A cette même heure, Marthe, vous étiez assise sur votre lit, dans une
grande chambre de campagne. La lampe à huile, dont vous ne songiez pas
à remonter la mèche, faisait luire l'acajou des meubles. Une pluie
d'automne ruisselait doucement contre les vitres. Vous entendiez dans
le grand silence des landes, les cahots d'une charrette, l'aboiement
d'un chien de garde et, plus rapprochés, les pas traînants de votre
père, qui lisait en se promenant dans la salle de billard où restaient
accrochés les chapeaux de soleil des grandes vacances.
Sur la cheminée, dans la lumière de la lampe, vous aviez laissé aussi
les dernières lettres de Jean-Paul. Leurs mots tendres et passionnés
avaient réveillé en vous la joie que vous n'attendiez plus--une
joie qui se renouvelait à toutes les minutes de votre vie--qui vous
obligeait à demeurer tard sans dormir afin de vivre plus longtemps avec
elle--une joie qui, la nuit, vous réveillait, et qu'au matin, vous
retrouviez encore si aiguë que vous vous demandiez un instant si ce
n'était pas votre ancienne peine...
Non, la vieille peine s'est éloignée Mais vous savez qu'autour de votre
cœur elle rôde et qu'elle y veut rentrer. Vous savez que le bien-aimé
demeure malgré tout un enfant chargé de chaînes et qu'il n'est pas
encore délivré...
Marthe, vous souriez bravement à toutes les trahisons possibles;
d'avance, vous les absolvez; votre minutieux amour prévoit, comme sa
future vengeance, des redoublements de tendresse--et la sérénité des
pardons silencieux.
1909-1912