--Je ne méprise pas tant que vous la vieille médecine, dit Abel
Fabrice, et je n’admire pas excessivement les maîtres actuels de
la thérapeutique. L’art de guérir--à part la chirurgie et quelques
vaccines--reste un art. Telle personne intuitive, qui connaît bien un
malade, sait aussi bien ce qu’il lui faut qu’un Charcot, un Potain
ou un Lancereaux. Il y eut sûrement, jadis, des hommes et des femmes
qui manièrent la douleur avec maîtrise et qui surent guérir, non
pas à l’aide de formules et de simples, mais par je ne sais quelle
divination subtile et quel usage génial des forces minuscules que nos
physiologistes commencent seulement de soupçonner. Je ne parle pas au
hasard. J’ai connu un de ces guérisseurs sauvageons, et dans quelles
funestes conjonctures!
* * *
C’était en été. Nous avions loué une frêle maisonnette aux bords de
l’Oise. Une profonde forteresse nous séparait du reste du monde,--et
nos deux pelouses, le peuple étincelant de nos parterres, notre léger
ruisseau palpitant entre des rives embaumées de menthe, d’iris, de
lis... C’était bien le petit refuge de tous les rêves, l’île de
Robinson ou la terre féerique de Rama. Ce bonheur s’évanouit le jour où
notre petit Georges dut s’aliter. Le mal, rapide et furieux, dévorait
l’enfant d’heure en heure. Nous avions fait venir Debrême, puis Potain,
dont ma femme est une vague cousine. Ces maîtres déployèrent toute leur
science; ils demeurèrent impuissants. Un jeudi, vers le crépuscule,
après une consultation, Debrême me tira à l’écart et murmura (il était
un peu brusque):
--Tout est fini... L’enfant ne verra pas le matin.
Potain, qui, par compassion, n’eût pas de lui-même prononcé la
sentence, hocha la tête en signe d’acquiescement.
--N’y a-t-il plus rien à faire? m’écriai-je avec désespoir.
--Il n’y a plus rien à faire, non... plus rien! répliqua tristement
Potain... Peu de souffrance, d’ailleurs... Une simple extinction!
Je les laissai partir, et, terrifié à la pensée de revoir ma femme, je
rôdai au bord de la rivière... Quelle tentation de me jeter dans l’eau
claire, d’oublier la souffrance dans le rêve insondable du Nirvana!...
Le crépuscule commençait de brosser ses décors, et je me tenais
toujours là, anéanti, lorsqu’une voix se mêla au chuchotis du flot. Me
retournant, je vis notre servante Mathilde, jeune campagnarde taillée
en muid, débordante de vie et de santé:
--Monsieur, dit-elle d’un air mystérieux... pourquoi ne
demanderiez-vous pas le guérisseur?... Il a fait revenir ma mère qu’est
vieille et, pis, infirme... Y pourra, ben sûr, faire revenir un p’tit
éfant...
Ce n’était pas la première fois que Mathilde m’entretenait de cet
homme. Je l’avais, jusqu’ici, rembarrée avec indifférence. Alors
l’enfant n’était pas condamné!... Maintenant j’écoutais, oh! sans foi,
sans espoir... mais, quand il n’y aurait qu’une seule chance sur un
milliard de sauver Georges, pouvais-je écarter cette chance? Je fis un
morne geste de consentement:
--Va!
Et Mathilde disparut parmi les tilleuls de Hongrie.
* * *
L’homme qui parut devant nous, avec sa tête cubique, plantée à foison
de cheveux fauves, avec ses yeux immenses, couleur de tourmaline,
extraordinairement variables de teinte et d’éclat, avec sa poitrine
d’Ajax et ses mains faites pour étouffer des ours, ne me déplut pas.
L’énergie et la puissance sourdaient de son regard autant que de sa
rude musculature.
--Où donc avez-vous appris à guérir? lui demandai-je.
Il répondit avec simplicité:
--Je ne guéris pas, monsieur... Je _donne_ ma force!...
Était-ce le calme souverain de ce grand visage, était-ce quelque obscur
magnétisme? Ces paroles me rendirent presque confiance. Je menai
l’homme auprès du petit, qui, immobile, les paupières closes, gémissait
d’une voix défaillante.
--Il est bien bas! murmura le guérisseur...
Il se dressa, me planta son regard dans les yeux et dit avec autorité:
--Faut vous confier entièrement à moi... Y a encore une chance... Mais
c’est à condition que je sois le maître... Puis, il me faut aussi
quelqu’un de fort et de sain.
Il me considéra, puis il considéra ma femme, qui se tenait devant lui,
pâle et défaite:
--Pas vous autres... Le chagrin vous travaille trop... La Mathilde
plutôt. C’est une fille bien plantée...
Il n’ajouta plus un mot. Son visage prit une expression formidable et
douce. Il se pencha sur l’enfant, il lui massa lentement les membres
et la poitrine. Puis, il croisa les petits pieds et prit les menottes
entre ses paumes géantes. Le pâle visage crispé se détendit; peu à
peu, l’enfant cessa de se plaindre et s’endormit. L’homme garda son
attitude pendant plus d’une demi-heure. Il était devenu pâle; il
frissonnait; nous l’entendions haleter, comme quelqu’un qui a fait une
course rapide....
--Je n’en peux plus! dit-il enfin... Mathilde, prenez l’enfant et
marchez de long en large...
Il mit lui-même l’enfant dans les bras de la fille, puis il se laissa
aller en arrière dans un fauteuil et parut s’assoupir. Nous étions,
ma femme et moi, en proie à une agitation frénétique. A mesure que le
temps s’écoulait, nous perdions le sens des réalités quotidiennes. Une
atmosphère étrange nous pénétrait. Nous avions le sens très net d’une
vie universelle, non pas composée d’êtres précis, et non pas séparée
de la nôtre, mais enveloppante, infinie, faite de vibrations plus
ténues, plus rapides que tout ce que nous nommons lumière, magnétisme
ou électricité...
L’homme s’éveilla, prit dans la poche de son gilet un flacon, en avala
quelques gorgées, puis s’abandonna de nouveau à son assoupissement. Se
redressant enfin, il reprit l’enfant des bras de Mathilde, le remit au
lit, recroisa les pieds et saisit entre ses mains les petites menottes
blanches...
* * *
Jusqu’à l’aube, l’homme continua son œuvre. Il était devenu livide, il
s’épuisait à vue d’œil--et le réconfortant qu’il prenait d’heure en
heure ne suffisait pas à le soutenir. Ses torpeurs se prolongeaient
de plus en plus. Il en sortait avec des yeux hagards, des mains
tremblantes, un frémissement de tout le corps.
Il n’y avait plus aucun doute pour nous: il _donnait_ véritablement de
la vie; l’enfant dormait maintenant d’un sommeil paisible; on voyait sa
petite poitrine s’élever et s’abaisser rythmiquement, ses jolies lèvres
se recolorer, ses pauvres joues reprendre une nuance rose.
Enfin, l’aube se glissa, comme un reflet de perles et de coquillages,
sur les peupliers de la rive. L’homme poussa un profond soupir, lâcha
les mains du petit et murmura:
--Je suis à bout de forces... Mais il est sauvé!
Et, tandis que je poussais un cri de joie, tandis que ma femme pleurait
de bonheur, il tomba dans un sommeil de plomb dont il ne s’éveilla que
douze heures plus tard.
* * *
Il ne s’était pas vanté. L’enfant guérit avec une rapidité
merveilleuse, à la profonde stupéfaction de Potain et de Debrême,--qui,
d’ailleurs, ignorèrent tout: je devais le secret à notre sauveur.
Vous avouerez que, après une telle aventure, il est bien naturel que
je ne croie pas seulement à la science et à la réalité mesurables,
mais aussi à l’instinct, à l’intuition, à ces réalités subtiles qui
pénètrent toutes choses, comme les physiciens disent de l’éther.