_A Louis Lumet._
Toute qualité humaine doit avoir son exagération, fit Henri Vérande:
il n’y aurait pas de progrès sans cela. C’est ce qui me rend indulgent
pour l’avarice: elle n’est, en définitive, que l’hypertrophie de la
prévoyance. Et puis, je dois beaucoup à l’avarice. Il est juste que
je m’en souvienne lorsque le hasard me met en présence d’une de ces
tristes créatures pour qui l’univers a pris la forme d’un coffre-fort.
Quand j’avais vingt-trois ans, je séjournais trois ou quatre mois
chaque été dans le gros bourg de Cissey-les-Rouvres. C’est un endroit
qui a du caractère. On y voit des thermes du temps de Septime Sévère et
un château marmiteux, édifié sous Philippe-Auguste. Des bois violets le
ceinturent, coupés d’étroits pacages, aux herbes âpres et aromatiques,
où vivent de petites vaches rouges, fantasques comme des chèvres,
des porcs noirs et des brebis fauves, dont les béliers rappellent
étrangement des mouflons. On y élève des mulets gigantesques, pêle-mêle
avec des ânes velus comme des ours, et de pesantes cavales. Les gens
n’y sont point pauvres: ils savent trafiquer, et le pays a des réserves
d’or et d’argent accumulées par quelques compagnons de Montbard. Pour
moi, j’étais orphelin et assez chétivement loti: un bois de hêtres,
de bouleaux et de chênes, des étangs, quelques champs à épeautre
constituaient mon patrimoine. Le loyer s’en montait à quelques mille
francs, tout juste de quoi subsister. La sagesse me commandait de
prendre, lorsque j’aurais soutenu ma thèse, la succession du vieux
docteur Caron, qui sombrait dans la vieillesse et les infirmités et
d’épouser mademoiselle sa fille, qui avait trente mille écus de terres
au soleil. Caron le désirait; la fille ne disait point non. Mais je
n’étais pas un sage. Je n’aimais pas cette excellente personne, un
peu grognonne, au teint farine de maïs, aux yeux pareils à de petites
pommes vertes, à la démarche de facteur rural. J’aimais Claire Presle,
qui glissait sur les collines comme les oréades, qui secouait sa
chevelure blonde ainsi qu’un nid de rayons, dont la peau rappelait
à l’instant toutes les fleurs blanches de la forêt et des étangs,
dont les yeux, les dents et les lèvres sortaient de chez le joaillier
magique qui sait faire vivre l’émeraude, le saphir, la neige, l’émail,
les corails, et les saturer de lumière. Mais cette fortune vivante
croissait dans le jardin des Hespérides. Les filles de la Nuit et
de l’Erèbe, avec le Dragon, veillaient sur elle, ou, pour parler
simplement, Claire avait cent mille francs de rente et le double
d’espérances. Munie de parents solides et ingénieux, comme des serrures
de chez Fichet, elle était à l’abri des gens de ma sorte. Je me le
disais chaque jour,--mais je ne m’écoutais point. Et j’allais parmi les
hêtres du coteau et parmi les coudriers de la rivière, pour voir passer
cette petite forme étincelante...
* * *
J’avais un ami à Cissey-les-Rouvres. C’était un vieux célibataire,
sordide et graillonneux, qui vivait justement dans une aile du
château de Philippe-Auguste. Il y vivait solitaire, sans crainte,
car, de mémoire d’homme, on n’avait vu de bandits dans le canton. Ce
personnage jouait à Cissey le grand premier rôle d’avare. Toutefois,
il ne pratiquait pas l’usure et, par conséquent, n’avait pas pour
profession de couper la chair des chrétiens. Il spéculait seulement,
sur les terres, sur les denrées, avec une habileté prodigieuse; il
ne possédait pas moins de six à sept millions. Jamais cet homme ne
dépensait un sou de cuivre. D’ailleurs, c’est à peine s’il mangeait;
quant à ses vêtements, outre qu’il les aimait immondes, il se les
procurait toujours pour rien, comme appoint imprévu de quelque petit
marché. J’avais fait sa connaissance pour l’avoir tiré d’une rivière,
où il était en train de boire une tasse trop copieuse. Il tint que je
lui avais sauvé la vie, il me prit sérieusement en affection. J’allais
le voir parfois, je ne me déplaisais pas en sa compagnie: il avait un
esprit bizarre, voire original, et une extraordinaire connaissance
des hommes. Cette année-là, il s’aperçut vite de ma mélancolie. Il
ne m’interrogea point, mais il me surveilla et, un après-midi que je
soupirais, il soupira plus fort que moi, s’écriant: «Malheureux garçon!
qu’est-ce que vous avez fait là?... C’est comme quelqu’un qui s’en
irait lui-même se chercher le choléra ou la petite vérole!...»
Toute douleur a besoin d’un confident. Celui-là s’offrait: je m’en
contentai. Il m’écouta tant que je voulus. Il tournait ses yeux jaunes
d’un air désolé et il finissait toujours par dire:
--Il n’y a rien à faire!... Et puis, c’est juste: il serait abominable
que ces gens donnent leur fille à un homme qui n’a presque pas le sou!
Puis, il ajoutait:
--C’est égal..., je voudrais bien tenter quelque chose pour vous...,
mais là, quelque chose qui ne coûte rien!...
Cette idée le tracassait. Il répétait à voix basse, désolé:
--Quelque chose qui ne coûte rien!
Les jours suivants, il demeura rêveur, et il reparla plusieurs fois
encore du plaisir qu’il aurait à faire pour moi quelque chose qui ne
coûterait rien.
* * *
Un matin, je trouvai Darraz tout guilleret. Il s’était vêtu de son
costume le moins graisseux, de celui de ses chapeaux qui ressemblait
le moins à de l’amadou, et il frottait l’une contre l’autre ses mains
sales:
--J’ai besoin de vous, me dit-il..., et tout de suite. Il faut que vous
m’accompagniez chez les Presle...
Comme tous les fous de ma sorte, j’étais incapable de me refuser le
douloureux plaisir d’aller voir l’objet de ma folie. Je fis donc un
signe de consentement et le vieux fesse-Mathieu me conduisit au mesnil
des Presle, par un sentier couvert--c’était une de ses manies de
cacher ses moindres démarches. En route, il montra une gaieté qui lui
seyait comme une robe de bal à un gendarme, et qui s’accentua lorsque
nous parûmes devant le sévère Jean Presle. Celui-ci, type militaire à
barbiche et à gros sourcils, me toisait d’un air dédaigneux, mais, en
retour, montrait une considération presque respectueuse à mon immonde
compagnon.
--Monsieur, dit le ladre après les premières paroles, je viens vous
faire une demande singulière...
Et comme Presle le regardait, étonné:
--Oui, bien singulière... mais c’est un devoir: ce jeune homme m’a
sauvé la vie... Alors, je voudrais comme ça, que vous lui accordiez la
main de Mlle Presle. Ça me ferait plaisir.
Et tandis que Presle devenait tout rouge d’étonnement et de colère, il
répéta placidement:
--Oui, ça me ferait plaisir!
--En considération de votre âge et de votre situation, s’écria Presle,
j’excuse votre démarche...
--Et pourquoi ma démarche a-t-elle besoin d’être excusée? fit Darraz,
d’un ton digne.
--Mais, reprit brutalement l’autre, vous devriez, mieux que personne,
comprendre que je ne donnerai jamais ma fille à un homme pauvre.
--Mon jeune ami n’est pas pauvre! riposta placidement l’avare.
--Ne jouons pas sur les mots... M. Vérande a tout juste de quoi vivre...
--Oui, _maintenant_... mais dans quelques années il sera aussi riche,
ou plutôt il sera plus riche que vous!
Et mettant sa main noire sur mon épaule, il dit:
--Je l’adopte!
Et il se hâta d’ajouter:
--Mais il n’aura rien avant ma mort!
Presle devint plus rouge encore, puis il eut un grand geste
d’effarement, puis il sourit et dit, presque avec humilité:
--C’est différent... Il ne reste qu’à consulter ma fille!
* * *
--Hein! faisait Darraz, tandis que nous remontions vers le château
Philippe-Auguste. J’ai fini par réussir... Je vous ai rendu service
_sans dépenser un sou!_...
Il se frottait les mains, il riait comme un couteau contre la meule du
rémouleur. Puis, une ombre parut sur son visage; il garda le silence
pendant une bonne minute; enfin il murmura:
--C’est égal!... Ça n’est pas juste..., il ne faut pas faire des choses
pareilles pour rien. Ça porterait malheur! Écoutez, mon petit..., il
faut que vous me donniez quelque chose... Tenez, vous me donnerez votre
étang des Armoises.
Je lui donnai mon étang des Armoises.
Plus tard, lorsqu’il fut allé rejoindre ses ancêtres au cimetière de
Cissey-les-Rouvres, que de fois nous avons rêvé, Claire et moi, au bord
de cet étang qui nous est revenu avec les millions du bonhomme! Par les
grands crépuscules de juin, quand les nuages de feu nous enseignent la
beauté et la brièveté des choses, nous regardons, attendris, cette eau
qu’argentent, que cuivrent, que diamantent les lueurs célestes, et nous
songeons avec une indulgence et une gratitude profondes aux Avares et à
l’Avarice.