--La plus belle mort... commença le vieux Jamblin.
--C’est de ne pas venir au monde, interrompit Darville.
--La plus belle mort que j’aie vue, reprit le vieillard, est
aussi celle qui m’a le plus affreusement impressionné. Et pendant
très longtemps j’ai cru que c’était une des plus horribles qui se
pouvaient concevoir. L’expérience m’a fait comprendre à quel point
elle était enviable. C’était en 1863, pendant la guerre de Sécession.
Je commandais un vague régiment nordiste, aux effectifs élastiques:
un mois, il m’arrivait d’avoir deux mille hommes sous les armes, le
mois d’après je n’en avais plus que trois cents, puis de nouveau le
contingent s’accroissait pour décroître encore.
Le corps seul des officiers restait à peu près stationnaire, malgré
qu’il comportât une proportion de chenapans presque aussi forte que le
gros des troupes.
Donc, en avril, nous étions aux prises avec une force sudiste, dans
le Tennessee. Une rivière et des terres inondées nous séparaient: nos
combats n’étaient guère que des escarmouches. Cependant, peu à peu, les
mouvements prenaient quelque consistance, en même temps que le nombre
des combattants augmentait de part et d’autre. Vers la fin d’avril, mon
régiment se montait à quinze cents hommes, et tout le corps d’armée--si
cet amas d’aventuriers peut porter un nom aussi pompeux--s’élevait à
près de dix mille unités. L’ennemi devait être moins nombreux, mais
il avait plus de cohésion et des pièces d’artillerie de plus longue
portée. Nous attendions quelques canons promis depuis longtemps pour
engager une action décisive. Les canons n’arrivaient point.
Nous eussions été en quelque sorte assiégés, sans l’excellence et
l’étendue de nos positions, jointes à de bonnes lignes de retraite,
bien gardées. Notre action s’étendait sur sept ou huit villages qui se
décoraient glorieusement du nom de villes. Les vivres étaient simples,
mais abondants--surtout la viande: quelques sources nous donnaient
une eau excellente. Grossiers et goulus, nos hommes prisaient plus la
quantité que la qualité: aussi l’endroit leur convenait-il parfaitement
et ils attendaient sans impatience les renforts d’artillerie.
* * *
Parmi mes officiers se trouvait un jeune homme du Kansas dont j’aimais
beaucoup le caractère et qui, en toutes circonstances, m’avait montré
un grand attachement. C’était une âme essentiellement naïve, bouillante
et tumultueuse, à qui toute chose paraissait ou bonne ou mauvaise, ou
laide ou merveilleusement belle, une de ces âmes qui prennent toujours
parti, qui croient jusqu’à leur mort «que c’est arrivé».
Herbert Buchanan n’en était pas moins un étonnant homme d’action, plein
de sagacité et de flair; je ne lui préférais personne pour faire une
bonne reconnaissance ou pour entamer convenablement une escarmouche.
Ce garçon s’amouracha d’une fille de squatter dont le moins qu’on peut
dire est que c’était un beau morceau de chair humaine. Il y avait
plaisir à la voir remuer, tant ses membres étaient bien pris et bien
liés au corps. Cette fille était saine jusque dans le moindre coin de
sa peau; avec cela d’une teinte si juste et si savoureuse, des yeux si
trempés, si imbibés de vie, une bouche si appétissante, que les hommes
sacraient d’admiration sur son passage.
Elle agréa la cour de Buchanan qui, presque tout de suite, lui donna
sa parole de ne jamais épouser une autre femme. Mais quoique le jeune
homme lui fût sympathique, elle voulut prendre son temps pour décider
si elle pourrait être heureuse avec lui. Dans les intervalles du
service, Herbert promenait sa «sweetheart» aux alentours du village
où elle habitait. Plus d’un de nos hommes dut souhaiter des malheurs
au jeune capitaine, mais il faut dire à l’honneur de l’humanité que
personne ne lui envoya une balle dans les reins ou ne lui chercha
querelle.
J’approuvais cette idylle, sachant fort bien qu’elle n’empêcherait
pas le camarade de faire tout son devoir--et même je m’y intéressais.
Je trouvais seulement que Mary Hanthorn était un peu lente à rendre
l’amour qu’on lui avait voué. Les choses en étaient là, lorsque nous
eûmes trois jours de bonnes escarmouches le long de la rivière. Nos
hommes se comportèrent bravement, et les officiers ne furent pas
trop malhabiles. Néanmoins, nous n’eûmes pas l’avantage. A plusieurs
reprises, des volées de la grosse artillerie ennemie brisèrent notre
élan: c’est tout juste si nous pûmes ramener nos troupes en bon ordre.
Le quatrième jour, on se reposa de part et d’autre. Les Confédérés ne
s’étaient pas crus assez forts pour nous donner l’assaut; de notre
côté, nous nous sentions incapables de franchir la rivière sans l’appui
d’une canonnade efficace. Donc, le quatrième jour, tout le monde se
tint coi. De-ci, de-là, quelque boulet nous venait rappeler que le pays
n’était pas désert, et nous répondions vaguement, pour la forme.
* * *
Vers le crépuscule du soir, comme je m’en revenais de visiter mes
grand’gardes, je vis Mary et Herbert qui se promenaient sur la crête
d’une colline. Ils se parlaient avec animation, et leurs silhouettes,
devant le ciel rougissant, avaient un grand charme. De ma nature, je
suis curieux, quand par aventure la curiosité n’est pas un mal. Je
m’assis sur un baliveau et j’observai les promeneurs. Même, j’usai de
ma lunette pour les mieux considérer. Buchanan parlait beaucoup et Mary
écoutait avec attention. A la fin, elle fit un geste d’assentiment.
Alors, il cueillit une grande fleur rose dans un buisson et la tendit
à la jeune fille. Elle la piqua à son corsage et comme Herbert ouvrait
les bras, elle eut, je pense pour la première fois, un geste d’amour:
elle rendit l’étreinte et leurs lèvres se touchèrent...
Leurs lèvres se touchèrent et _dans le même moment_ leurs têtes
disparurent. Il ne resta plus que deux corps enlacés, deux corps
décapités d’où le sang jaillissait à bouillons.
Ce fut si fantastique et si soudain que, malgré mon habitude de la
guerre, je ne compris d’abord pas. Je n’avais littéralement pas vu
disparaître les têtes, et je ne devinai qu’au bout de quelques
secondes, quand la détonation d’un gros canon ennemi parvint à mon
oreille...
* * *
Naturellement, cela me parut une effroyable mort. De toute cette
guerre, où je vis pourtant de farouches épisodes, ce fut ce qui se
grava le plus profondément dans ma mémoire. Longtemps je plaignis de
tout mon cœur ces beaux jeunes gens enlevés dans leur force. A la
longue j’appris à jalouser leur bonheur. Au fond, n’est-ce pas, ils ne
devaient pas connaître un plus beau moment, et toutes les misères de
l’existence les guettaient au tournant des routes. Ils étaient morts
dans la joie absolue, sans aucune souffrance, sans aucune inquiétude,
sans avoir le temps même de rien sentir, sinon la douceur du baiser:
car, à ce degré de vitesse, la souffrance ni la pensée n’existent
plus...