LE HANNETON

La folle ouvrit ses belles lèvres roses et éclata de rire.

--Je l’ai! dit-elle.

--Quoi? dit le gardien.

Le gardien était fait de gros matériaux. Il avait une peau spongieuse,

des pores sales, un nez granulé à narines étroites. Son œil brillait

comme de la porcelaine et en avait l’opacité. Il était curieux d’en

comparer le bleu de turquoise avec la clarté saphirine des yeux de la

folle. Elle était tissue tout entière de délicates fibres. L’épiderme

fin recevait continuellement les chocs des nerfs. Blanche et pâle, la

folle cachait dans une forme divine le trouble de son esprit.

--Mon hanneton! répondit-elle.

Le gardien cligna de l’œil. Le hanneton de la folle ne le fâchait pas.

Ce n’était pas un méchant homme. Il douchait à la rigueur, gagnait

quelques liards sur le pain des fous, aimait assez à cingler les

furieux ou les obstinés, mais on pouvait vivre avec lui. Il avait la

nonchalance grave des hercules. L’explosion d’un fou furieux le faisait

rire. Nul nerf ne prévalait contre ses énormes muscles.

--Et où ça? demanda-t-il.

--Ici! répondit-elle en montrant un trou dans la muraille.

Un trou dans la muraille! L’excellent gardien fut ennuyé.

--Faudra pas faire de trous, grommela-t-il.

Cela dit, il entra brutalement dans la loge, et donna une claque sur

une joue ineffable. La folle se repentit de lui avoir montré le trou,

mais c’était une folle peu rusée encore. Ce n’est pas le vieux fou du

numéro 20 qui aurait agi comme cela! On n’avait jamais pu découvrir ses

collections de pierres précieuses, et pourtant il savait bien!... Mais,

lui, trop malin pour se trahir.

Le gardien regardait le trou. Il plongea les doigts: il n’y trouva

pas de hanneton. Il parut pensif à la façon d’un bœuf, puis gratta

doucement son occiput.

--Ne mettez pas mon hanneton dans votre tête! dit la folle en pleurant.

Elle voulait fouiller dans les cheveux de l’homme là où il s’était

gratté.

--Chut! la folle, gronda-t-il.

Elle se retira dans un coin. Elle sanglotait. Ses cheveux buvaient ses

larmes.

--Il faut vous taire, dit-il nettement.

Elle regarda avidement la tête grossière du gardien.

--Je le vois! s’écria-t-elle en riant.

Elle montrait les crins rudes qui couvraient le crâne officiel. L’autre

y porta machinalement la main.

Les yeux de la folle se dilatèrent, elle se repentit de nouveau:

--Ne l’écrasez pas! supplia-t-elle.

Elle éclata d’un fou rire: il ne l’avait pas écrasé! Les yeux opaques

se fixèrent sur les yeux clairs.

Ce fut un tableau d’intense clair-obscur, de la finesse de la folle à

la massivité du brave homme.

--Allons! soyez sage, et surtout ne faites plus de trous.

Il parlait paternellement, sur le bord de la loge, avec un rayon de

soleil dans le dos.

--Rendez-le-moi! Oh! s’il vous plaît!

--Bon! bon! pas de bêtises.

Il sortit.

La folle essuya ses larmes et se mit au fond, dans l’angle des

murailles. Elle était très grave. Derrière son joli front, qui se

ridait alternativement, il parut se faire un remarquable travail de

pensée.

La folle ne parla plus du hanneton. Le trou lui fut pardonné après que

le gardien lui eut retenu un pain, qui fut consacré à la famille de cet

excellent homme. Elle baissait vivement les yeux dès qu’il entrait dans

sa loge. Belle, la poitrine tremblante, le saphir de ses yeux jetant

des feux entre ses cils baissés, elle se tenait bien tranquille,

tandis qu’il visitait la cellule.

Il n’était pas méticuleux, faisait grossement l’inspection.

--Bon! bon! disait-il.

Sa voix bovine la faisait tressaillir. Parfois il lui parlait. C’était

un drôle de duo. Par ces beaux jours,--juin, juillet--il y avait le

plus souvent un angle de soleil dans la loge.

Quand il avait le dos tourné, elle levait sournoisement les yeux, elle

jetait un long regard, avide, passionné, sur la tête crépue.

Une fois le gardien s’en avisa.

--Ah! la folle, cria-t-il en riant.

Il n’avait pas oublié le hanneton. Il commit une espièglerie.

--Oui, oui, il est... là!

Il montrait une place, un peu derrière la tempe. Elle tressauta, ses

prunelles eurent un jeu extraordinaire de désir, de colère.

Avant de partir, il alla un instant au grillage. La grande cour était

reluisante. Entre les dalles, du mouron et de l’herbe croissaient en

abondance. Un petit jardinet, au milieu, développait une mosaïque de

géraniums alternés de plantes charnues. Une grosse boule métallique

brillait comme un soleil, et une poule grise picorait au milieu de

poussins jaunes. Une odeur émanait de tout cela, une odeur d’aromates

plutôt qu’un parfum.

Elle vint, la folle, si légère! Ses joues étaient enflammées, ses

narines frissonnantes. Elle vint, sa jolie main s’allongea, lentement,

une main de travaux exquis. Cette main, ces doigts ravissants frôlèrent

la grosse chevelure du gardien. Il se tourna. Il avait sa mine

majestueuse de pion qui veut de l’ordre.

--Qu’est-ce que c’est que ça! fit-il tout grondant.

Au nom de la raison, il dauba du plat de la main sur l’épaule de la

folle.

Elle le regarda, furieuse.

--Ah! gare! dit-il.

Elle trembla. Puis, avec la ruse des fous et des enfants, elle eut son

plus doux sourire.

--Là! murmura-t-il, ne faisons pas de bêtises!

L’épais gaillard disparut, laissant toute frissonnante la merveille de

beauté, de grâce et de folie.

Pendant tout un été, la folle fut sombre. Elle veillait tard. Ses yeux

grandirent, dans une pâleur fatiguée. Elle avait l’air d’un savant

qui, creusant trop un problème, y laisse sa santé et sa force. Deux

fois, elle reçut des douches pour avoir tapagé nocturnement. Elle

devint extrêmement circonspecte. Pourtant, si le gardien lui parlait,

elle avait son grand rire frais. Le brave homme ne remarqua pas de

notes grimaçantes dans le cristal, n’ayant pas l’oreille créée pour

ces minuties. Un jour, il crut voir la folle tripoter aux barreaux. Il

entra, examina, ne vit rien.

Elle devint plus prudente encore. Elle causait raisonnablement, elle

répondait aux questions avec sens. Le gardien fit venir deux ou trois

fois le directeur, doutant qu’elle fût encore folle, mais le directeur

le rassura.

C’était un vieux praticien qui avait étudié la folie dans sa poche: sa

bourse donnait des indications mathématiques sur le degré d’aliénation

mentale de ses hôtes. Quoique ne comptant pas sans ses hôtes, il

comptait deux fois.

Donc, le bon gardien, satisfait, prenait avec la folle ses aises. Sage,

douce, obéissante, elle ne le gênait guère. Elle mangeait fort peu: le

gardien n’y trouvait rien à redire, son honnête famille en profitait.

L’automne arriva. A travers ses minces, mais nombreux carreaux,

la folle vit l’année grisonner. Bien des nues passèrent entre les

horizons. Des feuilles lui arrivaient quelquefois, pauvres choses

mortes et recroquevillées, où restaient les délicates nervures de la

vie. Les géraniums moururent, les plantes grasses rentrèrent chez le

directeur. Les moineaux commencèrent à connaître la faim. Elle voyait

leurs bandes errer dans la cour, leurs petits corps roux frissonner au

bord des corniches, elle entendait de minces cris, cris de détresse,

qu’ils poussaient en hérissant leurs plumes. Elle leur aurait

volontiers jeté des miettes, mais le gardien pensait à sa famille.

On la laissait tranquille. Elle maigrit encore et paraissait songer à

toutes sortes de choses graves. Le saphir de l’œil brillait de fièvre,

de la fièvre des grandes préoccupations. Il y avait pourtant un espoir

là, cette lueur sereine dans la tempête qu’on découvre chez les grands

travailleurs qui ont l’espoir d’arriver.

La folle se mit à détester la lune. La nuit, croissant ou orbe, elle

venait par les barreaux, éparpillant dans la loge sa lumière curieuse.

La folle s’irritait quand elle voyait l’œil d’argent cligner devant

les fenêtres. Elle savait bien que la lune est là pour tous, calme,

impartiale, mais ses nerfs l’emportaient sur sa raison. Dès que l’astre

escaladait le bleu, elle frissonnait, prise de névrose. Ses yeux clairs

papillotaient, une rougeur montait à son front et, découragée, elle se

jetait sur son lit, où elle restait à pleurer intérieurement.

La lune disparut, de la cendre plein sa face. Pendant la syzygie, la

folle respira: elle ne craignait plus la venue inopinée du regard

d’argent.

Elle devint alors extraordinairement active, d’une activité furtive,

précautionneuse et si patiente! On la surveillait de moins en moins,

sa dissimulation l’ayant faite maîtresse de la confiance entière des

gardiens. Elle put achever sa longue tâche, l’œuvre patiente des mois,

le rongement insensible de l’insecte qui traverse le noyer ou le chêne.

Une nuit, oh! bien noire! pleine de nues qui naviguaient sur le

firmament, une silhouette légère passa par les barreaux descellés

d’une cellule et descendit dans la cour. Elle alla tout droit, sans

hésiter, malgré les ténèbres, car, dans la lente élaboration de

l’œuvre, tout avait été calculé, recalculé, avec la triple patience

de l’obsession, de la solitude et de l’emprisonnement. Elle dépassa

le carré jardiné. L’ombre forte la voilait; elle y glissait avec la

précision silencieuse des chats. Le ciel lui soufflait aux cheveux.

Elle levait son front de captive sous l’air libre, humait brèvement.

La blancheur de sa face était son seul péril. Les rares rayons y

rejaillissaient et la faisaient saillir vaguement sur le noir. Elle y

jeta ses cheveux, à travers lesquels les deux saphirs luisaient comme

des lampyres.

Elle s’arrêta. Un mur était là, pâle sur l’ombre, avec ses portes et

ses fenêtres. Comment ouvrit-elle une porte? La serrure eut un bruit

faible, comme un cri bref de souris, puis un rectangle noir s’enfonça.

Silence. Les nues coulaient sur les étoiles, les noyaient, puis les

laissaient reparaître sur les îlots d’azur. Un oiseau noctambule

soupirait, derrière les murs. Des feuilles se roulaient sèchement.

Puis, du morne bâtiment, une clameur sortit, un grand hurlement. Les

fous, nerveux, au sommeil léger, s’éveillèrent, et des cris partirent

des loges. La terreur augmenta; les frénétiques collèrent leurs fronts

aux barreaux, les verbeux expliquèrent leurs théories et d’autres

riaient, chantaient, dans une cacophonie formidable.

De loge en loge, au fond des ombres sinistres, les cervelles troubles

s’ouvrirent au monde inharmonique des idées folles.

Scène affreusement bestiale, humaine cependant, où les cris sombres de

l’animal sortaient de la poitrine des hommes, dialogues vertigineux

entre les barreaux, corps frénétiques en proie aux magnétismes du nerf,

misérables frappant horriblement leurs crânes contre les murailles.

Mais des portes s’ouvrirent. Le directeur parut parmi les gardiens. Il

croyait à quelque évasion en masse et tremblait. Une voix raisonnable

vint à lui.

--Ici, monsieur, ici!

Une femme, sur le seuil d’une porte, élevait une petite lampe de

laiton. Des enfants s’accrochaient à sa jupe. Le directeur reconnut la

femme du gardien Désambre. Il s’approcha.

La femme commençait une litanie pleureuse. Elle ne savait pas! Ils

dormaient. Tout à coup, son mari s’était redressé en criant, puis était

retombé. Quelque chose avait alors traversé la chambre. Son mari ne

criait plus. Elle avait entendu un pas descendre les escaliers. Le

gardien était immobile, avec un grand clou dans la tête. Il n’avait

plus remué. Il devait être mort.

Le directeur monta. Il trouva l’homme replié nerveusement, les mains au

front, trépassé, une sorte de clou sans tête fiché obliquement dans la

tempe gauche. Point de sang. Une fine éraflure rasait le sourcil droit.

Cette nuit même, on visita les loges. Le mouvement des torches dans

l’ombre de la cour fut une fête pour les fous. Il ne se trouva personne

d’aussi calme que la folle. Elle dormait. Elle s’éveilla avec un

sourire superbe. Ses yeux furent éblouissants à la lumière rouge des

flambeaux, et pleins d’une joie profonde, d’une sérénité transparente.

Comme le directeur entrait, elle poussa son front hors de son lit, en

rejetant sa ruisselante chevelure.

--Je l’ai! Je l’ai! cria-t-elle.

Le directeur faillit sourire, malgré son ennui. Il regarda la face

reposée, la paix enfantine de la jolie créature.

--Elle a bien dormi! murmura cet homme expérimenté.

Londres, novembre 1875.

La Mort de la Terre, roman, suivi de contes · 第 37 / 82 题