L’ALLIGATOR

Lorsque je cherchais ma destinée sur la terre libre, raconta James

Springbush, je rencontrai un matin Joe Kennedy au bord du fleuve. Joe

ramenait du désert sa fille et un compagnon taciturne, qui regardait le

ciel et la terre avec méfiance. Les deux mâles cachaient des pépites

d’or dans leurs ceintures, comme je l’ai bien su plus tard. Tous trois

avaient connu la férocité des éléments et l’embûche des hommes: ils

revenaient vainqueurs. Il y avait du bonheur sur eux, l’âpre et dur

bonheur qu’on a arraché aux vents, au soleil et à la pluie.

Kennedy avait un visage sec d’Écossais, rude et attentif, des yeux qui

sondent la terre et des bras qui manieraient encore la hache, quand

même il atteindrait l’âge de Gladstone.

Le compagnon, plus jeune de vingt ans, et qui se nommait Marble,

montrait une tête longue, des traits roides et des prunelles

terriblement vigilantes. Quant à la fille, l’air et la forte lumière

l’avaient hâlée. Mais c’était une teinte fine, qui convenait aux longs

yeux flammés, aux lèvres rouges comme la vigne-vierge en automne, à la

chevelure paille d’épeautre; elle avait l’allure des oréades; le sang

qui coulait en elle était aussi frais que la jeunesse du monde.

J’eus le sentiment que ces trois êtres emportaient avec eux tout ce que

je cherchais éperdument et ne trouverais peut-être pas dans mon bref

pèlerinage. Et j’enviai terriblement Marble lorsque, au détour de la

conversation, je compris qu’il était fiancé à la belle fille. Puis,

ayant mangé avec eux le pemmican, la tortille de maïs et bu l’eau du

fleuve, je repartis à l’aventure. L’heure suivante, mon sort, à ce que

je croyais, ne devait jamais rejoindre le leur.

Quoique je me dirigeasse assez proprement, je commis une ou deux

erreurs de marche en voulant couper la boucle du fleuve, si bien que

le deuxième jour, vers le crépuscule, je revis Marble et la fille aux

longs yeux. Ils étaient debout, auprès de l’eau verte à l’ombre et

orange au soleil; l’homme avait l’air grave, la girl était pâle et

tragique. Quand je fus proche, ils se tournèrent; Marble me considéra

en sa manière ennemie. Puis ils m’apprirent que le vieux était mort. Il

avait voulu prendre un bain dans une crique; un énorme alligator, fils

de reptiles préhistoriques, l’avait saisi à la cuisse et l’on n’avait

pu repêcher que la moitié du cadavre.

--Je massacrerai la damnée vermine! s’écriait Marble.

Je vis bien qu’il parlait ainsi pour Harriet Kennedy, parce qu’il

l’aimait et que l’amour porte à l’héroïsme.

Comme le soir allait venir, j’obtins de passer la nuit près de leur

bûcher. Nous soupâmes ensemble d’une outarde, au clair du feu et de la

lune. La vie s’élevait pleine et magnifique, avec l’odeur de l’eau, de

l’air et des herbes. Tout était jeune, l’âme s’emplissait de rêves:

cette jeune Harriet fut l’image de ce qui est bon et passionnant sur la

terre.

Alors, je songeai avec mélancolie à mon existence incertaine et pauvre.

Qui sait si je n’errerais pas jusqu’à ma vieillesse, misérable et sans

amour, ou si la mort ne me guettait pas au tournant des collines!...

Et cette fille brillante, que j’aurais pu toucher en avançant la

main, elle était aussi lointaine que l’étoile qui se levait au ras de

l’horizon...

* * *

Il arriva qu’Harriet, épuisée de chagrin, s’étendit sur un monceau

d’herbe bleue et s’endormit. Marble considéra avec une ardeur jalouse

la lueur du visage et des cheveux. Il secoua la tête avec une brusque

confiance et murmura:

--Elle sera ma femme!

La clarté du feu dansait sur sa face rude. Il médita un moment, puis il

reprit:

--Si je pouvais seulement massacrer l’alligator!

--Comment le reconnaîtrez-vous? fis-je.

--A sa taille, compagnon. Il ne doit plus y en avoir d’aussi grands.

Il se leva, il se dirigea vers le fleuve, il regarda longtemps au

large, vers un îlot où poussaient deux vernes et de la broussaille.

Brusquement, je le vis qui rejetait ses vêtements et entrait dans

l’eau, son couteau bowie aux dents. Je courus au rivage: le corps blanc

de l’homme nageait vers l’îlot, une masse grise remua, qui semblait un

tronc de saule. Des épaves s’interposèrent; puis j’entendis un long

cri, terrible, qui avait le son de l’agonie. Et il n’y eut plus rien,

le fleuve roulait intarissable sous les astres... Je fis d’ailleurs ce

que je pus pour repêcher Marble, j’exposai même ma vie, mais son corps

ne se trouva jamais plus...

* * *

Ainsi j’étais seul dans le désert avec Harriet Kennedy et les ceintures

des morts, pleines de pépites. Après des journées et des journées de

marche, on ne rencontrerait probablement pas un seul homme. Nous étions

deux créatures humaines avec les fauves, la savane, le fleuve et le

vent. Tout le destin était retourné. Il avait suffi d’une bête obscure

pour remettre entre mes mains la fille et l’or dont me séparaient hier

deux hommes redoutables et toutes les choses sévères que ceux de ma

race respectent. Toutefois, j’étais loin encore d’Harriet. Mais les

jours s’accumulèrent. Nous mêlions notre fatigue, nos luttes et nos

soucis. Je cherchais la proie, j’assemblais le bois du campement, nous

dormions auprès du même feu: un lien se formait entre nous, qui avait

la force immense des choses primitives. Si bien qu’un matin, alors que

les villes étaient encore lointaines, nous connûmes que nous ne nous

séparerions plus. Nous le connûmes sans une parole ni un baiser, car

le désert était autour de nous et il fallait respecter la fille qui

dépendait de ma force et de mon courage; mais notre amour était aussi

solide que le granit.

* * *

Je suis de ceux dont la vie est bonne. J’ai l’amour, la fortune et de

beaux enfants. Pourtant l’orgueil n’a pas touché mon cœur. Je sais

mieux que la plupart des hommes la force terrible des circonstances.

Tout mon sort n’eût-il pas été changé si un reptile, perdu dans la nuit

des bêtes, n’était sorti de l’œuf que sa mère avait pondu au bord d’un

fleuve sauvage?

La Mort de la Terre, roman, suivi de contes · 第 52 / 82 题