Lorsque Antoine Malavaine atteignit sa cinquantième année, l’existence
ne lui était point défavorable. Il avait conquis soixante mille
livres de rente dans la République Argentine, et il prenait sa
retraite. C’était un homme qui ne s’ennuyait pas avec lui-même,
condition expresse pour goûter le repos. Le domaine qu’il s’offrit
en Seine-et-Oise comportait les herbes, les eaux, les grands arbres
et les fleurs, qui sont l’ambiance naturelle du bonheur. Antoine
Malavaine fit connaissance avec les mésanges, les fauvettes, les geais,
les rouges-gorges, les piverts et même ces vieux rossignols dont les
hyperboles des poètes n’ont pu détruire le charme. Il connut aussi
les lapins au clair de lune, les lièvres épouvantés, quelques biches
menées par un cerf au front duquel poussait un petit arbre. Et rien que
d’entendre chuchoter les peupliers, murmurer les hêtres et gémir les
chênes, il retrouvait la fraîcheur de son enfance. Comme il appréciait
par ailleurs le charme d’une cuisine odoriférante, qu’il n’avait ni
la goutte, ni le diabète, ni l’artério-sclérose, et que la crainte de
l’avenir lui était inconnue, il pouvait faire la pige aux personnages
les plus joviaux de l’histoire et de la fable.
* * *
Cette vie simple se compliqua. Un mardi du mois de mai 1887, un
télégramme survint, libellé avec laconisme:
«Beau-frère Rivoir mort subitement.»
Rivoir habitait le Havre, où il exerçait divers négoces maritimes. Il
y avait entre lui et Antoine une vieille rancune. Née de vétilles,
elle s’était accrue de vétilles. Rivoir, personnage maniaque, exécrait
Malavaine pour sa chance, qu’il qualifiait d’immorale. Après la mort
d’Alice, sœur d’Antoine, la rupture fut définitive. Rivoir, cependant,
tirait tous les diables par la queue; il aurait, s’il l’avait voulu,
reçu des subsides du beau-frère: plutôt fût-il mort de faim que de les
accepter.
Il laissait un fils de douze ans, que Malavaine n’avait vu qu’au
berceau. Et, quelque sentiment qu’on ait de la famille, comment
s’intéresser à des créatures dont on ignore la silhouette?
Le télégramme dirigea Antoine vers le Havre, d’où il rapporta
l’homoncule. Le petit Maurice était un boy frais, entre le blond et
le châtain, avec des yeux ordinaires, un nez ordinaire, une bouche
ordinaire, et des oreilles disposées à la gauche et à la droite du
crâne. Ni vif ni lent, ni actif ni paresseux, point bête et point
génial, il devait avoir toute sa vie l’avantage, rassurant après tout,
de ne point épater ses contemporains. Aussi bien n’épata-t-il pas son
oncle. Mais il en fut aimé. Et cette tendresse, pour n’avoir pas été un
coup de foudre, n’en fut que plus solide et plus constante.
Pendant les six années qui suivirent la mort de Rivoir, la présence
de l’homoncule ne diminua pas le bonheur d’Antoine. A la vérité, il
s’égaya moins du côté des chardonnerets, des mésanges, des rossignols,
des lapins et du cerf dix-cors; il savoura moins la grâce des bouleaux
et la rudesse des ormes, mais il prit plaisir à voir pousser le neveu.
Il y eut bien une rougeole, cinq ou six grippes et quelques équipées
du jeune drille: elles furent compensées par cette jouissance étrange
que nous trouvons à donner la becquée au prochain qui n’a pas cessé de
croître.
A cet égard, l’oncle Antoine se découvrit une vocation profonde. Plus
il faisait pour le présent et l’avenir de son jeune hôte, plus aussi il
éprouvait une tendresse qui, deux années après la venue de l’orphelin,
était devenue paternelle et même maternelle. Il donnait sa peine, son
temps, ses soucis, son argent, avec passion. Bientôt, il ne lui fut
plus possible d’être tranquille lorsque le gosse souffrait d’une
douleur physique ou d’une contrariété morale.
Maurice le savait bien. A dix-huit ans, il désira continuer ses études
à Paris et l’oncle quitta la campagne. A dix-neuf ans, il eut une
maîtresse chère et l’oncle casqua. Quand, enfin, le neveu prit femme,
Antoine divisa sa fortune en deux parts égales, l’une pour le nouveau
ménage, l’autre pour lui-même.
Il y eut une pause. Pendant un bon lustre, le jeune Rivoir se contenta
des joies de la famille. Il lui vint un fils, il lui vint une fille,
qui accrurent le champ de la tendresse de Malavaine.
C’est alors que Maurice commença à être pris du désir d’augmenter
sa fortune. Ce fut peut-être l’unique fois que ce garçon s’acharna
à quelque chose. D’ailleurs, sa passion ne revêtit aucun caractère
hâtif ni fiévreux. Il se mit en quête de diverses combinaisons,
dont il rejeta les premières, puis il s’engagea dans une affaire de
mines espagnoles et une affaire de houillères belges, qui avaient
une physionomie engageante. Ni sa femme ni son oncle ne furent mis
au courant. Et, d’abord, tout alla fort bien. Le cours des actions
belges ne tarda pas à s’accroître de soixante pour cent; celui des
actions espagnoles doubla. Maurice allait, par une vente sage, dégager
le capital et ne laisser que les bénéfices, lorsque la justice mit
son nez brutal dans les papiers de M. Beauchêne, le promoteur des
deux entreprises. Elle y mit le nez, et cela suffit. En vain, comme
il était vrai, M. Beauchêne accusa-t-il des concurrents véreux, en
vain offrit-il des garanties indiscutables. En deux jours, les mines
espagnoles perdirent les trois quarts de leur valeur et les houillères
belges dégringolèrent au-dessous du prix d’émission.
En suite de quoi Maurice Rivoir vit ses revenus maigrir lamentablement.
Quinze mille francs de rente étaient enterrés sous la terre ibérique et
dans les sous-sols du Hainaut.
Maurice se disait avec rage:
«Tout cela ne serait pas arrivé si l’oncle Antoine avait été plus
large!»
Il ajoutait, parlant à sa femme:
--Qu’a-t-il besoin, à son âge, de vingt-cinq mille francs de rentes?
Il se dispensa de faire entendre aucune parole analogue à Antoine, mais
il geignit tant et si fort que celui-ci finit, avec un soupir, par
détacher trois cent mille francs du capital qu’il s’était réservé.
Ce geste créa d’abord une situation confortable. Puis Maurice et sa
femme s’avisèrent que, somme toute, l’oncle jouissait encore de douze
mille livres de rentes. Évidemment, on ne pouvait pas les lui demander:
d’ailleurs, ils reconnaissaient qu’il avait agi avec un certain
chic. Tout de même, ces douze mille francs accroîtraient joliment
leur bonheur! Ils étaient jeunes, ils avaient des enfants... l’oncle
atteignait ses soixante-sept ans!
Antoine finit par s’apercevoir qu’on le trouvait encore bien riche. Il
hésita pendant quelque temps. Puis, saisi de crainte à l’idée qu’on
pourrait désirer sa mort, il résolut d’en finir une fois pour toutes.
Donc, il divisa ce qui lui restait en trois parts: deux pour Maurice
et ses petits enfants, une pour lui-même. Il plaça cette dernière en
rentes viagères.
«Là! songeait-il... Maintenant, on n’attendra pas mon héritage... on
m’aimera pour moi-même.»
Comme, à cause de son âge, la compagnie d’assurances lui servait un
gros intérêt, il avait toujours douze mille livres de rentes. Il n’en
dépensait pas la moitié et faisait de nombreux cadeaux et des dons en
argent à sa famille. Ainsi avait-il la joie de se voir accueilli avec
un extrême empressement et de pouvoir se dire:
«Si désormais on souhaite quelque chose, c’est que je devienne
centenaire!»
Un jour, il tenait ce raisonnement agréable, tout en se promenant par
le jardin des Rivoir. C’était en juillet. La vieille nature faisait
une débauche de verdure, de corolles et de fruits. Et l’oncle Antoine,
heureux, s’étant assis à l’ombre, rêvassait. Des pas craquèrent sur le
sable. Il entendit les voix de son neveu et de sa nièce. (Ils étaient
invisibles pour lui comme il était invisible pour eux.) La nièce disait:
--Mais non! Mais non!... L’oncle est un vieux chien! Il a son bas de
laine... On ne me trompe pas, _moi_...
--Crois-tu? demanda une voix avide.
Et Antoine, avec un grand froid au cœur, sentit qu’on attendait sa mort
_tout de même_.