OÙ MÈNENT LES MAUVAIS CHEMINS.

Le lendemain, à six heures, deux voitures menées en poste et appelées

par le peuple dans sa langue énergique des _paniers à salade_ sortirent

de la Force, pour se diriger sur la Conciergerie au Palais de Justice.

Il est peu de flâneurs qui n’aient rencontré cette geôle roulante;

mais, quoique la plupart des livres soient écrits uniquement pour les

Parisiens, les Étrangers seront sans doute satisfaits de trouver ici la

description de ce formidable appareil de notre justice criminelle. Qui

sait? les polices russe, allemande ou autrichienne, les magistratures

des pays privés de paniers à salade en profiteront peut-être; et, dans

plusieurs contrées étrangères, l’imitation de ce mode de transport sera

certainement un bienfait pour les prisonniers.

Cette ignoble voiture à caisse jaune, montée sur deux roues et doublée

en tôle, est divisée en deux compartiments. Par-devant, il se trouve

une banquette garnie de cuir sur laquelle se relève un tablier. C’est

la partie libre du panier à salade, elle est destinée à un huissier et

à un gendarme. Une forte grille de fer treillissé sépare, dans toute

la hauteur et la largeur de la voiture, cette espèce de cabriolet du

second compartiment où sont deux bancs de bois placés, comme dans

les omnibus, de chaque côté de la caisse et sur lesquels s’asseyent

les prisonniers; ils y sont introduits au moyen d’un marchepied et

par une portière sans jour qui s’ouvre au fond de la voiture. Ce

surnom de panier à salade vient de ce que, primitivement, la voiture

étant à claire-voie de tous côtés, les prisonniers devaient y être

secoués absolument comme des salades. Pour plus de sécurité, dans la

prévision d’un accident, cette voiture est suivie d’un gendarme à

cheval, surtout quand elle emmène des condamnés à mort pour subir leur

supplice. Ainsi l’évasion est impossible. La voiture, doublée de tôle,

ne se laisse mordre par aucun outil. Les prisonniers, scrupuleusement

fouillés au moment de leur arrestation ou de leur écrou, peuvent tout

au plus posséder des ressorts de montre propres à scier des barreaux,

mais impuissants sur des surfaces planes. Aussi le panier à salade,

perfectionné par le génie de la police de Paris, a-t-il fini par servir

de modèle pour la voiture cellulaire qui sert maintenant à transporter

les forçats au bagne et par laquelle on a remplacé l’effroyable

charrette, la honte des civilisations précédentes, quoique Manon

Lescaut l’ait illustrée.

Le panier à salade sert à plusieurs usages. On expédie d’abord ainsi

les prévenus des différentes prisons de la capitale au Palais pour y

être interrogés par le magistrat instructeur. En argot de prison, cela

s’appelle _aller à l’instruction_. On amène ensuite les accusés de

ces mêmes prisons au Palais pour y être jugés, quand il ne s’agit que

de la justice correctionnelle; puis, quand il est question, en termes

de palais, du Grand Criminel, on les transvase des Maisons d’Arrêt à

la Conciergerie, qui est la Maison de Justice du Département de la

Seine. Enfin les condamnés à mort sont menés dans un panier à salade

de Bicêtre à la barrière Saint-Jacques, place destinée aux exécutions

capitales, depuis la Révolution de Juillet. Grâce à la philanthropie,

ces malheureux ne subissent plus le supplice de l’ancien trajet qui

se faisait auparavant de la Conciergerie à la place de Grève dans une

charrette absolument semblable à celle dont se servent les marchands de

bois. Cette charrette n’est plus affectée aujourd’hui qu’au transport

de l’échafaud. Sans cette explication, le mot d’un illustre condamné

à son complice:--«C’est maintenant l’affaire des chevaux!» en montant

dans le panier à salade, ne se comprendrait pas. Il est impossible

d’aller au dernier supplice plus commodément qu’on n’y va maintenant à

Paris.

En ce moment, les deux paniers à salade sortis de si grand matin

servaient exceptionnellement à transférer deux prévenus de la Maison

d’Arrêt de la Force à la Conciergerie, et chacun de ces prévenus

occupait à lui seul un panier à salade.

Les neuf dixièmes des lecteurs et les neuf dixièmes du dernier dixième

ignorent certainement les différences considérables qui séparent ces

mots: Inculpé, Prévenu, Accusé, Détenu, Maison d’Arrêt, Maison de

Justice ou Maison de Détention; aussi tous seront-ils vraisemblablement

étonnés d’apprendre ici qu’il s’agit de tout notre Droit Criminel,

dont l’explication succincte et claire leur sera donnée tout à l’heure

autant pour leur instruction que pour la clarté du dénoûment de cette

histoire. D’ailleurs, quand on saura que le premier panier à salade

contenait Jacques Collin et le second Lucien qui venait en quelques

heures de passer du faîte des grandeurs sociales au fond d’un cachot,

la curiosité sera suffisamment excitée déjà. L’attitude des deux

complices était caractéristique. Lucien de Rubempré se cachait pour

éviter les regards que les passants jetaient sur le grillage de la

sinistre et fatale voiture dans le trajet qu’elle faisait par la rue

Saint-Antoine pour gagner les quais par la rue du Martroi, et par

l’arcade Saint-Jean sous laquelle on passait alors pour traverser

la place de l’Hôtel-de-Ville. Aujourd’hui cette arcade forme la

porte d’entrée de l’hôtel du préfet de la Seine dans le vaste palais

municipal. L’audacieux forçat collait sa face sur la grille de sa

voiture, entre l’huissier et le gendarme qui, sûrs de leur panier à

salade, causaient ensemble.

Les journées de juillet 1830 et leur formidable tempête ont tellement

couvert de leur bruit les événements antérieurs, l’intérêt politique

absorba tellement la France pendant les six derniers mois de cette

année, que personne aujourd’hui ne se souvient plus ou se souvient

à peine, quelque étranges qu’elles aient été, de ces catastrophes

privées, judiciaires, financières qui forment la consommation annuelle

de la curiosité parisienne et qui ne manquèrent pas dans les six

premiers mois de cette année. Il est donc nécessaire de faire observer

combien Paris était alors momentanément agité par la nouvelle de

l’arrestation d’un prêtre espagnol trouvé chez une courtisane et par

celle de l’élégant Lucien de Rubempré, le futur de mademoiselle de

Grandlieu, pris sur la grand’route d’Italie, au petit village de Grez,

inculpés tous les deux d’un assassinat dont le fruit allait à sept

millions; car le scandale de ce procès surmonta cependant quelques

jours l’intérêt prodigieux des dernières élections faites sous Charles

X!

D’abord ce procès criminel intéressait en partie un des plus riches

banquiers, le baron de Nucingen. Puis Lucien, à la veille de devenir

le secrétaire intime du premier ministre, appartenait à la société

parisienne la plus élevée. Dans tous les salons de Paris, plus d’un

jeune homme se souvint d’avoir envié Lucien quand il avait été

distingué par la belle duchesse de Maufrigneuse, et toutes les femmes

savaient qu’il intéressait alors madame de Sérisy, femme d’un des

premiers personnages de l’État. Enfin la beauté de la victime jouissait

d’une célébrité singulière dans les différents mondes qui composent

Paris: dans le grand monde, dans le monde financier, dans le monde des

courtisanes, dans le monde des jeunes gens, dans le monde littéraire.

Depuis deux jours, tout Paris parlait donc de ces deux arrestations.

Le juge d’instruction à qui l’affaire était dévolue, monsieur Camusot,

y vit un titre à son avancement; et, pour procéder avec toute la

vivacité possible, il avait ordonné de transférer les deux inculpés de

la Force à la Conciergerie dès que Lucien de Rubempré serait arrivé de

Fontainebleau. L’abbé Carlos et Lucien n’ayant passé, le premier que

douze heures et le second qu’une demi-nuit à la Force, il est inutile

de dépeindre cette prison qu’on a depuis entièrement modifiée; et,

quant aux particularités de l’écrou, ce serait une répétition de ce qui

devait se passer à la Conciergerie.

Mais avant d’entrer dans le drame terrible d’une instruction

criminelle, il est indispensable, comme il vient d’être dit,

d’expliquer la marche normale d’un procès de ce genre; d’abord ses

diverses phases seront mieux comprises et en France et à l’Étranger;

puis ceux qui l’ignorent apprécieront l’économie du Droit criminel, tel

que l’ont conçu les législateurs sous Napoléon. C’est d’autant plus

important que cette grande et belle œuvre est, en ce moment, menacée de

destruction par le système dit pénitentiaire.

Un crime se commet: s’il y a flagrance, les _inculpés_ sont emmenés

au corps-de-garde voisin et mis dans ce cabanon nommé par le peuple

_violon_, sans doute parce qu’on y fait de la musique: on y crie

ou l’on y pleure. De là, les inculpés sont traduits par-devant le

commissaire de police, qui procède à un commencement d’instruction

et qui peut les relaxer, s’il y a erreur; enfin les inculpés sont

transportés au _dépôt de la Préfecture_, où la police les tient à la

disposition du procureur du roi et du juge d’instruction, qui, selon

la gravité des cas, avertis plus ou moins promptement, arrivent et

interrogent les gens en état d’arrestation provisoire. Selon la nature

des présomptions, le juge d’instruction lance un mandat de dépôt et

fait écrouer les inculpés à la Maison d’Arrêt. Paris a trois Maisons

d’Arrêt: Sainte-Pélagie, la Force et les Madelonnettes.

Remarquez cette expression d’_inculpés_. Notre Code a créé trois

distinctions essentielles dans la criminalité: l’inculpation, la

prévention, l’accusation. Tant que le mandat d’arrêt n’est pas signé,

les auteurs présumés d’un crime ou d’un délit grave sont des inculpés;

sous le poids du mandat d’arrêt, ils deviennent des _prévenus_, ils

restent purement et simplement prévenus tant que l’instruction se

poursuit. L’instruction terminée, une fois que le tribunal a jugé

que les prévenus devaient être déférés à la Cour, ils passent à

l’état d’_accusés_, lorsque la cour royale a jugé, sur la requête du

procureur-général, qu’il y a charges suffisantes pour les traduire en

cour d’assises. Ainsi, les gens soupçonnés d’un crime passent par trois

états différents, par trois cribles avant de comparaître devant ce

qu’on appelle la Justice du pays. Dans le premier état, les innocents

possèdent une foule de moyens de justification: le public, la garde, la

police. Dans le second état, ils sont devant un magistrat, confrontés

aux témoins, jugés par une chambre de tribunal à Paris, ou par tout un

tribunal dans les départements. Dans le troisième, ils comparaissent

devant douze conseillers, et l’arrêt de renvoi par-devant la cour

d’assises peut, en cas d’erreur ou pour défaut de forme, être déféré

par les accusés à la cour de cassation. Le jury ne sait pas tout ce

qu’il soufflette d’autorités populaires, administratives et judiciaires

quand il acquitte des accusés. Aussi, selon nous, à Paris (nous ne

parlons pas des autres Ressorts), nous paraît-il bien difficile qu’un

innocent s’asseye jamais sur les bancs de la cour d’assises.

Le détenu, c’est le condamné. Notre Droit criminel a créé des

Maisons d’Arrêt, des Maisons de Justice et des Maisons de Détention,

différences juridiques qui correspondent à celles de prévenu, d’accusé,

de condamné. La prison comporte une peine légère, c’est la punition

d’un délit minime; mais la détention est une peine afflictive, et, dans

certains cas, infamante. Ceux qui proposent aujourd’hui le système

pénitentiaire bouleversent donc un admirable Droit criminel où les

peines étaient supérieurement graduées, et ils arriveront à punir les

peccadilles presque aussi sévèrement que les plus grands Crimes. On

pourra d’ailleurs comparer dans les SCÈNES DE LA VIE POLITIQUE (Voir

_Une Ténébreuse Affaire_) les différences curieuses qui existèrent

entre le droit criminel du code de Brumaire an IV et celui du code

Napoléon qui l’a remplacé.

Dans la plupart des grands procès, comme dans celui-ci, les inculpés

deviennent aussitôt des prévenus. La Justice lance immédiatement le

mandat de dépôt ou d’arrestation. En effet, dans le plus grand nombre

des cas, les inculpés ou sont en fuite, ou doivent être surpris

instantanément. Aussi, comme on l’a vu, la Police, qui n’est là que le

moyen d’exécution, et la Justice étaient-elles venues avec la rapidité

de la foudre au domicile d’Esther. Quand même il n’y aurait pas eu des

motifs de vengeance soufflés par Corentin à l’oreille de la police

judiciaire, il y avait dénonciation d’un vol de sept cent cinquante

mille francs par le baron de Nucingen.

Au moment où la première voiture qui contenait Jacques Collin atteignit

à l’arcade Saint-Jean, passage étroit et sombre, un embarras força

le postillon d’arrêter sous l’arcade. Les yeux du prévenu brillaient

à travers la grille comme deux escarboucles, malgré le masque de

moribond qui la veille avait fait croire au directeur de la Force à la

nécessité d’appeler le médecin. Libres en ce moment, car ni le gendarme

ni l’huissier ne se retournaient pour voir _leur pratique_, ces yeux

flamboyants parlaient un langage si clair qu’un juge d’instruction

habile, comme monsieur Popinot par exemple, aurait reconnu le forçat

dans le sacrilége. En effet Jacques Collin, depuis que le panier à

salade avait franchi la porte de la Force, examinait tout sur son

passage. Malgré la rapidité de la course, il embrassait d’un regard

avide et complet les maisons depuis leur dernier étage jusqu’au

rez-de-chaussée. Il voyait tous les passants et il les analysait. Dieu

ne saisit pas mieux sa création dans ses moyens et dans sa fin que

cet homme ne saisissait les moindres différences dans la masse des

choses et des passants. Armé d’une espérance, comme le dernier des

Horaces le fut de son glaive, il attendait du secours. A tout autre

qu’à ce Machiavel du bagne, cet espoir eût paru tellement impossible

à réaliser qu’il se serait laissé machinalement aller, ce que font

tous les coupables. Aucun d’eux ne songe à résister dans la situation

où la Justice et la Police de Paris plongent les prévenus, surtout

ceux mis au secret, comme l’étaient Lucien et Jacques Collin. On

ne se figure pas l’isolement soudain où se trouve un prévenu: les

gendarmes qui l’arrêtent, le commissaire qui l’interroge, ceux qui

le mènent en prison, les gardiens qui le conduisent dans ce qu’on

appelle littéralement un cachot, ceux qui le prennent sous les bras

pour le faire monter dans un panier à salade, tous les êtres qui dès

son arrestation l’entourent, sont muets ou tiennent registre de ses

paroles pour les répéter soit à la police, soit au juge. Cette absolue

séparation, si simplement obtenue entre le monde entier et le prévenu,

cause un renversement complet dans ses facultés, une prodigieuse

prostration de l’esprit, surtout quand ce n’est pas un homme

familiarisé par ses antécédents avec l’action de la justice. Le duel

entre le coupable et le juge est donc d’autant plus terrible que la

justice a pour auxiliaires le silence des murailles et l’incorruptible

indifférence de ses agents.

Néanmoins, Jacques Collin ou Carlos Herrera (il est nécessaire de

lui donner l’un ou l’autre de ces noms selon les nécessités de la

situation) connaissait de longue main les façons de la police, de la

geôle et de la justice. Aussi, ce colosse de ruse et de corruption

avait-il employé les forces de son esprit et les ressources de sa

mimique à bien jouer la surprise, la niaiserie d’un innocent, tout

en donnant aux magistrats la comédie de son agonie. Comme on l’a vu,

Asie, cette savante Locuste, lui avait fait prendre un poison mitigé

de manière à produire le semblant d’une maladie mortelle. L’action

de monsieur Camusot, celle du commissaire de police, l’interrogante

activité du Procureur du roi avaient donc été annulées par l’action,

par l’activité d’une apoplexie foudroyante.

--Il s’est empoisonné, s’était écrié monsieur Camusot épouvanté par

les souffrances du soi-disant prêtre quand on l’avait descendu de la

mansarde en proie à d’horribles convulsions.

Quatre agents avaient eu beaucoup de peine à convoyer l’abbé Carlos par

les escaliers jusqu’à la chambre d’Esther où tous les magistrats et les

gendarmes étaient réunis.

--C’est ce qu’il avait de mieux à faire s’il est coupable, avait

répondu le Procureur du roi.

--Le croyez-vous donc malade?... avait demandé le commissaire de police.

La Police doute toujours de tout. Ces trois magistrats s’étaient alors

parlé, comme on le suppose, à l’oreille, mais Jacques Collin avait

deviné sur leurs physionomies le sujet de leurs confidences, et il

en avait profité pour rendre impossible ou tout à fait insignifiant

l’interrogatoire sommaire qui se fait au moment d’une arrestation; il

avait balbutié des phrases où l’espagnol et le français se combinaient

de manière à présenter des non-sens.

A la Force, cette comédie avait obtenu d’abord un succès d’autant plus

complet que le chef de _la Sûreté_ (abréviation de ces mots chef de

la brigade de police de sûreté), Bibi-Lupin, qui jadis avait arrêté

Jacques Collin dans la pension bourgeoise de madame Vauquer, était en

mission dans les départements, et suppléé par un agent désigné comme le

successeur de Bibi-Lupin et à qui le forçat était inconnu.

Bibi-Lupin, ancien forçat, compagnon de Jacques Collin au bagne,

était son ennemi personnel. Cette inimitié prenait sa source dans

des querelles où Jacques Collin avait toujours eu le dessus, et dans

la suprématie exercée par Trompe-la-Mort sur ses compagnons. Enfin,

Jacques Collin avait été pendant dix ans la Providence des forçats

libérés, leur chef, leur conseil à Paris, leur dépositaire et par

conséquent l’antagoniste de Bibi-Lupin.

Donc, quoique mis au secret, il comptait sur le dévouement intelligent

et absolu d’Asie, son bras droit, et peut-être sur Paccard son bras

gauche, qu’il se flattait de retrouver à ses ordres une fois que le

soigneux lieutenant aurait mis à l’abri les sept cent cinquante mille

francs volés. Telle était la raison de l’attention surhumaine avec

laquelle il embrassait tout sur sa route. Chose étrange! cet espoir

allait être pleinement satisfait.

Les deux puissantes murailles de l’arcade Saint-Jean étaient revêtues

à six pieds de hauteur d’un manteau de boue permanent produit par les

éclaboussures du ruisseau; car les passants n’avaient alors, pour se

garantir du passage incessant des voitures et de ce qu’on appelait

les coups de pied de charrette, que des bornes depuis longtemps

éventrées par les moyeux des roues. Plus d’une fois la charrette

d’un carrier avait broyé là des gens inattentifs. Tel fut Paris

pendant longtemps et dans beaucoup de quartiers. Ce détail peut faire

comprendre l’étroitesse de l’arcade Saint-Jean et combien il était

facile de l’encombrer. Qu’un fiacre vînt à y entrer par la place de

Grève, pendant qu’une marchande dite des quatre-saisons y poussait

sa petite voiture à bras pleine de pommes par la rue du Martroi, la

troisième voiture qui survenait occasionnait alors un embarras. Les

passants se sauvaient effrayés en cherchant une borne qui pût les

préserver de l’atteinte des anciens moyeux, dont la longueur était

si démesurée qu’il a fallu des lois pour les rogner. Quand le panier

à salade arriva, l’arcade était barrée par une de ces marchandes

des quatre-saisons dont le type est d’autant plus curieux qu’il en

existe encore des exemplaires dans Paris, malgré le nombre croissant

des boutiques de fruitières. C’était si bien la marchande des rues,

qu’un sergent de ville, si l’institution en avait été créée alors,

l’eût laissée circuler sans lui faire exhiber son permis, malgré sa

physionomie sinistre qui suait le crime. La tête, couverte d’un méchant

mouchoir de coton à carreaux en loques, était hérissée de mèches

rebelles qui montraient des cheveux semblables à des poils de sanglier.

Le cou rouge et ridé faisait horreur, et le fichu ne déguisait pas

entièrement une peau tannée par le soleil, par la poussière et par la

boue. La robe était comme une tapisserie. Les souliers grimaçaient à

faire croire qu’ils se moquaient de la figure aussi trouée que la robe.

Et quelle pièce d’estomac!... un emplâtre eût été moins sale. A dix

pas, cette guenille ambulante et fétide devait affecter l’odorat des

gens délicats. Les mains avaient fait cent moissons! Ou cette femme

revenait d’un sabbat allemand, ou elle sortait d’un dépôt de mendicité.

Mais quels regards!... quelle audacieuse intelligence, quelle vie

contenue quand les rayons magnétiques de ses yeux et ceux de Jacques

Collin se rejoignirent pour échanger une idée!

--Range-toi donc, vieil hospice à vermine!... cria le postillon d’une

voix rauque.

--Ne vas-tu pas m’écraser, hussard de la guillotine, répondit-elle, ta

marchandise ne vaut pas la mienne.

Et en essayant de se serrer entre deux bornes pour livrer passage,

la marchande embarrassa la voie pendant le temps nécessaire à

l’accomplissement de son projet.

--O Asie! se dit Jacques Collin qui reconnut sur-le-champ sa complice,

tout va bien.

Le postillon échangeait toujours des aménités avec Asie, et les

voitures s’accumulaient dans la rue du Martroi.

--_Ahé!... pecairé fermati. Souni là. Vedrem!..._ s’écria la vieille

Asie avec ces intonations illinoises particulières aux marchandes des

rues qui dénaturent si bien leurs paroles qu’elles deviennent des

onomatopées compréhensibles seulement pour les Parisiens.

Dans le brouhaha de la rue et au milieu des cris de tous les cochers

survenus, personne ne pouvait faire attention à ce cri sauvage qui

semblait être celui de la marchande. Mais cette clameur distincte pour

Jacques Collin, lui jetait à l’oreille dans un patois de convention

mêlé d’italien et de provençal corrompus, cette phrase terrible:--_Ton

pauvre petit est pris; mais je suis là pour veiller sur vous. Tu vas me

revoir..._

Au milieu de la joie infinie que lui causait son triomphe sur la

Justice, car il espérait pouvoir entretenir des communications au

dehors, Jacques Collin fut atteint par une réaction qui eût tué tout

autre que lui.

--Lucien arrêté!... se dit-il. Et il faillit s’évanouir. Cette nouvelle

était plus affreuse pour lui que le rejet de son pourvoi s’il eût été

condamné à mort.

Maintenant que les deux paniers à salade roulent sur les quais,

l’intérêt de cette histoire exige quelques mots sur la Conciergerie

pendant le temps qu’ils mettront à y venir. La Conciergerie, nom

historique, mot terrible, chose plus terrible encore, est mêlée aux

révolutions de la France, et à celles de Paris surtout. Elle a vu la

plupart des grands criminels. Si de tous les monuments de Paris c’est

le plus intéressant, c’en est aussi le moins connu... des gens qui

appartiennent aux classes supérieures de la société; mais, malgré

l’immense intérêt de cette digression historique, elle sera tout aussi

rapide que la course des paniers à salade.

Quel est le Parisien, l’étranger ou le provincial, pour peu qu’ils

soient restés deux jours à Paris, qui n’ait remarqué les murailles

noires flanquées de trois grosses tours à poivrières, dont deux sont

presque accouplées, ornement sombre et mystérieux du quai dit des

Lunettes. Ce quai commence au bas du pont au Change et s’étend jusqu’au

Pont-Neuf. Une tour carrée, dite la tour de l’Horloge, où fut donné

le signal de la Saint-Barthélemy, tour presque aussi élevée que celle

de Saint-Jacques-la-Boucherie, indique le Palais et forme le coin de

ce quai. Ces quatre tours, ces murailles sont revêtues de ce suaire

noirâtre que prennent à Paris toutes les façades à l’exposition du

Nord. Vers le milieu du quai, à une arcade déserte, commencent les

constructions privées que l’établissement du Pont-Neuf détermina sous

le règne de Henri IV. La place Royale fut la réplique de la place

Dauphine. C’est le même système d’architecture, de la brique encadrée

par des chaînes de pierre de taille. Cette arcade et la rue de Harlay

indiquent les limites du Palais à l’ouest. Autrefois la Préfecture

de police, hôtel des premiers présidents au Parlement, dépendait du

Palais. La cour des Comptes et la cour des Aides y complétaient la

justice suprême, celle du souverain. On voit qu’avant la Révolution, le

Palais jouissait de cet isolement qu’on cherche à créer aujourd’hui.

Ce carré, cette île de maisons et de monuments, où se trouve la

Sainte-Chapelle, le plus magnifique joyau de l’écrin de saint Louis,

cet espace est le sanctuaire de Paris; c’en est la place sacrée,

l’arche sainte. Et d’abord, cet espace fut la première cité tout

entière, car l’emplacement de la place Dauphine était une prairie

dépendante du domaine royal où se trouvait un moulin à frapper les

monnaies. De là le nom de rue de la Monnaie, donné à celle qui mène

au Pont-Neuf. De là aussi le nom d’une des trois tours rondes, la

seconde, qui s’appelle la _tour d’Argent_, et qui semblerait prouver

qu’on y a primitivement battu monnaie. Le fameux moulin, qui se voit

dans les anciens plans de Paris, serait vraisemblablement postérieur

au temps où l’on frappait la monnaie dans le palais même, et dû sans

doute à un perfectionnement dans l’art monétaire. La première tour,

presque accolée à la tour d’Argent, se nomme la tour de Montgommery.

La troisième, la plus petite, mais la mieux conservée des trois, car

elle a gardé ses créneaux, a nom la tour Bonbec. La Sainte-Chapelle

et ces quatre tours (en comprenant la tour de l’Horloge) déterminent

parfaitement l’enceinte, le périmètre, dirait un employé du Cadastre,

du palais, depuis les Mérovingiens jusqu’à la première maison de

Valois; mais pour nous, et par suite de ses transformations, ce palais

représente plus spécialement l’époque de saint Louis.

Charles V, le premier, abandonna le Palais au Parlement, institution

nouvellement créée, et alla, sous la protection de la Bastille, habiter

le fameux hôtel Saint-Pol, auquel on adossa plus tard le palais des

Tournelles. Puis, sous les derniers Valois, la royauté revint de la

Bastille au Louvre, qui avait été sa première bastille. La première

demeure des rois de France, le palais de saint Louis, qui a gardé ce

nom de Palais tout court, pour signifier le palais par excellence,

est tout entier enfoui sous le Palais-de-Justice, il en forme les

caves, car il était bâti dans la Seine, comme la cathédrale, et bâti

si soigneusement que les plus hautes eaux de la rivière en couvrent à

peine les premières marches. Le quai de l’Horloge enterre d’environ

vingt pieds ces constructions dix fois séculaires. Les voitures roulent

à la hauteur du chapiteau des fortes colonnes de ces trois tours,

dont jadis l’élévation devait être en harmonie avec l’élégance du

palais, et d’un effet pittoresque sur l’eau, puisque aujourd’hui ces

tours le disputent encore en hauteur aux monuments les plus élevés de

Paris. Quand on contemple cette vaste capitale du haut de la lanterne

du Panthéon, le Palais avec la Sainte-Chapelle est encore ce qui

paraît le plus monumental parmi tant de monuments. Ce palais de nos

rois, sur lequel vous marchez quand vous arpentez l’immense salle des

Pas-Perdus était une merveille d’architecture, il l’est encore aux yeux

intelligents du poëte qui vient l’étudier en examinant la Conciergerie.

Hélas! la Conciergerie a envahi le palais des rois. Le cœur saigne

à voir comment on a taillé des geôles, des réduits, des corridors,

des logements, des salles sans jour ni air dans cette magnifique

composition où le byzantin, le roman, le gothique, ces trois faces de

l’art ancien, ont été raccordés par l’architecture du douzième siècle.

Ce palais est à l’histoire monumentale de la France des premiers temps

ce que le château de Blois est à l’histoire monumentale des seconds

temps. De même qu’à Blois (Voir _Étude sur Catherine de Médicis_,

ÉTUDES PHILOSOPHIQUES), dans une cour vous pouvez admirer le château

des comtes de Blois, celui de Louis XII, celui de François Ier, celui

de Gaston; de même à la Conciergerie vous retrouvez, dans la même

enceinte, le caractère des premières races, et dans la Sainte-Chapelle,

l’architecture de saint Louis. Conseil municipal, si vous donnez des

millions, mettez aux côtés des architectes un ou deux poëtes, si

vous voulez sauver le berceau de Paris, le berceau des rois, en vous

occupant de doter Paris et la cour souveraine d’un palais digne de la

France! C’est une question à étudier pendant quelques années avant de

rien commencer. Encore une ou deux prisons de bâties, comme celle de la

Roquette, et le palais de saint Louis sera sauvé.

Aujourd’hui bien des plaies affectent ce gigantesque monument, enfoui

sous le palais et sous le quai, comme un de ces animaux antédiluviens

dans les plâtres de Montmartre; mais la plus grande, c’est d’être

la Conciergerie! Ce mot, on le comprend. Dans les premiers temps

de la monarchie, les grands coupables, car les villains (il faut

tenir à cette orthographe qui laisse au mot sa signification de

paysan) et les bourgeois appartenant à des juridictions urbaines ou

seigneuriales, les possesseurs des _grands ou petits fiefs_ étaient

amenés au roi et gardés à la Conciergerie. Comme on saisissait peu de

ces grands coupables, la Conciergerie suffisait à la justice du Roi.

Il est difficile de savoir précisément l’emplacement de la primitive

Conciergerie. Néanmoins, comme les cuisines de saint Louis existent

encore, et forment aujourd’hui ce qu’on nomme la _Souricière_, il

est à présumer que la Conciergerie primitive devait être située là

où se trouvait, avant 1825, la Conciergerie judiciaire du Parlement,

sous l’arcade à droite du grand escalier extérieur qui mène à la cour

royale. De là, jusqu’en 1825, partirent les condamnés pour aller

subir leurs supplices. De là sortirent tous les grands criminels,

toutes les victimes de la politique, la maréchale d’Ancre comme la

reine de France, Semblançay comme Malesherbes, Damien comme Danton,

Desrues comme Castaing. Le cabinet de Fouquier-Tinville, le même que

celui actuel du procureur du roi, se trouvait placé de manière à ce

qu’il pût voir défiler dans leurs charrettes les gens que le tribunal

révolutionnaire venait de condamner. Cet homme fait glaive pouvait

ainsi donner un dernier coup d’œil à ses fournées.

Depuis 1825, sous le ministère de monsieur de Peyronnet, un

grand changement eut lieu dans le Palais. Le vieux guichet de la

Conciergerie, où se passaient les cérémonies de l’écrou et de la

toilette, fut fermé et transporté où il se trouve aujourd’hui, contre

la tour de l’Horloge et la tour Montgommery, dans une cour intérieure

indiquée par une arcade. A gauche se trouve la Souricière, à droite

le guichet. Les paniers à salade entrent dans cette cour assez

irrégulière, et peuvent y rester, y tourner avec facilité, s’y trouver,

en cas d’émeute, protégés contre une tentative par la forte grille de

l’arcade; tandis qu’autrefois ils n’avaient pas la moindre facilité

pour manœuvrer dans l’étroit espace qui sépare le grand escalier

extérieur de l’aile droite du Palais. Aujourd’hui la Conciergerie,

à peine suffisante pour les accusés (il y faudrait de la place pour

trois cents personnes, hommes et femmes), ne reçoit plus ni prévenus

ni détenus, excepté dans de rares occasions, comme celle qui y faisait

amener Jacques Collin et Lucien. Tous ceux qui y sont prisonniers

doivent comparaître en cour d’assises. Par exception, la magistrature

y souffre les coupables de la haute société qui, déjà suffisamment

déshonorés par un arrêt de cour d’assises, seraient punis au delà des

bornes, s’ils subissaient leur peine à Melun ou à Poissy. Ouvrard

préféra le séjour de la Conciergerie à celui de Sainte-Pélagie. En ce

moment, le notaire Lehon, le prince de Bergues y font leur temps de

détention par une tolérance arbitraire, mais pleine d’humanité.

Généralement les prévenus, soit pour aller, en argot de palais, à

l’instruction, soit pour comparaître en police correctionnelle,

sont versés par les paniers à salade directement à la Souricière.

La Souricière, qui fait face au guichet, se compose d’une certaine

quantité de cellules pratiquées dans les cuisines de saint Louis, et où

les prévenus extraits de leurs prisons attendent l’heure de la séance

du tribunal ou l’arrivée de leur juge d’instruction. La Souricière

est bornée au nord par le quai, à l’est par le corps-de-garde de la

garde municipale, à l’ouest par la cour de la Conciergerie, et au

midi par une immense salle voûtée (sans doute l’ancienne salle des

festins), encore sans destination. Au-dessus de la Souricière s’étend

un corps-de-garde intérieur, ayant vue par une croisée sur la cour de

la Conciergerie; il est occupé par la gendarmerie départementale et

l’escalier y aboutit. Quand l’heure du jugement sonne, les huissiers

viennent faire l’appel des prévenus, les gendarmes descendent en nombre

égal à celui des prévenus, chaque gendarme prend un prévenu sous le

bras; et, ainsi accouplés, ils gravissent l’escalier, traversent le

corps-de-garde et arrivent par des couloirs dans une pièce contiguë à

la salle où siége la fameuse Sixième Chambre du tribunal, à laquelle

est dévolue l’audience de la police correctionnelle. Ce chemin est

celui que prennent aussi les accusés pour aller de la Conciergerie à

l’audience, et pour en revenir.

Dans la salle des Pas-Perdus, entre la porte de la Première Chambre du

Tribunal de première instance et le perron qui mène à la Sixième, on

remarque immédiatement, en s’y promenant pour la première fois, une

entrée sans porte, sans aucune décoration d’architecture, un trou carré

vraiment ignoble. C’est par là que les juges, les avocats, pénètrent

dans ces couloirs, dans le corps-de-garde, descendent à la Souricière

et au Guichet de la Conciergerie. Tous les cabinets des juges

d’instruction sont situés à différents étages dans cette partie du

Palais. On y parvient par d’affreux escaliers, un dédale où se perdent

presque toujours ceux à qui le Palais est inconnu. Les fenêtres de ces

cabinets donnent les unes sur le quai, les autres sur la cour de la

Conciergerie. En 1830, quelques cabinets de juges d’instruction avaient

vue sur la rue de la Barillerie.

Ainsi quand un panier à salade tourne à gauche dans la cour de la

Conciergerie, il amène des prévenus à la Souricière; quand il tourne

à droite, il importe des accusés à la Conciergerie. Ce fut donc de ce

côté que le panier à salade où se trouvait Jacques Collin se dirigea

pour le déposer au Guichet. Rien de plus formidable. Criminels ou

visiteurs aperçoivent deux grilles de fer forgé, séparées par un espace

d’environ six pieds, qui s’ouvrent toujours l’une après l’autre, et

à travers lesquelles tout est observé si scrupuleusement que les

gens à qui le _permis de visiter_ est accordé passent cette pièce à

travers la grille, avant que la clef ne grince dans la serrure. Les

magistrats instructeurs, ceux du parquet eux-mêmes, n’entrent pas sans

avoir été reconnus. Aussi, parlez de la possibilité de communiquer ou

de s’évader?... le directeur de la Conciergerie aura sur les lèvres

un sourire qui glacera le doute chez le romancier le plus téméraire

dans ses entreprises contre la vraisemblance. On ne connaît, dans

les annales de la Conciergerie, que l’évasion de Lavalette; mais la

certitude d’une auguste connivence, aujourd’hui prouvée, a diminué

sinon le dévouement de l’épouse, du moins le danger d’un insuccès.

En jugeant sur les lieux de la nature des obstacles, les gens les

plus amis du merveilleux reconnaîtront qu’en tout temps ces obstacles

étaient ce qu’ils sont encore, invincibles. Aucune expression ne

peut dépeindre la force des murailles et des voûtes, il faut les

voir. Quoique le pavé de la cour soit en contre-bas de celui du quai,

lorsque vous franchissez le Guichet, il faut encore descendre plusieurs

marches pour arriver dans une immense salle voûtée dont les puissantes

murailles sont ornées de colonnes magnifiques, et sont flanquées de la

tour Montgommery, qui fait partie aujourd’hui du logement du directeur

de la Conciergerie et de la tour d’Argent qui sert de dortoir aux

surveillants, guichetiers ou porte-clefs, comme il vous plaira de

les appeler. Le nombre de ces employés n’est pas aussi considérable

qu’on peut l’imaginer (ils sont vingt); leur dortoir, de même que

leur coucher, ne diffère pas de celui dit de la _Pistole_. Ce nom

vient sans doute de ce que jadis les prisonniers donnaient une pistole

par semaine pour ce logement, dont la nudité rappelle les froides

mansardes que les grands hommes sans fortune commencent par habiter à

Paris. A gauche, dans cette vaste salle d’entrée, se trouve le greffe

de la Conciergerie, espèce de bureau formé par des vitrages où siégent

le directeur et son greffier, où sont les registres d’écrou. Là, le

prévenu, l’accusé sont inscrits, décrits et fouillés. Là se décide la

question du logement dont la solution dépend de la bourse du patient.

En face du guichet de cette salle, on aperçoit une porte vitrée, celle

d’un parloir où les parents et les avocats communiquent avec les

accusés par un guichet à double grille de bois. Ce parloir tire son

jour du préau, le lieu de promenade intérieure où les accusés respirent

au grand air et font de l’exercice à des heures déterminées.

Cette grande salle éclairée par le jour douteux de ces deux guichets,

car l’unique croisée donnant sur la cour d’arrivée est entièrement

prise par le greffe qui l’encadre, présente aux regards une atmosphère

et une lumière parfaitement en harmonie avec les images préconçues

par l’imagination. C’est d’autant plus effrayant que parallèlement

aux tours d’Argent et de Montgommery, vous apercevez ces cryptes

mystérieuses, voûtées, formidables, sans lumière, qui tournent autour

du parloir, qui mènent aux cachots de la reine, de madame Élisabeth,

et aux cellules appelées _les secrets_. Ce dédale de pierre de taille

est devenu le souterrain du Palais-de-Justice, après avoir vu les fêtes

de la royauté. De 1825 à 1832, ce fut dans cette immense salle, entre

un gros poêle qui la chauffe et la première des deux grilles, que se

faisait l’opération de la toilette. On ne passe pas encore sans frémir

sur ces dalles qui ont reçu le choc et les confidences de tant de

derniers regards.

Pour sortir de son affreuse voiture le moribond eut besoin de

l’assistance de deux gendarmes qui le prirent chacun sous un bras, le

soutinrent et le portèrent comme évanoui dans le greffe. Ainsi traîné,

le mourant levait les yeux au ciel de manière à ressembler au Sauveur

descendu de la croix. Certes dans aucun tableau Jésus n’offre une

face plus cadavérique, plus décomposée que ne l’était celle du faux

Espagnol, il semblait près de rendre le dernier soupir. Quand il fut

assis dans le greffe, il répéta d’une voix défaillante les paroles

qu’il adressait à tout le monde depuis son arrestation:--Je me réclame

de son excellence l’ambassadeur d’Espagne...

--Vous direz cela, répondit le directeur, à monsieur le juge

d’instruction...

--Ah! Jésus! répliqua Jacques Collin en soupirant. Ne puis-je avoir un

bréviaire?... Me refusera-t-on toujours un médecin?... Je n’ai pas deux

heures à vivre.

Carlos Herrera devant être mis au secret, il fut inutile de lui

demander s’il réclamait les bénéfices de la pistole, c’est-à-dire le

droit d’habiter une de ces chambres où l’on jouit du seul comfort

permis par la Justice. Ces chambres sont situées au bout du préau dont

il sera question plus tard. L’huissier et le greffier remplirent de

concert et flegmatiquement les formalités de l’écrou.

--Monsieur le directeur, dit Jacques Collin en baragouinant le

français, je suis mourant, vous le voyez. Dites, si vous le pouvez,

dites surtout le plus tôt possible, à ce monsieur juge, que je

sollicite comme une faveur ce qu’un criminel devrait le plus redouter,

de paraître devant lui dès qu’il sera venu; car mes souffrances sont

vraiment intolérables, et dès que je le verrai, toute erreur cessera...

Règle générale, les criminels parlent tous d’erreur! Allez dans

les bagnes, questionnez-y les condamnés, ils sont presque tous

victimes d’une erreur de la justice. Aussi ce mot fait-il sourire

imperceptiblement tous ceux qui sont en contact avec des prévenus, des

accusés, ou des condamnés.

--Je puis parler de votre réclamation au juge d’instruction, répondit

le directeur.

--Je vous bénirai donc, monsieur!... répliqua l’Espagnol en levant les

yeux au ciel.

Aussitôt écroué, Carlos Herrera, pris sous chaque bras par deux gardes

municipaux accompagnés d’un surveillant, à qui le directeur désigna

celui des secrets où devait être renfermé le prévenu, fut conduit par

le dédale souterrain de la Conciergerie dans une chambre très saine,

quoi qu’en aient dit certains philanthropes, mais sans communications

possibles.

Quand il eut disparu, les surveillants, le directeur de la prison, son

greffier, l’huissier lui-même, les gendarmes se regardèrent en gens

qui se demandent les uns aux autres leur opinion, et sur toutes les

figures se peignit le doute; mais à l’aspect de l’autre prévenu, tous

les spectateurs revinrent à leur incertitude habituelle, cachée sous

un air d’indifférence. A moins de circonstances extraordinaires, les

employés de la Conciergerie sont peu curieux, les criminels étant pour

eux ce que les pratiques sont pour les coiffeurs. Aussi toutes les

formalités dont l’imagination s’épouvante s’accomplissent-elles plus

simplement que des affaires d’argent chez un banquier, et souvent avec

plus de politesse. Lucien présenta le masque du coupable abattu, car il

se laissait faire, il s’abandonnait en machine. Depuis Fontainebleau,

le poëte contemplait sa ruine, et il se disait que l’heure des

expiations avait sonné. Pâle, défait, ignorant tout ce qui s’était

passé pendant son absence chez Esther, il se savait le compagnon intime

d’un forçat évadé. Cette situation suffisait à lui faire apercevoir des

catastrophes pires que la mort. Quand sa pensée enfantait un projet,

c’était le suicide. Il voulait échapper à tout prix aux ignominies

qu’il entrevoyait comme un rêve pénible.

Jacques Collin fut placé, comme le plus dangereux des deux prévenus,

dans un cabanon tout de pierre de taille, qui tire son jour d’une de

ces petites cours intérieures, comme il s’en trouve dans l’enceinte du

palais, et situé dans l’aile où le Procureur-général a son cabinet.

Cette petite cour sert de préau au quartier des femmes. Lucien fut mené

par le même chemin, car, selon ses ordres, le directeur eut des égards

pour lui, dans un cabanon contigu aux Pistoles.

Généralement, les personnes qui n’auront jamais de démêlés avec la

justice conçoivent les idées les plus noires sur la mise au secret.

L’idée de justice criminelle ne se sépare point des vieilles idées sur

la torture ancienne, sur l’insalubrité des prisons, sur la froideur

des murailles de pierre d’où suintent des larmes, sur la grossièreté

des geôliers et de la nourriture, accessoires obligés des drames;

mais il n’est pas inutile de dire ici que ces exagérations n’existent

qu’au théâtre, et font sourire les magistrats, les avocats, et ceux

qui, par curiosité, visitent les prisons ou qui viennent les observer.

Pendant longtemps ce fut terrible. Il est certain que les accusés

étaient, sous l’ancien Parlement, dans les siècles de Louis XIII et

de Louis XIV, jetés pêle-mêle dans une espèce d’entresol au-dessus de

l’ancien guichet. Les prisons ont été l’un des crimes de la révolution

de 1789, et il suffit de voir le cachot de la reine et celui de madame

Élisabeth pour concevoir une horreur profonde des anciennes formes

judiciaires. Mais aujourd’hui, si la philanthropie a fait à la société

des maux incalculables, elle a produit un peu de bien pour les

individus. Nous devons à Napoléon notre Code criminel, qui, plus que

le Code civil, dont la réforme est en quelques points urgente, sera

l’un des plus grands monuments de ce règne si court. Notre nouveau

Droit criminel ferma tout un abîme de souffrances. Aussi, peut-on

affirmer qu’en mettant à part les affreuses tortures morales auxquelles

les gens des classes supérieures sont en proie en se trouvant sous

la main de la Justice, l’action de ce pouvoir est d’une douceur et

d’une simplicité d’autant plus grandes qu’elles sont inattendues.

L’inculpé, le prévenu ne sont certainement pas logés comme chez eux;

mais le nécessaire se trouve dans les prisons de Paris. D’ailleurs,

la pesanteur des sentiments auxquels on se livre ôte aux accessoires

de la vie leur signification habituelle. Ce n’est jamais le corps qui

souffre. L’esprit est dans un état si violent que toute espèce de

malaise, de brutalité, s’il s’en rencontrait dans le milieu où l’on

est, se supporterait aisément. Il faut admettre, à Paris surtout, que

l’innocent est promptement mis en liberté.

Lucien, en entrant dans sa cellule, trouva donc la fidèle image de la

première chambre qu’il avait occupée à Paris, à l’hôtel Cluny. Un lit

semblable à ceux des plus pauvres hôtels garnis du quartier Latin, des

chaises foncées de paille, une table et quelques ustensiles composaient

le mobilier de l’une de ces chambres, où souvent on réunit deux

accusés quand leurs mœurs sont douces et leurs crimes d’une catégorie

rassurante, comme les faux et les banqueroutes. Cette ressemblance

entre son point de départ, plein d’innocence, et le point d’arrivée,

dernier degré de la honte et de l’avilissement, fut si bien saisie par

un dernier effort de sa fibre poétique, qu’il fondit en larmes. Il

pleura pendant quatre heures, insensible en apparence comme une figure

de pierre, mais souffrant de toutes ses espérances renversées, atteint

dans toutes ses vanités sociales écrasées, dans son orgueil anéanti,

dans tous les _moi_ que présentent l’ambitieux, l’amoureux, l’heureux,

le dandy, le Parisien, le poëte, le voluptueux et le privilégié. Tout

en lui s’était brisé dans cette chute icarienne.

Carlos Herrera, lui, tourna dans son cabanon dès qu’il y fut seul

comme l’ours blanc du Jardin des Plantes dans sa cage. Il vérifia

minutieusement la porte et s’assura que, le judas excepté, nul trou n’y

avait été pratiqué. Il sonda tous les murs, il regarda la hotte par la

gueule de laquelle venait une faible lumière et il se dit:--Je suis

en sûreté! Il alla s’asseoir dans un coin où l’œil d’un surveillant

appliqué au judas à grillage n’aurait pu le voir. Puis il ôta sa

perruque et y décolla promptement un papier qui en garnissait le fond.

Le côté de ce papier en communication avec la tête était si crasseux

qu’il semblait être le tégument de la perruque. Si Bibi-Lupin avait

eu l’idée d’enlever cette perruque pour reconnaître l’identité de

l’Espagnol avec Jacques Collin, il ne se serait pas défié de ce papier,

tant il paraissait faire partie de l’œuvre du perruquier. L’autre

côté du papier était encore assez blanc et assez propre pour recevoir

quelques lignes. L’opération difficile et minutieuse du décollage avait

été commencée à la Force, deux heures n’auraient pas suffi, la moitié

de la journée y avait été employée la veille. Le prévenu commença par

rogner ce précieux papier de manière à s’en procurer une bande de

quatre à cinq lignes de largeur, il la partagea en plusieurs morceaux;

puis, il remit dans ce singulier magasin sa provision de papier après

en avoir humecté la couche de gomme arabique à l’aide de laquelle il

pouvait rétablir l’adhérence. Il chercha dans une mèche de cheveux un

de ces crayons, fins comme des tiges d’épingle, dont la fabrication due

à Susse était récente, et qui s’y trouvait fixé par de la colle; il en

prit un fragment assez long pour écrire et assez petit pour tenir dans

son oreille. Ces préparatifs terminés avec la rapidité, la sécurité

d’exécution particulière aux vieux soldats qui sont adroits comme des

singes, Jacques Collin s’assit sur le bord de son lit et se mit à

méditer ses instructions pour Asie, avec la certitude de la trouver sur

son chemin, tant il comptait sur le génie de cette femme.

--Dans mon interrogatoire sommaire, se disait-il, j’ai fait l’Espagnol

parlant mal le français, se réclamant de son ambassadeur, alléguant

les priviléges diplomatiques et ne comprenant rien à ce qu’on lui

demandait, tout cela bien scandé par des faiblesses, par des points

d’orgue, des soupirs, enfin toutes les _balançoires_ d’un mourant.

Restons sur ce terrain. Mes papiers sont en règle. Asie et moi, nous

mangerons bien monsieur Camusot, il n’est pas fort. Pensons donc à

Lucien, il s’agit de lui refaire le moral, il faut arriver à cet enfant

à tout prix, lui tracer un plan de conduite, autrement il va se livrer,

me livrer et tout perdre!... Avant son interrogatoire il doit avoir été

seriné. Puis il me faut des témoins qui maintiennent mon état de prêtre!

Telle était la situation morale et physique des deux prévenus dont le

sort dépendait en ce moment de monsieur Camusot, juge d’instruction au

Tribunal de Première Instance de la Seine, souverain arbitre, pendant

le temps que lui donnait le code criminel, des plus petits détails

de leur existence; car lui seul pouvait permettre que l’aumônier, le

médecin de la Conciergerie ou qui que ce soit communiquât avec eux.

Aucune puissance humaine, ni le roi, ni le garde des sceaux, ni

le premier ministre ne peuvent empiéter sur le pouvoir d’un juge

d’instruction, rien ne l’arrête, rien ne lui commande. C’est un

souverain soumis uniquement à sa conscience et à la loi. En ce moment

où philosophes, philanthropes et publicistes sont incessamment

occupés à diminuer tous les pouvoirs sociaux, le droit conféré par

nos lois aux juges d’instruction est devenu l’objet d’attaques

d’autant plus terribles qu’elles sont presque justifiées par ce

droit, qui, disons-le, est exorbitant. Néanmoins, pour tout homme

sensé, ce pouvoir doit rester sans atteinte; on peut, dans certains

cas, en adoucir l’exercice par un large emploi de la caution; mais la

société, déjà bien ébranlée par l’inintelligence et par la faiblesse

du jury (magistrature auguste et suprême qui ne devrait être confiée

qu’à des notabilités élues), serait menacée de ruine si l’on brisait

cette colonne qui soutient tout notre Droit criminel. L’arrestation

préventive est une de ces facultés terribles, nécessaires, dont le

danger social est contre-balancé par sa grandeur même. D’ailleurs,

se défier de la magistrature est un commencement de dissolution

sociale. Détruisez l’institution, reconstruisez-la sur d’autres bases;

demandez, comme avant la Révolution, d’immenses garanties de fortune à

la magistrature; mais croyez-y? n’en faites pas l’image de la Société

pour y insulter. Aujourd’hui le magistrat, payé comme un fonctionnaire,

pauvre pour la plupart du temps, a troqué sa dignité d’autrefois contre

une morgue qui semble intolérable à tous les égaux qu’on lui a faits;

car la morgue est une dignité qui n’a pas de points d’appui. Là gît

le vice de l’institution actuelle. Si la France était divisée en dix

Ressorts, on pourrait relever la magistrature en exigeant d’elle de

grandes fortunes, ce qui devient impossible avec vingt-six Ressorts. La

seule amélioration réelle à réclamer dans l’exercice du pouvoir confié

au juge d’instruction, c’est la réhabilitation de la Maison d’Arrêt.

L’état de prévention devrait n’apporter aucun changement dans les

habitudes des individus. Les Maisons d’Arrêt devraient, à Paris, être

construites, meublées et disposées de manière à modifier profondément

les idées du public sur la situation des prévenus. La loi est bonne,

elle est nécessaire, l’exécution en est mauvaise, et les mœurs jugent

les lois d’après la manière dont elles s’exécutent. L’opinion publique

en France condamne les prévenus et réhabilite les accusés par une

inexplicable contradiction. Peut-être est-ce le résultat de l’esprit

essentiellement frondeur du Français. Cette inconséquence du public

parisien fut un des motifs qui contribuèrent à la catastrophe de ce

drame; ce fut même, comme on le verra, l’un des plus puissants. Pour

être dans le secret des scènes terribles qui se jouent dans le cabinet

d’un juge d’instruction; pour bien connaître la situation respective

des deux parties belligérantes, les prévenus et la Justice dont la

lutte a pour objet le secret gardé par ceux-ci contre la curiosité

du juge, si bien nommé _le curieux_ dans l’argot des prisons, on ne

doit jamais oublier que les prévenus mis au secret ignorent tout ce

que disent les sept à huit publics qui forment le public, tout ce que

savent la police, la justice, et le peu que les journaux publient des

circonstances du crime. Aussi donner à des prévenus un avis comme

celui que Jacques Collin venait de recevoir par Asie sur l’arrestation

de Lucien, est-ce jeter une corde à un homme qui se noie. On va voir

échouer, par cette raison, une tentative qui certes, sans cette

communication, eût perdu le forçat. Ces termes une fois bien posés,

les gens les moins faciles à s’émouvoir vont être effrayés de ce que

produisent ces trois causes de terreur: la séquestration, le silence et

le remords.

Monsieur Camusot, gendre d’un des huissiers du cabinet du roi, trop

connu déjà pour expliquer ses alliances et sa position, se trouvait en

ce moment dans une perplexité presque égale à celle de Carlos Herrera,

relativement à l’instruction qui lui était confiée. Naguère, président

d’un tribunal du Ressort, il avait été tiré de cette position et appelé

juge à Paris, l’une des places les plus enviées en magistrature, par

la protection de la célèbre duchesse de Maufrigneuse dont le mari,

menin du Dauphin et colonel d’un des régiments de cavalerie de la

garde royale, était autant en faveur auprès du roi qu’elle l’était

auprès de Madame. Pour un très léger service rendu, mais capital pour

la duchesse, lors de la plainte en faux portée contre le jeune comte

d’Esgrignon par un banquier d’Alençon (Voir, dans les SCÈNES DE LA VIE

DE PROVINCE, _le Cabinet des Antiques_), de simple juge en province

il avait passé président, et de président juge d’instruction à Paris.

Depuis dix-huit mois qu’il siégeait dans le tribunal le plus important

du royaume, il avait déjà pu, sur la recommandation de la duchesse de

Maufrigneuse, se prêter aux voix d’une grande dame non moins puissante,

la marquise d’Espard, mais il avait échoué. (Voir l’_Interdiction_.)

Lucien, comme on l’a dit au début de cette Scène, pour se venger de

madame d’Espard qui voulait faire interdire son mari, put rétablir la

vérité des faits aux yeux du procureur-général et du comte de Sérisy.

Ces deux hautes puissances une fois réunies aux amis du marquis

d’Espard, la femme n’avait échappé que par la clémence de son mari au

blâme du tribunal. La veille, en apprenant l’arrestation de Lucien, la

marquise d’Espard avait envoyé son beau-frère, le chevalier d’Espard,

chez madame Camusot. Madame Camusot était allée incontinent faire une

visite à l’illustre marquise. Au moment du dîner, de retour chez elle,

elle avait pris à part son mari dans sa chambre à coucher.

--Si tu peux envoyer ce petit fat de Lucien de Rubempré en Cour

d’assises, et qu’on obtienne une condamnation contre lui, lui dit-elle

à l’oreille, tu seras conseiller à la Cour royale...

--Et comment?

--Madame d’Espard voudrait voir tomber la tête de ce pauvre jeune

homme. J’ai eu froid dans le dos en écoutant parler une haine de jolie

femme.

--Ne te mêle pas des affaires du Palais, répondit Camusot à sa femme.

--Moi, m’en mêler? reprit-elle. Un tiers aurait pu nous entendre, il

n’aurait pas su ce dont il s’agissait. La marquise et moi, nous avons

été l’une et l’autre aussi délicieusement hypocrites que tu l’es avec

moi dans ce moment. Elle voulait me remercier de tes bons offices

dans son affaire, en me disant que, malgré l’insuccès, elle en était

reconnaissante. Elle m’a parlé de la terrible mission que la loi vous

donne. «C’est affreux d’avoir à envoyer un homme à l’échafaud, mais

celui-là! c’est faire justice!... etc.» Elle a déploré qu’un si beau

jeune homme, amené par sa cousine, madame du Chatelet, à Paris, eût

si mal tourné. «C’est là, disait-elle, où les mauvaises femmes, comme

une Coralie, une Esther, mènent les jeunes gens assez corrompus pour

partager avec elles d’ignobles profits!» Enfin de belles tirades

sur la charité, sur la religion! Madame du Chatelet lui avait dit

que Lucien méritait mille morts pour avoir failli tuer sa sœur et sa

mère... Elle a parlé d’une vacance à la cour royale, elle connaissait

le garde des sceaux.--«Votre mari, madame, a une belle occasion de se

distinguer!» a-t-elle dit en finissant. Et voilà.

--Nous nous distinguons tous les jours, en faisant notre devoir, dit

Camusot.

--Tu iras loin, si tu es magistrat partout, même avec ta femme, s’écria

madame Camusot. Tiens, je t’ai cru niais, aujourd’hui je t’admire...

Le magistrat eut sur les lèvres un de ces sourires qui n’appartiennent

qu’à eux, comme celui des danseuses n’est qu’à elles.

--Madame, puis-je entrer? demanda la femme de chambre.

--Que me voulez-vous? lui dit sa maîtresse.

--Madame, la première femme de madame la duchesse de Maufrigneuse est

venue ici pendant l’absence de madame, et prie madame, de la part de sa

maîtresse, de venir à l’hôtel de Cadignan, toute affaire cessante.

--Qu’on retarde le dîner, dit la femme du juge en pensant que le cocher

du fiacre qui l’avait amenée attendait son paiement.

Elle remit son chapeau, remonta dans le fiacre, et fut dans vingt

minutes à l’hôtel de Cadignan. Madame Camusot, introduite par les

petites entrées, resta pendant dix minutes seule dans un boudoir

attenant à la chambre à coucher de la duchesse qui se montra

resplendissante, car elle partait à Saint-Cloud où l’appelait une

invitation à la cour.

--Ma petite, entre nous, deux mots suffisent.

--Oui, madame la duchesse.

--Lucien de Rubempré est arrêté, votre mari instruit l’affaire, je

garantis l’innocence de ce pauvre enfant, qu’il soit libre avant

vingt-quatre heures. Ce n’est pas tout. Quelqu’un veut voir Lucien

demain secrètement dans sa prison, votre mari pourra, s’il le veut,

être présent, pourvu qu’il ne se laisse pas apercevoir... Je suis

fidèle à ceux qui me servent, vous le savez. Le Roi espère beaucoup du

courage de ses magistrats dans les circonstances graves où il va se

trouver bientôt; je mettrai votre mari en avant, je le recommanderai

comme un homme dévoué au Roi, fallût-il risquer sa tête. Notre Camusot

sera d’abord conseiller, puis premier président n’importe où...

Adieu... je suis attendue, vous m’excusez, n’est-ce pas? Vous n’obligez

pas seulement le procureur-général, qui dans cette affaire ne peut pas

se prononcer; vous sauvez encore la vie à une femme qui se meurt, à

madame de Sérisy. Ainsi vous ne manquerez pas d’appuis... Allons, vous

voyez ma confiance, je n’ai pas besoin de vous recommander... vous

savez!

Elle se mit un doigt sur les lèvres et disparut.

--Et moi qui n’ai pas pu lui dire que la marquise d’Espard veut voir

Lucien sur l’échafaud!... pensait la femme du magistrat en regagnant

son fiacre.

Elle arriva dans une telle anxiété qu’en la voyant le juge lui dit:

--Amélie, qu’as-tu?...

--Nous sommes pris entre deux feux...

Elle raconta son entrevue avec la duchesse en parlant à l’oreille de

son mari, tant elle craignait que sa femme de chambre n’écoutât à la

porte.

--Laquelle des deux est la plus puissante? dit-elle en terminant. La

marquise a failli te compromettre dans la sotte affaire de la demande

en interdiction de son mari, tandis que nous devons tout à la duchesse.

L’une m’a fait des promesses vagues; tandis que l’autre a dit: Vous

serez conseiller d’abord, premier président ensuite!... Dieu me garde

de te donner un conseil, je ne me mêlerai jamais des affaires du

Palais; mais je dois te rapporter fidèlement ce qui se dit à la cour et

ce qu’on y prépare...

--Tu ne sais pas, Amélie, ce que le préfet de police m’a envoyé ce

matin, et par qui? par un des hommes les plus importants de la police

générale du royaume, le Bibi-Lupin de la politique qui m’a dit que

l’État avait des intérêts secrets dans ce procès. Dînons et allons aux

Variétés... nous causerons cette nuit, dans le silence du cabinet, de

tout ceci; car j’aurai besoin de ton intelligence, celle du juge ne

suffit peut-être pas...

Les neuf dixièmes des magistrats nieront l’influence de la femme sur

le mari en semblable occurrence; mais, si c’est là l’une des plus

fortes exceptions sociales, on peut faire observer qu’elle est vraie

quoique accidentelle. Le magistrat est comme le prêtre, à Paris

surtout où se trouve l’élite de la magistrature, il parle rarement

des affaires du Palais, à moins qu’elles ne soient à l’état de chose

jugée. Les femmes de magistrats non-seulement affectent de ne jamais

rien savoir, mais encore elles ont toutes assez le sentiment des

convenances pour deviner qu’elles nuiraient à leurs maris si, quand

elles sont instruites de quelque secret, elles le laissaient voir.

Néanmoins, dans les grandes occasions où il s’agit d’avancement d’après

tel ou tel parti pris, beaucoup de femmes ont assisté, comme Amélie,

à la délibération du magistrat. Enfin, ces exceptions, d’autant plus

niables qu’elles sont toujours inconnues, dépendent entièrement de la

manière dont la lutte entre deux caractères s’est accomplie au sein

d’un ménage. Or, madame Camusot dominait entièrement son mari. Quand

tout dormit chez eux, le magistrat et sa femme s’assirent au bureau sur

lequel le juge avait déjà classé les pièces de l’affaire.

--Voici les notes que le préfet de police m’a fait remettre, sur ma

demande d’ailleurs, dit Camusot.

«L’ABBÉ CARLOS HERRERA.

»Cet individu est certainement le nommé Jacques Collin dit

Trompe-la-Mort, dont la dernière arrestation remonte à l’année

1819, et fut opérée au domicile d’une dame Vauquer, tenant pension

bourgeoise rue Neuve-Sainte-Geneviève, et où il demeurait caché sous

le nom de Vautrin.»

En marge, on lisait de la main du préfet de police:

«_Ordre a été transmis par le télégraphe à Bibi-Lupin, chef de la

sûreté, de revenir immédiatement pour aider à la confrontation, car

il connaît personnellement Jacques Collin, qu’il a fait arrêter en

1819 avec le concours d’une demoiselle Michonneau._

»Les pensionnaires qui logeaient dans la Maison Vauquer existent

encore et peuvent être cités pour établir l’identité.

»Le soi-disant Carlos Herrera est l’ami intime, le conseiller de

monsieur Lucien de Rubempré, à qui, pendant trois ans, il a fourni

des sommes considérables, évidemment provenues de vols.

»Cette solidarité, si l’on établit l’identité du soi-disant Espagnol

et de Jacques Collin, sera la condamnation du sieur Lucien de

Rubempré.

»La mort subite de l’agent Peyrade est due à un empoisonnement

consommé par Jacques Collin, par Rubempré ou leurs affidés. La

raison de cet assassinat vient de ce que l’agent était, depuis

longtemps, sur les traces de ces deux habiles criminels.» En marge,

le magistrat montra cette phrase écrite par le préfet de police

lui-même:

»_Ceci est à ma connaissance personnelle, et j’ai la certitude que le

sieur Lucien de Rubempré s’est indignement joué de sa Seigneurie le

comte de Sérisy et de monsieur le procureur général._»

--Qu’en dis-tu, Amélie?

--C’est effrayant!... répondit la femme du juge. Achève donc!

«La substitution du prêtre espagnol au forçat Collin est le résultat

de quelque crime plus habilement commis que celui par lequel Cogniard

s’est fait comte de Sainte-Hélène.»

«LUCIEN DE RUBEMPRÉ.

»Lucien Chardon, fils d’un apothicaire d’Angoulême et dont la mère

est une demoiselle de Rubempré, doit à une ordonnance du Roi le droit

de porter le nom de Rubempré. Cette ordonnance a été accordée à la

sollicitation de la duchesse de Maufrigneuse et de monsieur le comte

de Sérisy.

»En 182..., ce jeune homme est venu à Paris sans aucun moyen

d’existence, à la suite de madame la comtesse Sixte du Chatelet,

alors madame de Bargeton, cousine de madame d’Espard.

»Ingrat envers madame de Bargeton, il a vécu maritalement avec une

demoiselle Coralie, décédée actrice du Gymnase, qui a quitté pour lui

monsieur Camusot, marchand de soieries de la rue des Bourdonnais.

»Bientôt, plongé dans la misère par l’insuffisance des secours que

lui donnait cette actrice, il a compromis gravement son honorable

beau-frère, imprimeur à Angoulême, en émettant de faux billets pour

le paiement desquels David Séchard fut arrêté pendant un court séjour

dudit Lucien à Angoulême.

»Cette affaire a déterminé la fuite de Rubempré, qui subitement a

reparu à Paris avec l’abbé Carlos Herrera.

»Sans moyens d’existence connus, le sieur Lucien a dépensé, en

moyenne, durant les trois premières années de son second séjour à

Paris, environ trois cent mille francs qu’il n’a pu tenir que du

soi-disant abbé Carlos Herrera, mais à quel titre?

»Il a, en outre, récemment employé plus d’un million à l’achat de la

terre de Rubempré pour obéir à une condition mise à son mariage avec

mademoiselle Clotilde de Grandlieu. La rupture de ce mariage tient

à ce que la famille Grandlieu, à laquelle le sieur Lucien avait dit

tenir ces sommes de son beau-frère et de sa sœur, a fait prendre des

informations auprès des respectables époux Séchard, notamment par

l’avoué Derville, et non-seulement ils ignoraient ces acquisitions,

mais encore ils croyaient Lucien excessivement endetté.

»D’ailleurs la succession recueillie par les époux Séchard consiste

en immeubles; et l’argent comptant, suivant leur déclaration, montait

à deux cent mille francs.

»Lucien vivait secrètement avec Esther Gobseck, il est donc certain

que toutes les profusions du baron de Nucingen, protecteur de cette

demoiselle, ont été remises audit Lucien.

»Lucien et son compagnon le forçat ont pu se soutenir plus longtemps

que Cognard en face du monde, en tirant leurs ressources de la

prostitution de ladite Esther, autrefois _fille soumise_.»

* * * * *

Malgré les redites que ces notes produisent dans le récit du drame, il

était nécessaire de les rapporter textuellement pour faire apercevoir

le rôle de la Police à Paris. La police a, comme on a déjà pu le voir

d’ailleurs d’après la note demandée sur Peyrade, des dossiers, presque

toujours exacts, sur toutes les familles et sur tous les individus

dont la vie est suspecte, dont les actions sont répréhensibles. Elle

n’ignore rien de toutes les déviations. Ce calepin universel, bilan

des consciences, est aussi bien tenu que l’est celui de la Banque de

France sur les fortunes. De même que la Banque pointe les plus légers

retards, en fait de payement, soupèse tous les crédits, estime les

capitalistes, suit de l’œil leurs opérations; de même fait la police

pour l’honnêteté des citoyens. En ceci, comme au Palais, l’innocence

n’a rien à craindre, cette action ne s’exerce que sur les fautes.

Quelque haut placée que soit une famille elle ne saurait se garantir

de cette providence sociale. La discrétion est d’ailleurs égale à

l’étendue de ce pouvoir. Cette immense quantité de procès-verbaux des

commissaires de police, de rapports, de notes, de dossiers, cet océan

de renseignements dort immobile, profond et calme comme la mer. Qu’un

accident éclate, que le délit ou le crime se dressent, la justice

fait un appel à la police; et aussitôt, s’il existe un dossier sur

les inculpés, le juge en prend connaissance. Ces dossiers, où les

antécédents sont analysés, ne sont que des renseignements qui meurent

entre les murailles du palais; la justice n’en peut faire aucun usage

légal, elle s’en éclaire, elle s’en sert, voilà tout. Ces cartons

fournissent en quelque sorte l’envers de la tapisserie des crimes,

leurs causes premières, et presque toujours inédites. Aucun jury n’y

croirait, le pays tout entier se soulèverait d’indignation si l’on

en excipait dans le procès oral de la Cour d’assises. C’est enfin la

vérité condamnée à rester dans son puits, comme partout et toujours.

Il n’est pas de magistrat, après douze ans de pratique à Paris, qui

ne sache que la Cour d’assises, la police correctionnelle cachent

la moitié de ces infamies, qui sont comme le lit sur lequel a couvé

pendant longtemps le crime, et qui n’avoue que la justice ne punit pas

la moitié des attentats commis. Si le public pouvait connaître jusqu’où

va la discrétion des employés de la police qui ont de la mémoire,

elle révérerait ces braves gens à l’égal des Cheverus. On croit la

police astucieuse, machiavélique, elle est d’une excessive bénignité;

seulement, elle écoute les passions dans leur paroxysme, elle reçoit

les délations et garde toutes ses notes. Elle n’est qu’épouvantable

d’un côté. Ce qu’elle fait pour la justice, elle le fait aussi pour la

politique. Mais, en politique, elle est aussi cruelle, aussi partiale

que feu l’Inquisition.

--Laissons cela, dit le juge en remettant les notes dans le dossier,

c’est un secret entre la police et la justice, le juge verra ce que

cela vaut; mais monsieur et madame Camusot n’en ont jamais rien su.

--As-tu besoin de me répéter cela? dit madame Camusot.

--Lucien est coupable, reprit le juge, mais de quoi?

--Un homme aimé par la duchesse de Maufrigneuse, par la comtesse de

Sérisy, par Clotilde de Grandlieu, n’est pas coupable, répondit Amélie,

l’autre _doit_ avoir tout fait.

--Mais Lucien est complice! s’écria Camusot.

--Veux-tu m’en croire?... dit Amélie. Rends le prêtre à la diplomatie

dont il est le plus bel ornement, innocente ce petit misérable, et

trouve d’autres coupables...

--Comme tu y vas!... répondit le juge en souriant. Les femmes tendent

au but à travers les lois, comme les oiseaux que rien n’arrête dans

l’air.

--Mais, reprit Amélie, diplomate ou forçat, l’abbé Carlos te désignera

quelqu’un pour se tirer d’affaire.

--Je ne suis qu’un bonnet, tu es la tête, dit Camusot à sa femme.

--Eh bien! la délibération est close, viens embrasser ta Mélie, il est

une heure...

Et madame Camusot alla se coucher en laissant son mari mettre ses

papiers et ses idées en ordre pour les interrogatoires à faire subir le

lendemain aux deux prévenus.

Donc, pendant que les paniers à salade amenaient Jacques Collin et

Lucien à la Conciergerie, le juge d’instruction, après avoir déjeuné

toutefois, traversait Paris à pied, selon la simplicité de mœurs

adoptée par les magistrats parisiens, pour se rendre à son cabinet où

déjà toutes les pièces de l’affaire étaient arrivées. Voici comment.

Tous les juges d’instruction ont un commis-greffier, espèce de

secrétaire judiciaire assermenté, dont la race se perpétue sans

primes, sans encouragements, qui produit toujours d’excellents

sujets, chez lesquels le mutisme est naturel et absolu. On ignore au

Palais, depuis l’origine des parlements jusqu’aujourd’hui, l’exemple

d’une indiscrétion commise par les greffiers-commis aux instructions

judiciaires. Gentil a vendu la quittance donnée à Semblançay par Louise

de Savoie, un commis de la guerre a vendu à Czernicheff le plan de la

campagne de Russie; tous ces traîtres étaient plus ou moins riches. La

perspective d’une place au Palais, celle d’un greffe, la conscience du

métier suffisent pour rendre le commis-greffier d’un juge d’instruction

le rival heureux de la tombe, car la tombe est devenue indiscrète

depuis les progrès de la chimie. Cet employé, c’est la plume même du

juge. Beaucoup de gens comprendront qu’on soit l’arbre de la machine

et se demanderont comment on peut en rester l’écrou; mais l’écrou se

trouve heureux, peut-être a-t-il peur de la machine? Le greffier de

Camusot, jeune homme de vingt-deux ans, nommé Coquart, était venu le

matin prendre toutes les pièces et les notes du juge, et il avait

déjà tout préparé dans le cabinet, quand le magistrat allait flânant

le long des quais, regardant des curiosités dans les boutiques, et se

demandant à lui-même:--Comment s’y prendre avec un gaillard aussi fort

que Jacques Collin, en supposant que ce soit lui? Le chef de la sûreté

le reconnaîtra, je dois avoir l’air de faire mon métier, ne fût-ce que

pour la police! Je vois tant d’impossibilités, que le mieux serait

d’éclairer la marquise et la duchesse, en leur montrant les notes de

la police, et je vengerai mon père à qui Lucien a pris Coralie... En

découvrant de si noirs scélérats, mon habileté sera proclamée, et

Lucien sera bientôt renié par tous ses amis. Allons, l’interrogatoire

en décidera.

Il entra chez un marchand de curiosités, attiré par une horloge de

Boule.

--Ne pas mentir à ma conscience et servir les deux grandes dames, voilà

un chef-d’œuvre d’habileté, pensait-il.--Tiens, vous aussi, monsieur

le procureur-général, dit Camusot à haute voix, vous cherchez des

médailles!

--C’est le goût de presque tous les justiciards, répondit en riant le

comte de Grandville, à cause des revers.

Et, après avoir regardé la boutique pendant quelques instants comme

s’il y achevait son examen, il emmena Camusot le long du quai, sans que

Camusot pût croire à autre chose qu’à un hasard.

--Vous allez interroger ce matin monsieur de Rubempré, dit le procureur

général. Pauvre jeune homme, je l’aimais...

--Il y a bien des charges contre lui, dit Camusot.

--Oui, j’ai vu les notes de la police; mais elles sont dues, en partie,

à un agent qui ne dépend pas de la préfecture, au fameux Corentin, un

homme qui a fait couper le cou à plus d’innocents que vous n’enverrez

de coupables à l’échafaud, et... Mais ce drôle est hors de notre

portée. Sans vouloir influencer la conscience d’un magistrat tel que

vous, je ne peux pas m’empêcher de vous faire observer que, si vous

pouviez acquérir la conviction de l’ignorance de Lucien relativement au

testament de cette fille, il en résulterait qu’il n’avait aucun intérêt

à sa mort, car elle lui donnait prodigieusement d’argent!...

--Nous avons la certitude de son absence pendant l’empoisonnement de

cette Esther, dit Camusot. Il guettait à Fontainebleau le passage de

mademoiselle de Grandlieu et de la duchesse de Lenoncourt.

--Oh! reprit le procureur général, il conservait, sur son mariage avec

mademoiselle de Grandlieu, de telles espérances (je le tiens de la

duchesse de Grandlieu elle-même) qu’il n’est pas possible de supposer

un garçon si spirituel compromettant tout par un crime inutile.

--Oui, dit Camusot, surtout si cette Esther lui donnait tout ce qu’elle

gagnait...

--Derville et Nucingen disent qu’elle est morte ignorant la succession

qui lui était depuis longtemps échue, ajouta le procureur-général.

--Mais, à quoi croyez-vous donc alors? demanda Camusot, car il y a

quelque chose.

--A un crime commis par les domestiques, répondit le procureur général.

--Malheureusement, fit observer Camusot, il est bien dans les mœurs de

Jacques Collin, car le prêtre espagnol est bien certainement ce forçat

évadé, de prendre les sept cent cinquante mille francs produits par

la vente de l’inscription des rentes en trois pour cent donnée par

Nucingen.

La Comédie humaine - Volume 12. Scènes de la vie parisienne et scènes de la vie politique · 第 13 / 104 题