Louis Ramières déposa sa fourchette et cessa de manger. Il avait l’air
dur et maussade; un grand pli creusait son front lisse. C’était un
joli jeune homme par la chevelure bien plantée, l’œil taillé avec art,
les joues fines et la structure correcte. Sa mère le considérait avec
crainte et admiration. D’avoir de tout temps souffert pour lui et par
lui, elle l’aimait davantage. Et elle mettait en lui son orgueil, son
espérance, tout le présent et tout l’avenir.
Pour la troisième fois, elle l’interrogeait. Il se décida à répondre:
--Il vaudrait mieux n’en pas parler, puisque nous ne pouvons qu’en
souffrir l’un et l’autre. Enfin, puisque tu le veux. J’ai vu tantôt, au
cercle, le père d’Hélène. Il sait, bien entendu, que j’aime sa fille,
ce qui n’est rien... Mais il sait aussi qu’elle m’aime. Alors, il m’a
parlé très franchement. Il me la donnerait si j’apportais deux cent
cinquante mille francs, qui constitueraient une part d’association
dans sa maison... du quinze, du vingt pour cent.
Il se tut, plein d’amertume. Mme Ramières réfléchissait, éperdue.
C’est vrai que c’était le sauvetage et pour toute la vie. La maison
Hugo-Lambert était quelque chose d’aussi solide, en son genre, que la
Banque de France. D’ailleurs, tout autour, une famille richissime dont
Hélène devait hériter un jour.
--Ah! soupira-t-elle... si nous _les_ avions!
--Mais nous ne _les_ avons pas, fit-il durement.
Ils les avaient possédés, cependant, et même plus du double. C’est par
Louis qu’ils avaient disparu. Il avait vécu sept années formidables.
Rien n’avait pu modérer sa fougue, et comme elle était incroyablement
faible, même un peu imprévoyante, Mme Ramières n’avait rien su lui
refuser.
Quand il admit--car il s’était longtemps obstiné à croire que sa mère
lui cachait des ressources--quand il admit, vaincu par l’évidence, que
la ruine était proche, il eut un coup de désespoir. Ce désespoir le
mena au jeu. Pendant plusieurs mois, il vécut en halluciné, sûr qu’il
allait rattraper la fortune perdue. Puis, ce fut la fin, il n’y eut
plus d’argent liquide, plus même de bijoux précieux. Rien ne demeurait
qu’une rente viagère, dont le capital était incessible jusqu’à la mort
de Mme Ramières.
Cela l’avait dégrisé; il avait soudain montré de la prudence. Il
menait maintenant une existence froide et calculée, attentif seulement
à garder l’élégance du costume. Il avait d’ailleurs l’instinct le plus
sûr de cette élégance; par là même, il savait se la procurer à bien
meilleur compte que les gens qui s’en rapportent aux fournisseurs. En
sorte qu’extérieurement rien ne trahissait sa déchéance. Il continuait
à fréquenter assidûment le monde, qui ne lui coûtait que quelques
sacs de bonbons et quelques fleurs; il fuyait les lieux de dépense.
Toutefois, pour sauver la face, il n’avait pas déserté son club.
De son côté, Mme Ramières s’appliquait passionnément à l’économie. Elle
réalisait ces miracles que savent réaliser les femmes qui ne cessent
de s’occuper de leur intérieur. La ruine demeurait inaperçue. L’on
soupçonnait tout au plus quelques pertes menues.
* * *
--C’est vrai, nous ne les avons pas! soupira Mme Ramières.
Et elle jetait à son fils un regard humble et tendre qui demandait
pardon.
--Ah! reprit-elle, si je pouvais céder le capital de ma rente...
Les yeux de Louis flambèrent. L’être violent et avide qu’il était
se peignit tout entier sur sa face contractée et sa bouche presque
sauvage. Ce fut une tempête de désir qui se termina dans une rage:
--Mais tu ne peux pas! dit-il d’un ton brutal. Alors, à quoi bon en
parler?
--Ah! fit-elle plaintivement, ma mort seule...
Leurs regards se rencontrèrent. Dans l’éclair de cette minute, elle vit
distinctement que celui pour qui elle avait fait tous les sacrifices et
consenti à tous les chagrins, l’être qu’elle aimait plus qu’elle-même,
aurait été heureux de cette mort... Elle détourna la tête, épouvantée;
ses yeux se remplirent de larmes.
* * *
Tout le soir, pendant qu’il était sorti, elle ne cessa d’y songer.
C’était, au tréfonds, quelque chose qui déjà la tuait, l’arrêt d’un
juge mystérieux et implacable. Elle se disait que maintenant elle
verrait le souhait dans chacun des actes de Louis et chacune de ses
paroles; le plus intime de son existence en serait empoisonné. Comme
elle n’avait, depuis bien longtemps, plus de sentiments qui ne fussent
un reflet des sentiments de son fils, chaque fois qu’elle goûterait une
joie innocente, chaque fois qu’il lui viendrait une heure douce, tout
se glacerait soudain à l’idée sinistre. Alors, c’était fini! Il n’y
aurait plus de soleil du matin, plus de roses, plus de crépuscule d’été
sur la plage ou la terrasse, plus d’intimité fine au foyer d’hiver,
plus de livres, ni de voyages, ni de présent, ni d’avenir. Elle serait
jusqu’à sa dernière heure celle dont la mort est attendue, celle
dont la fin doit faire le bonheur de sa descendance. Était-ce encore
vivre?...
Le soir passa, minuit pleura sur Saint-François-Xavier, et Mme Ramières
était toujours là, sous le bloc de la destinée. Elle attendait
maintenant le retour de Louis avec un triste cœur qui s’éveillait par
saccades. Lorsqu’il ouvrit la porte du corridor, elle se dressa, elle
marcha à sa rencontre; et pour avoir un baiser, un baiser franc et
presque filial, elle balbutia:
--J’ai un projet, mon grand garçon, quelque chose à quoi nous n’avions
pas encore songé... Espère... et embrasse bien ta vieille maman!
Il la considéra, d’abord surpris; mais comme tous les êtres, il était
prompt à l’illusion: de songer que peut-être il aurait la fiancée et
la fortune, son cœur s’enfla d’une tendresse, il rendit sans compter
l’étreinte.
--Demain! Je te dirai demain! s’écria-t-elle en se sauvant dans sa
chambre.
La porte verrouillée, en hâte, ne voulant pas perdre la tiédeur des
lèvres du fils sur sa joue, elle ouvrit la petite pharmacie, elle y
saisit le flacon de laudanum et, d’une grande gorgée, fit disparaître
l’obstacle qui barrait la route de Louis Ramières.