LA FILLE DU MENUISIER

--D’où vient donc la femme de Gerval? questionna Lemarchand... Elle

est appétissante, sans doute: beaux yeux, beaux cheveux... mais elle a

l’air de descendre de la Butte...

--Elle en descend, fit sévèrement Landa, ou à peu près... sa patrie

exacte est le noble faubourg Saint-Antoine... Mais sois tranquille,

vieil alligator... elle deviendra femme du monde... elle ne manque ni

de grâce naturelle, ni d’intelligence. A moins que Richard ne préfère

se retirer du monde avec elle...

--Mais qu’est-ce qu’elle lui a apporté? Car enfin, il n’a pu l’épouser

pour ses beaux yeux...

--Non!... Il n’avait qu’un geste à faire pour obtenir la petite

Gesvre... qui est exquise et qui a le sac... C’est une suite de

l’histoire de Gerval... que tu n’as pas l’air de connaître...

--Pas plus que lui-même... Je l’ai rencontré de-ci de-là, depuis qu’il

a rappliqué d’Égypte... je l’ai trouvé charmant compagnon... et le

reste ne m’a pas assez intéressé pour que je m’adresse aux agences...

--Ben! on a une minute... Ce sera moi l’agence... Gerval appartient à

une famille qui se perd dans les brumes de la guerre de Cent ans... Les

Gerval de Brevilly, gens de sac et de corde sous Louis XI, se trouvent

sous François Ier avoir acquis brutalement de vastes domaines, dont

le plus notoire donnait rang de marquis. La branche aînée, dont est

notre ami, demeura riche jusqu’à la Révolution, quoiqu’elle eût bu et

mangé pas mal de pâturages, de forêts et de terres labourées. A la

Révolution, par exemple, le Tiers leur escamota le plus clair de leur

avoir. Sous Louis XVIII, ils retrouvèrent quelques menus domaines et

eurent leurs miettes au gâteau du milliard. Ils n’avaient rien appris,

comme dit l’autre, et ils n’avaient pas oublié l’art de faire danser

les écus. Cette faculté précieuse s’étant transmise à leur fils, Gerval

se trouva un beau jour orphelin d’un père ruiné jusqu’aux orteils, avec

pour tous protecteurs deux ou trois oncles et tantes qui tiraient le

diable par la queue et n’avaient pas le cœur tendre. Ils consentirent

toutefois à s’assembler en une sorte de conseil de famille et

discutèrent sur le sort du petit, qui avait alors dix ans et se rendait

parfaitement compte de la situation.

La scène se passait dans une mauvaise chambre garnie, proche de celle

où leur parent avait crevé son pneu. Le petit en attendait l’issue

dans un couloir, au fond duquel un grand bougre de menuisier se

livrait à un travail de consolidation. La séance durait longtemps: des

propos aigres franchissaient les panneaux de la porte. De-ci de-là,

le menuisier interrompait sa besogne et venait dire un petit mot à

Richard, dont la frimousse lui revenait.

Vers midi, l’homme interrompit sa besogne et demanda:

--Tu dois avoir faim?

--Oh! oui, répliqua le gamin avec conviction.

Alors, l’homme cria à travers la porte, d’une voix bon enfant et

goguenarde:

--J’emmène l’gosse pour déjeuner... J’vous l’ramènerai dans une

demi-heure.

--Bon! riposta une voix pointue... mais pas plus tard!

Le menuisier emmena Richard dans un de ces restaurants à cochers, où

on sert des repas substantiels, sains et succulents. Le petit mangea

comme il n’avait pas mangé depuis longtemps, car le père le nourrissait

sans largesse, et pour cause. Au bout d’une demi-heure, l’homme et son

protégé remontèrent dans le couloir:

--Ça y est! cria le menuisier en tapant sur la porte... Est-ce qu’on

peut rentrer?

--Oui! répondit la voix pointue.

Le conciliabule touchait à sa fin. Il avait pris des résolutions

énergiques qui furent communiquées à Richard par le comte Népomucène

Gerval de Brevilly, grand vieillard ficelle, dont les paupières

semblaient sous l’influence de perpétuels coups de poing:

--Mon petit garçon, fit le comte Népomucène, en faisant craquer ses

phalanges... dans notre famille, on n’y va pas par quatre chemins.

Tu as dix ans, tu es un homme!... En ratissant nos poches jusqu’à la

trame, nous avons réuni vingt-trois francs... C’est toute ta fortune...

et c’est tout ce que nous pourrons faire pour toi... la noble race

des Brevilly est réduite à la gueuserie... Il nous reste un semblant

d’influence dont nous userons pour t’épargner l’Assistance publique en

te faisant entrer à l’Orphelinat du Bon Berger...

--Sauf respect, interrompit le menuisier, j’ai entendu dire que

l’Orphelinat du Bon Berger était une sale turne!

--Mon bon ami, fit le comte Népomucène, si vous vous mêliez de ce qui

vous regarde?...

Ce Népomucène avait encore je ne sais quel fantôme de grand air. Le

menuisier demeura vingt ou trente secondes interloqué.

--Faites excuse, dit-il, je voudrais savoir ce que l’petit pense de

ça... Est-ce que ça t’chante, mon garçon, d’aller au Bon Berger?

--Oh! non, répliqua Richard avec dégoût et tristesse... ça me fait peur!

Et il tournait vers le menuisier un regard suppliant.

--Ben quoi! fit l’artisan... moi, ça m’chavire le cœur... un joli

petit frisé comme ça, avec de bons yeux... non, vrai! j’trouve ça

pire qu’d’aller à la fourrière... Savez-vous quoi? Ça m’dirait de

l’emmener... J’gagne ma pièce de dix francs... J’ai qu’une fille... Y

s’rait très bien à la maison... et j’vous promets, pisque vous êtes

comme qui dirait des barons, malgré vos frusques... qu’j’y donnerais un

métier distingué... quéque chose comme dessinateur... ou graveur... ou

peintre d’enseignes...

Le comte Népomucène et les autres avaient daigné entendre ce discours.

Au fond, c’était une solution moins humiliante pour le Nom que

l’orphelinat: le petit serait perdu dans un faubourg; il ferait

peut-être à la famille la grâce de claquer. Ils se regardèrent, puis le

comte dit avec sévérité:

--Vous savez, mon brave homme, si vous le prenez, il n’y aura pas à

s’en dédire!...

--On s’dédira pas, cria le menuisier... On a du cœur... et puis du

bon!... Alors, c’est dit?

--C’est dit! fit solennellement Népomucène.

--Et toi, mon gosse, quèque t’en penses?

Richard ne répondit pas; il se précipita vers l’ouvrier; il se réfugia,

il se pelotonna entre les bonnes grosses mains qui le saisirent et le

soulevèrent dans un grand geste protecteur.

* * *

--Pour les enfants, continua Landa, les plaisirs ne sont pas dans les

choses: les choses, pourvu qu’ils aient de l’air, une nourriture

suffisante, un bon estomac et l’imagination droite, sont toujours

assez belles. Richard grandit joyeusement sous la protection du

menuisier et en compagnie de la petite Caroline. Il eut, comme son père

adoptif l’avait promis, un métier «distingué», il devint un excellent

dessinateur, avec des dispositions marquées pour l’architecture.

Un maigre héritage le mena en Égypte, où une série d’entreprises

le conduisirent à la fortune. Quand il revint de là-bas, il eût pu

reprendre son rang dans le monde, aussi naturellement qu’un poisson

dans une rivière, et épouser quelque fille de condition, jolie et bien

rentée; mais il revit Caroline, il la trouva «en forme» pour devenir la

mère de ses enfants. Cette Caroline a l’âme de son père le menuisier,

une âme intrépide, patiente, infiniment sûre et généreuse: c’est de

quoi rendre un homme heureux--et pas d’un bonheur en baudruche!

La Mort de la Terre, roman, suivi de contes · 第 70 / 82 题