XXX

Jean-Paul s'enfonça dans les brumes du quartier de Plaisance. De

vieilles femmes, chassées par les sergents de ville, tiraient des

charrettes sans pouvoir s'arrêter. Un homme offrait des cartes postales

dans un parapluie ouvert. Une odeur de graisse, de crêpes et de

beignets emplissait la rue--et Jean-Paul reconnut cette senteur de

foire: il évoqua les dimanches d'émerveillements et de migraine autour

des baraques, sur la place des Quinconces, à Bordeaux...

Rue Perceval, il entra dans une maison de pauvres. Le concierge lui

cria: «Georges Élie? Au cinquième, porte à gauche.» L'escalier n'était

pas éclairé. Jean-Paul dut tenir une rampe gluante. Il se trompa de

palier. Une mince petite fille aux cheveux jaunes parut sur le seuil et

lui demanda:

--Êtes-vous le monsieur de Saint-Vincent de Paul? Vous voulez voir

Georges Élie?... Connais pas... C'est peut-être le jeune homme d'en

haut...

Jean-Paul monta un étage encore et tira un cordon. Il entendit tousser,

puis un bruit de chaise remuée, un pas traînant ... il vit enfin

Georges Élie, une lampe à la main, essayant de reconnaître le visiteur.

L'ouvrier était en chemise, les pieds nus dans des savates. Des cheveux

en désordre couvraient à demi son front jaune et ridé.

--C'est toi? C'est toi? murmura-t-il, stupéfait--que me veux-tu?

--J'ai besoin de te parler, Georges. Mais recouche-toi d'abord; je sais

que tu es malade...

Georges Élie ferma la porte et se glissa frileusement sous des draps

gris.--Un feu de charbon brûlait dans la grille. A travers la vitre de

l'unique fenêtre s'étendait le brouillard infini des grandes ville, que

déchirait au loin l'éclairage violent d'une fabrique. Il y avait sur la

table le portrait d'une paysanne au foulard gascon, qui devait être la

mère de Georges et un portrait de Jérôme Servet. La tapisserie tachée

était, par endroits, recouverte avec des affiches et des proclamations

d'_Amour et foi_. Près du lit, sous le crucifix, Jean-Paul remarqua une

vue du port de Bordeaux.

--Que me veux-tu? demanda encore l'ouvrier, rudement...

--Mais, Georges, il est naturel que je vienne voir un ami malade...

--Oui, je suis malade... Alors, avec une délicatesse de bourgeois, tu

veux me donner la joie d'une visite?...

Dérouté par cette ironie, Jean-Paul gardait le silence.

--Hé bien, je me serais passé de visite! Je n'ai pas besoin de

pitié!... Ta présence me rappelle des heures trop dures!...

Et d'une voix plus sourde l'ouvrier ajouta:

--Ah! que je t'ai haï!

--Je l'ai mérité, Georges. Oui, je je ne suis qu'un enfant égoïste et

cruel. Mais tu vois, dès que je t'ai su malade, je suis venu ... parce

que tu es toujours mon ami...

Jean-Paul parlait avec cette tendresse un peu timide, ce savant abandon

où il excellait. Son attitude penchée était celle qu'il utilisait

autrefois dans ses essais de conquête

--Non, tu n'es plus mon ami...

Jean-Paul crut sentir moins de colère dans la voix de l'apprenti; mais

il eut la maladresse d'ajouter:

--Je ne me pardonne pas de t'avoir fait souffrir.

Georges se redressa brusquement:

--Crois-tu donc que je tienne à toi? Je ne demandais pas mieux que de

ne plus te voir! Monsieur s'imagine qu'on ne peut se passer de lui...»

Il se tourna du côté du mur et ne parla plus. Jean-Paul voulut prendre

sa main brûlante. Brusquement le malade la retira.

La lampe filait et dessinait au plafond de la mansarde un cercle

noirâtre. Jean-Paul baissa la mèche. Une averse ruisselait contre

les vitres, et le vent d'équinoxe refoulait la fumée. Le jeune homme

s'accroupit devant la grille, arrangea le feu. Puis d'une voix timide

il demanda: «Tu n'as besoin de rien?»

Et, comme le malade ne répondait pas, il lui dit: «Adieu, Georges!» et

sortit.

Dans l'escalier noir, où régnait une odeur mêlée et fade, il essaya de

ne pas respirer et, le cœur plein de nuit, il songeait: «On ne peut

anéantir le passé. Je n'ai pu guérir cette âme du mal que je lui ai

fait...»

Il se retrouva dans la petite rue misérable dont les maisons disaient

de pauvres existences, des luttes sans merci contre la faim, la

maladie... «Je devrais tout donner, se dit Jean-Paul. Je n'ai plus le

droit d'être heureux, selon le monde...» Il pensait à saint François, à

l'attrait du petit frère d'Assise pour la dame Pauvreté...

--Serai-je capable de distribuer mes biens aux pauvres?

Jean-Paul s'interrogea, et connut qu'il aimait passionnément la vie

luxueuse et ornée...

La cohue de la rue de la Gaîté l'entraîna. Les lumières violentes

des théâtres du quartier, des établissements de cinématographes,

éclairaient les faces pâles des voyous, de minces figures d'enfants

maladifs...

Alors Jean-Paul sentit le désir de fuir ce quartier infâme où le

crépuscule même était sans beauté, de revêtir son smoking et d'aller

dîner avec un ami de mise soignée, dans un restaurant coûteux où les

musiques tziganes sont frénétiques et tristes; et, comme toute émotion

chez lui suscitait un souvenir littéraire, il renia momentanément ses

dieux; Charles Louis Philippe, Francis Jammes...

Puis, il ralentit le pas; découragé, triste, il pensa que Saint-Sulpice

était encore ouvert, qu'il y avait une place pour sa misère parmi

toutes les misères agenouillées dans la chapelle de la Vierge.

A genoux sur le prie-Dieu, la tête dans les mains, il murmurait:

«Seigneur, après tant d'efforts et de larmes, pourquoi suis-je resté

l'enfant chargé de chaînes? Ce soir, j'ai vu se lever vers moi les yeux

à jamais troublés d'une âme, qui sera moins bonne de m'avoir connu...

«O terreur, terreur que l'acte accompli soit irréparable! La haine

de ce visage d'apprenti me l'a révélé: mes plus honteuses actions

demeurent autour de moi. Elles me pressent comme une escorte. Je suis

leur prisonnier.

«Ne souhaité-je pas à l'instant de vous fuir, ô mon Dieu? Je prévois en

tremblant la succession de mes jours, tant d'après-midi pesants, tant

de soirs complices, où l'assaut sera renouvelé, inlassablement, contre

mon rêve d'une vie priante et agenouillée.»

Mais lorsqu'un peu plus tard Jean-Paul eut allumé la lampe, il appuya

son front contre la vitre où un peu de jour se mourait. Il songea à

Marthe et se dit: «J'ai la grande force de son amour...» Alors il

chercha sa photographie et les dernières lettres qu'elle avait écrites.

Il contempla ces quelques feuilles couvertes d'une grande écriture

pointue et le portrait où la jeune fille obligeait à sourire son étroit

visage.

Alors Jean-Paul se dit: «Le jour où ma pensée s'attacha à Marthe avec

un tendre et obstiné souci, ce jour-là j'ai commencé à me délivrer de

moi-même.»--Et dans le petit bureau glacé, où la servante n'avait pas

encore allumé le premier feu de la saison, Jean-Paul ne voulut plus

songer qu'au sourire de Marthe flottant autour de lui, aux fleurs

renouvelées dans les vases--aux rires et aux larmes sous le tulle d'un

berceau...

L'enfant chargé de chaînes · 第 37 / 39 题