, que fut due
la découverte du crime commis par Castaing, au moment où, après une
longue délibération avec le procureur-général, le juge allait rendre ce
criminel à la société, faute de preuves. Ce petit détail peut indiquer
aux gens les moins compréhensifs combien est vive, intéressante,
curieuse, dramatique et terrible la lutte d’une instruction criminelle,
lutte sans témoins, mais toujours écrite. Dieu sait ce qui reste sur le
papier de la scène la plus glacialement ardente, où les yeux, l’accent,
un tressaillement dans la face, la plus légère touche de coloris
ajoutée par un sentiment, tout a été périlleux comme entre Sauvages qui
s’observent pour se découvrir et se tuer. Un procès-verbal, ce n’est
donc plus que les cendres de l’incendie.
--Quels sont vos véritables noms? demanda Camusot à Jacques Collin.
--Don Carlos Herrera, chanoine du chapitre royal de Tolède, envoyé
secret de Sa Majesté Ferdinand VII.
Il faut faire observer ici que Jacques Collin parlait le français comme
une vache espagnole, en baragouinant de manière à rendre ses réponses
presque inintelligibles et à s’en faire demander la répétition. Les
germanismes de monsieur de Nucingen ont déjà trop émaillé cette Scène
pour y mettre d’autres phrases soulignées difficiles à lire, et qui
nuiraient à la rapidité d’un dénoûment.
--Vous avez des papiers qui constatent les qualités dont vous parlez?
demanda le juge.
--Oui, monsieur, un passe-port, une lettre de Sa Majesté Catholique
qui autorise ma mission... Enfin, vous pouvez envoyer immédiatement
à l’ambassade d’Espagne deux mots que je vais écrire devant vous, je
serai réclamé. Puis, si vous avez besoin d’autres preuves, j’écrirais à
son Éminence le grand aumônier de France, et il enverrait aussitôt ici
son secrétaire particulier.
--Vous prétendez-vous toujours mourant? dit Camusot. Si vous aviez
véritablement éprouvé les souffrances dont vous vous êtes plaint depuis
votre arrestation, vous devriez être mort, reprit le juge avec ironie.
--Vous faites le procès au courage d’un innocent, et à la force de son
tempérament! répondit avec douceur le prévenu.
--Coquart, sonnez! faites venir le médecin de la Conciergerie et un
infirmier. Nous allons être obligés de vous ôter votre redingote et
de procéder à la vérification de la marque sur votre épaule... reprit
Camusot.
--Monsieur, je suis entre vos mains.
Le prévenu demanda si son juge aurait la bonté de lui expliquer ce
qu’était cette marque, et pourquoi la chercher sur son épaule? Le juge
s’attendait à cette question.
--Vous êtes soupçonné d’être Jacques Collin, forçat évadé, dont
l’audace ne recule devant rien, pas même devant le sacrilége... dit
vivement le juge en plongeant son regard dans les yeux du prévenu.
Jacques Collin ne tressaillit pas, ne rougit pas; il resta calme et
prit un air naïvement curieux en regardant Camusot.
--Moi! monsieur, un forçat?... Que l’Ordre auquel j’appartiens et Dieu
vous pardonnent une pareille méprise! dites-moi tout ce que je dois
faire pour vous éviter de persister dans une insulte si grave envers le
Droit des gens, envers l’Église, envers le roi mon maître.
Le juge expliqua, sans répondre, au prévenu que, s’il avait subi la
flétrissure infligée alors par les lois aux condamnés aux travaux
forcés, en lui frappant l’épaule les lettres reparaîtraient aussitôt.
--Ah! monsieur, dit Jacques Collin, il serait bien malheureux que mon
dévouement à la cause royale me devînt funeste.
--Expliquez-vous, dit le juge, vous êtes ici pour cela.
--Eh bien, monsieur, je dois avoir bien des cicatrices dans le dos,
car j’ai été fusillé par derrière, comme traître au pays, tandis que
j’étais fidèle à mon roi, par les Constitutionnels qui m’ont laissé
pour mort.
--Vous avez été fusillé, et vous vivez!... dit Camusot.
--J’avais quelques intelligences avec les soldats à qui des personnes
pieuses avaient remis quelque argent; et alors ils m’ont placé si loin
que j’ai seulement reçu des balles presque mortes, les soldats ont visé
le dos. C’est un fait que son excellence l’ambassadeur pourra vous
attester....
--Ce diable d’homme a réponse à tout. Tant mieux, d’ailleurs, pensait
Camusot, qui ne paraissait aussi sévère que pour satisfaire aux
exigences de la Justice et de la Police.
--Comment un homme de votre caractère s’est-il trouvé chez la maîtresse
du baron de Nucingen, et quelle maîtresse, une ancienne fille!...
--Voici pourquoi l’on m’a trouvé dans la maison d’une courtisane,
monsieur, répondit Jacques Collin. Mais avant de vous dire la raison
qui m’y conduisait, je dois vous faire observer qu’au moment où je
franchissais la première marche de l’escalier j’ai été saisi par
l’invasion subite de ma maladie, je n’ai donc pas pu parler à temps
à cette fille. J’avais eu connaissance du dessein que méditait
mademoiselle Esther de se donner la mort, et comme il s’agissait des
intérêts du jeune Lucien de Rubempré, pour qui j’ai une affection
particulière, dont les motifs sont sacrés, j’allais essayer de
détourner la pauvre créature de la voie où la conduisait le désespoir:
je voulais lui dire que Lucien devait échouer dans sa dernière
tentative auprès de mademoiselle Clotilde; et, en lui apprenant
qu’elle héritait de sept millions, j’espérais lui rendre le courage de
vivre. J’ai la certitude, monsieur le juge, d’avoir été la victime des
secrets qui me furent confiés. A la manière dont j’ai été foudroyé, je
pense que le matin même on m’avait empoisonné; mais la force de mon
tempérament m’a sauvé. Je sais que, depuis longtemps, un agent de la
police politique me poursuit et cherche à m’envelopper dans quelque
méchante affaire... Si, sur ma demande, lors de mon arrestation, vous
aviez fait venir un médecin, vous auriez eu la preuve de ce que je
vous dis en ce moment sur l’état de ma santé. Croyez, monsieur, que
des personnages, placés au-dessus de nous, ont un intérêt violent à
me confondre avec quelque scélérat pour avoir le droit de se défaire
de moi. Ce n’est pas tout gain que de servir les rois, ils ont leurs
petitesses; mais l’Église seule est parfaite.
Il est impossible de rendre le jeu de physionomie de Jacques Collin qui
mit avec intention dix minutes à dire cette tirade, phrase à phrase;
tout en était si vraisemblable, surtout l’allusion à Corentin, que le
juge en fut ébranlé.
--Pouvez-vous me confier les causes de votre affection pour monsieur
Lucien de Rubempré...
--Ne les devinez-vous pas? j’ai soixante ans, monsieur...--Je vous en
supplie, n’écrivez pas cela...--c’est... faut-il donc absolument?...
--Il est dans votre intérêt et surtout dans celui de Lucien de Rubempré
de tout dire, répondit le juge.
--Eh bien! c’est... ô mon Dieu!... c’est mon fils! ajouta-t-il en
murmurant.
Et il s’évanouit.
--N’écrivez pas cela, Coquart, dit Camusot tout bas.
Coquart se leva pour aller prendre une petite fiole de vinaigre des
quatre-voleurs.
--Si c’est Jacques Collin, c’est un bien grand comédien!... pensait
Camusot.
Coquart faisait respirer du vinaigre au vieux forçat que le juge
examinait avec une perspicacité de lynx et de magistrat.
--Il faut lui faire ôter sa perruque, dit Camusot en attendant que
Jacques Collin eût repris ses sens.
Le vieux forçat entendit cette phrase et frémit de peur, car il savait
quelle ignoble expression prenait alors sa physionomie.
--Si vous n’avez pas la force d’ôter votre perruque... oui, Coquart,
ôtez-la, dit le juge à son greffier.
Jacques Collin avança la tête vers le greffier avec une résignation
admirable, mais alors sa tête dépouillée de cet ornement fut
épouvantable à voir, elle eut son caractère réel. Ce spectacle
plongea Camusot dans une grande incertitude. En attendant le médecin
et un infirmier, il se mit à classer et à examiner tous les papiers
et les objets saisis au domicile de Lucien. Après avoir opéré rue
Saint-Georges, chez mademoiselle Esther, la justice était descendue
quai Malaquais y faire des perquisitions.
--Vous mettez la main sur les lettres de madame la comtesse de Sérisy,
dit Carlos Herrera; mais je ne sais pas pourquoi vous avez tous les
papiers de Lucien.
--Lucien de Rubempré, soupçonné d’être votre complice, est arrêté,
répondit le juge qui voulut voir quel effet produirait cette nouvelle
sur son prévenu.
--Vous avez fait un grand malheur, car il est tout aussi innocent que
moi, répondit le faux Espagnol sans montrer la moindre émotion.
--Nous verrons, nous n’en sommes encore qu’à votre identité, reprit
Camusot, surpris de la tranquillité du prévenu. Si vous êtes réellement
don Carlos Herrera, ce fait changerait immédiatement la situation de
Lucien Chardon.
--Oui, c’était bien madame Chardon, mademoiselle de Rubempré! dit
Carlos en murmurant. Ah! c’est une des plus grandes fautes de ma vie!
Il leva les yeux au ciel; et, à la manière dont il agita ses lèvres, il
parut dire une prière fervente.
--Mais si vous êtes Jacques Collin, s’il a été sciemment le compagnon
d’un forçat évadé, d’un sacrilége, tous les crimes que la justice
soupçonne deviennent plus que probables.
Carlos Herrera fut de bronze en écoutant cette phrase habilement dite
par le juge, et pour toute réponse à ces mots _sciemment_, _forçat
évadé_! il levait les mains par un geste noblement douloureux.
--Monsieur l’abbé, reprit le juge avec une excessive politesse, si vous
êtes don Carlos Herrera, vous nous pardonnerez tout ce que nous sommes
obligés de faire dans l’intérêt de la justice et de la vérité...
Jacques Collin devina le piége au seul son de voix du juge quand il
prononça _monsieur l’abbé_, la contenance de cet homme fut la même,
Camusot attendait un mouvement de joie qui eût été comme un premier
indice de la qualité de forçat par le contentement ineffable du
criminel trompant son juge, mais il trouva le héros du bagne sous les
armes de la dissimulation la plus machiavélique.
--Je suis diplomate et j’appartiens à un Ordre où l’on fait des vœux
bien austères, répondit Jacques Collin avec une douceur apostolique, je
comprends tout et je suis habitué à souffrir. Je serais déjà libre si
vous aviez découvert chez moi la cachette où sont mes papiers, car je
vois que vous n’avez saisi que des papiers insignifiants...
Ce fut un coup de grâce pour Camusot: Jacques Collin avait déjà
contrebalancé, par son aisance et sa simplicité, tous les soupçons que
la vue de sa tête avait fait naître.
--Où sont ces papiers?...
--Je vous en indiquerai la place si vous voulez faire accompagner votre
délégué par un secrétaire de légation de l’ambassade d’Espagne, qui
les recevra et à qui vous en répondrez, car il s’agit de mon état,
de pièces diplomatiques et de secrets qui compromettent le feu roi
Louis XVIII.--Ah, monsieur! il vaudrait mieux... Enfin, vous êtes
magistrat!... D’ailleurs l’ambassadeur, à qui j’en appelle de tout
ceci, appréciera.
En ce moment le médecin et l’infirmier entrèrent, après avoir été
annoncés par l’huissier.
--Bonjour, monsieur, dit Camusot au médecin, je vous requiers pour
constater l’état où se trouve le prévenu que voici. Il dit avoir été
empoisonné, il prétend être à la mort depuis avant-hier; voyez s’il
y a du danger à le déshabiller et à procéder à la vérification de la
marque...
Le médecin prit la main de Jacques Collin, lui tâta le pouls, lui
demanda de présenter la langue, et le regarda très attentivement. Cette
inspection dura dix minutes environ.
--Le prévenu, répondit le médecin, a beaucoup souffert, mais il jouit
en ce moment d’une grande force...
--Cette force factice est due, monsieur, à l’excitation nerveuse que me
cause mon étrange situation, répondit Jacques Collin avec la dignité
d’un évêque.
--Cela se peut, dit le médecin.
Sur un signe du juge, le prévenu fut déshabillé, on lui laissa son
pantalon, mais on le dépouilla de tout, même de sa chemise; et alors,
on put admirer un torse velu d’une puissance cyclopéenne. C’était
l’Hercule Farnèse de Naples sans sa colossale exagération.
--A quoi la nature destine-t-elle des hommes ainsi bâtis?... dit le
médecin à Camusot.
L’huissier revint avec cette espèce de batte en ébène qui, depuis un
temps immémorial, est l’insigne de leur fonction et qu’on appelle une
verge; il en frappa plusieurs coups à l’endroit où le bourreau avait
appliqué les fatales lettres. Dix-sept trous reparurent alors, tous
capricieusement distribués; mais, malgré le soin avec lequel on examina
le dos, on ne vit aucune forme de lettres. Seulement l’huissier fit
observer que la barre du T se trouvait indiquée par deux trous dont
l’intervalle avait la longueur de cette barre entre les deux virgules
qui la terminent à chaque bout, et qu’un autre trou marquait le point
final du corps de la lettre.
--C’est néanmoins bien vague, dit Camusot en voyant le doute peint sur
la figure du médecin.
Carlos demanda qu’on fit la même opération sur l’autre épaule et au
milieu du dos. Une quinzaine d’autres cicatrices reparurent que le
médecin observa sur la réclamation de l’Espagnol, et il déclara que le
dos avait été si profondément labouré par des plaies, que la marque ne
pourrait reparaître dans le cas où l’exécuteur l’y aurait imprimée.
En ce moment un garçon de bureau de la préfecture de police entra et
remit un pli à monsieur Camusot et demanda la réponse. Après avoir
lu, le magistrat alla parler à Coquart, mais si bien dans l’oreille
que personne ne put rien entendre. Seulement à un regard de Camusot,
Jacques Collin devina qu’un renseignement sur lui venait d’être
transmis par le préfet de police.
--J’ai toujours l’ami de Peyrade sur les talons, pensa Jacques Collin;
si je le connaissais, je me débarrasserais de lui comme de Contenson.
Pourrais-je encore une fois revoir Asie?...
Après avoir signé le papier écrit par Coquart, le juge le mit sous
enveloppe et le tendit au garçon de bureau des Délégations.
Le bureau des Délégations est un auxiliaire indispensable à la
Justice. Ce bureau, présidé par un commissaire de police ad hoc, se
compose d’officiers de paix qui exécutent avec l’aide des commissaires
de police de chaque quartier les mandats de perquisition et même
d’arrestation chez les personnes soupçonnées de complicité dans les
crimes ou dans les délits. Ces délégués de l’autorité judiciaire
épargnent alors aux magistrats chargés d’une instruction un temps
précieux.
Le prévenu, sur un signe du juge, fut alors habillé par le médecin
et par l’infirmier qui se retirèrent, ainsi que l’huissier. Camusot
s’assit à son bureau jouant avec sa plume.
--Vous avez une tante, dit brusquement Camusot à Jacques Collin.
--Une tante, répondit avec étonnement don Carlos Herrera; mais,
monsieur, je n’ai point de parent, je suis l’enfant non reconnu du feu
duc d’Ossuna.
Et en lui-même il se disait:--_Ils brûlent!_ allusion au jeu de
cache-cache, qui d’ailleurs est une enfantine image de la lutte
terrible entre la justice et le criminel.
--Bah! dit Camusot. Allons, vous avez encore votre tante, mademoiselle
Jacqueline Collin, que vous avez placée sous le nom bizarre d’Asie
auprès de la demoiselle Esther.
Jacques Collin fit un insouciant mouvement d’épaules parfaitement en
harmonie avec l’air de curiosité par lequel il accueillait les paroles
du juge qui l’examinait avec une attention narquoise.
--Prenez garde, reprit Camusot. Écoutez-moi bien.
--Je vous écoute, monsieur.
--Votre tante est marchande au Temple, son commerce est géré par une
demoiselle Paccard, sœur d’un condamné, très honnête fille d’ailleurs,
surnommée la Romette. La justice est sur les traces de votre tante, et
dans quelques heures nous aurons des preuves décisives. Cette femme
vous est bien dévouée...
--Continuez, monsieur le juge, dit tranquillement Jacques Collin en
réponse à une pause de Camusot, je vous écoute.
--Votre tante, qui compte environ cinq ans de plus que vous, a été
la maîtresse de Marat d’odieuse mémoire. C’est de cette source
ensanglantée que lui est venu le noyau de la fortune qu’elle possède...
C’est, selon les renseignements que je reçois, une très habile
recéleuse, car on n’a pas encore de preuves contre elle. Après la mort
de Marat, elle aurait appartenu, selon les rapports que je tiens entre
les mains, à un chimiste condamné à mort en l’an VIII, pour crime de
fausse monnaie. Elle a paru comme témoin dans le procès. C’est dans
cette intimité qu’elle aurait acquis des connaissances en toxicologie.
Elle a été marchande à la toilette de l’an IX à 1805. Elle a subi
deux ans de prison en 1807 et 1808, pour avoir livré des mineures à
la débauche... Vous étiez alors poursuivi pour crime de faux, vous
aviez quitté la maison de banque où votre tante vous avait placé comme
commis, grâce à l’éducation que vous aviez reçue et aux protections
dont jouissait votre tante auprès des personnages à la dépravation
desquels elle fournissait des victimes... Tout ceci ressemblerait
peu à la grandesse des ducs d’Ossuna... Persistez-vous dans vos
dénégations?...
Jacques Collin écoutait monsieur Camusot en pensant à son enfance
heureuse, au Collége des Oratoriens d’où il était sorti, méditation
qui lui donnait un air véritablement étonné. Malgré l’habileté de sa
diction interrogative, Camusot n’arracha pas un mouvement à cette
physionomie placide.
--Si vous avez fidèlement écrit l’explication que je vous ai donnée en
commençant, vous pouvez la relire, répondit Jacques Collin, je ne puis
varier... Je ne suis pas allé chez la courtisane, comment saurais-je
qui elle avait pour cuisinière? Je suis tout à fait étranger aux
personnes de qui vous me parlez.
--Nous allons procéder, malgré vos dénégations, à des confrontations
qui pourront diminuer votre assurance.
--Un homme déjà fusillé une fois est habitué à tout, répondit Jacques
Collin avec douceur.
Camusot retourna visiter les papiers saisis en attendant le retour du
chef de la Sûreté dont la diligence fut extrême, car il était onze
heures et demie, l’interrogatoire avait commencé vers dix heures, et
l’huissier vint annoncer au juge à voix basse l’arrivée de Bibi-Lupin.
--Qu’il entre! répondit monsieur Camusot.
En entrant Bibi-Lupin de qui l’on attendait un:--«C’est bien lui!...»
resta surpris. Il ne reconnaissait plus le visage de _sa pratique_ dans
une face criblée de petite vérole. Cette hésitation frappa le juge.
--C’est bien sa taille, sa corpulence, dit l’agent. Ah! c’est toi,
Jacques Collin, reprit-il en examinant les yeux, la coupe du front et
les oreilles... Il y a des choses qu’on ne peut pas déguiser... C’est
parfaitement lui, monsieur Camusot... Jacques a la cicatrice d’un coup
de couteau dans le bras gauche, faites-lui ôter sa redingote, vous
allez la voir...
De nouveau, Jacques Collin fut obligé de se dépouiller de sa redingote,
Bibi-Lupin retroussa la manche de la chemise et montra la cicatrice
indiquée.
--C’est une balle, répondit don Carlos Herrera, voici bien d’autres
cicatrices.
--Ah! c’est bien sa voix! s’écria Bibi-Lupin.
--Votre certitude, dit le juge, est un simple renseignement, ce n’est
pas une preuve.
--Je le sais, répondit humblement Bibi-Lupin; mais je vous trouverai
des témoins. Déjà l’une des pensionnaires de la Maison Vauquer est
là... dit-il en regardant Collin.
La figure placide que se faisait Collin ne vacilla pas.
--Faites entrer cette personne, dit péremptoirement monsieur Camusot
dont le mécontentement perça, malgré son apparente indifférence.
Ce mouvement fut remarqué par Jacques Collin qui comptait peu sur la
sympathie de son juge d’instruction, et il tomba dans une apathie
produite par la violente méditation à laquelle il se livra pour en
rechercher la cause. L’huissier introduisit madame Poiret dont la vue
inopinée occasionna chez le forçat un léger tremblement, mais cette
trépidation ne fut pas observée par le juge dont le parti semblait pris.
--Comment vous nommez-vous? demanda le juge en procédant à
l’accomplissement des formalités qui commencent toutes les dépositions
et les interrogatoires.
Madame Poiret, petite vieille blanche et ridée comme ris de veau, vêtue
d’une robe de soie gros-bleu, déclara se nommer Christine-Michelle
Michonneau, épouse du sieur Poiret, être âgée de cinquante et un ans,
être née à Paris, demeurer rue des Poules au coin de la rue des Postes,
et avoir pour état celui de logeuse en garni.
--Vous avez habité, madame, dit le juge, une pension bourgeoise en 1818
et 1819, tenue par une dame Vauquer.
--Oui, monsieur, c’est là que je fis la connaissance de monsieur
Poiret, ancien employé retraité, devenu mon mari, que, depuis un
an, je garde au lit... pauvre homme! il est bien malade. Aussi ne
saurais-je rester pendant longtemps hors de ma maison...
--Il se trouvait alors dans cette pension un certain Vautrin... demanda
le juge.
--Oh, monsieur! c’est toute une histoire, c’était un affreux galérien...
--Vous avez coopéré à son arrestation.
--C’est faux, monsieur...
--Vous êtes devant la justice, prenez garde!... dit sévèrement monsieur
Camusot
Madame Poiret garda le silence.
--Rappelez vos souvenirs! reprit Camusot, vous souvenez-vous bien de
cet homme?... le reconnaîtriez-vous?
--Je le crois.
--Est-ce l’homme que voici?... dit le juge.
Madame Poiret mit ses conserves et regarda l’abbé Carlos Herrera.
--C’est sa carrure, sa taille, mais... non... si... Monsieur le juge,
reprit-elle, si je pouvais voir sa poitrine nue, je le reconnaîtrais à
l’instant. (Voir _le Père Goriot_.)
Le juge et le greffier ne purent s’empêcher de rire, malgré la gravité
de leurs fonctions, Jacques Collin partagea leur hilarité, mais avec
mesure. Le prévenu n’avait pas remis la redingote que Bibi-Lupin venait
de lui ôter; et, sur un signe du juge, il ouvrit complaisamment sa
chemise.
--Voilà bien sa palatine; mais elle a grisonné, monsieur Vautrin,
s’écria madame Poiret.
--Que répondez-vous à cela? demanda le juge.
--Que c’est une folle! dit Jacques Collin.
--Ah, mon Dieu! si j’avais un doute, car il n’a plus la même figure,
cette voix suffirait, c’est bien lui qui m’a menacée... Ah! c’est son
regard.
--L’agent de la police judiciaire et cette femme n’ont pas pu, reprit
le juge en s’adressant à Jacques Collin, s’entendre pour dire de vous
les mêmes choses, car ni l’un ni l’autre ne vous avaient vu; comment
expliquez-vous cela?
--La justice a commis des erreurs encore plus fortes que celle à
laquelle donneraient lieu le témoignage d’une femme qui reconnaît un
homme au poil de sa poitrine et les soupçons d’un agent de police,
répondit Jacques Collin. On trouve en moi des ressemblances de voix, de
regards, de taille avec un grand criminel, c’est déjà vague. Quant à
la réminiscence qui prouverait entre madame et mon Sosie des relations
dont elle ne rougit pas... vous en avez ri vous-même. Voulez-vous,
monsieur, dans l’intérêt de la vérité, que je désire établir pour mon
compte plus vivement que vous ne pouvez le souhaiter pour celui de la
justice, demander à cette dame... Foi...
--Poiret...
--Poret. Pardonnez! (je suis Espagnol), si elle se rappelle les
personnes qui habitaient cette... Comment nommez-vous la maison...
--Une pension bourgeoise, dit madame Poiret.
--Je ne sais ce que c’est! répondit Jacques Collin.
--C’est une maison où l’on dîne et où l’on déjeune par abonnement.
--Vous avez raison, s’écria Camusot qui fit un signe de tête favorable
à Jacques Collin, tant il fut frappé de l’apparente bonne foi avec
laquelle il lui fournissait les moyens d’arriver à un résultat. Essayez
de vous rappeler les abonnés qui se trouvaient dans la pension lors de
l’arrestation de Jacques Collin.
--Il y avait monsieur de Rastignac, le docteur Bianchon, le père
Goriot... mademoiselle Taillefer...
--Bien, dit le juge qui n’avait pas cessé d’observer Jacques Collin
dont la figure fut impassible. Eh bien! ce père Goriot...
--Il est mort, dit madame Poiret.
--Monsieur, dit Jacques Collin, j’ai plusieurs fois rencontré chez
Lucien un monsieur de Rastignac, lié, je crois, avec madame de
Nucingen, et, si c’est lui dont il serait question, jamais il ne m’a
pris pour le forçat avec lequel on essaie de me confondre...
--Monsieur de Rastignac et le docteur Bianchon, dit le juge, occupent
tous les deux des positions sociales telles que leur témoignage,
s’il vous est favorable, suffirait pour vous faire élargir. Coquart,
préparez leurs citations.
En quelques minutes, les formalités de la déposition de madame Poiret
furent terminées, Coquart lui relut le procès-verbal de la scène qui
venait d’avoir lieu, et elle le signa; mais le prévenu refusa de signer
en se fondant sur l’ignorance où il était des formes de la justice
française.
--En voilà bien assez pour aujourd’hui, reprit monsieur Camusot, vous
devez avoir besoin de prendre quelques aliments, je vais vous faire
reconduire à la Conciergerie.
--Hélas! je souffre trop pour manger, dit Jacques Collin.
Camusot voulait faire coïncider le moment du retour de Jacques Collin
avec l’heure de la promenade des accusés dans le préau; mais il voulait
avoir du directeur de la Conciergerie une réponse à l’ordre qu’il lui
avait donné le matin, et il sonna pour envoyer son huissier. L’huissier
vint et dit que la portière de la maison du quai Malaquais avait à lui
remettre une pièce importante relative à monsieur Lucien de Rubempré.
Cet incident devint si grave qu’il fit oublier son dessein à Camusot.
--Qu’elle entre! dit-il.
--Pardon, excuse, monsieur, fit la portière en saluant le juge et
l’abbé Carlos tour à tour. Nous avons été si troublés, mon mari et moi,
par la Justice, les deux fois qu’elle est venue, que nous avons oublié
dans notre commode une lettre à l’adresse de monsieur Lucien, et pour
laquelle nous avons payé dix sous quoiqu’elle soit de Paris, car elle
est très lourde. Voulez-vous me rembourser le port. Dieu sait quand
nous verrons nos locataires!
--Cette lettre vous a été remise par le facteur? demanda Camusot après
avoir examiné très attentivement l’enveloppe.
--Oui, monsieur.
--Coquart, vous allez dresser procès-verbal de cette déclaration.
Allez! ma bonne femme. Donnez vos noms, vos qualités...
Camusot fit prêter serment à la portière, puis il dicta le
procès-verbal.
Pendant l’accomplissement de ces formalités, il vérifiait le timbre de
la poste qui portait les dates des heures de levée et de distribution,
ainsi que la date du jour. Or, cette lettre, remise chez Lucien le
lendemain de la mort d’Esther avait été sans nul doute écrite et jetée
à la poste le jour de la catastrophe.
Maintenant on pourra juger de la stupéfaction de monsieur Camusot
en lisant cette lettre, écrite et signée par celle qu’on croyait la
victime d’un crime.