Jean-Paul s'enfonça dans les brumes du quartier de Plaisance. De
vieilles femmes, chassées par les sergents de ville, tiraient des
charrettes sans pouvoir s'arrêter. Un homme offrait des cartes postales
dans un parapluie ouvert. Une odeur de graisse, de crêpes et de
beignets emplissait la rue--et Jean-Paul reconnut cette senteur de
foire: il évoqua les dimanches d'émerveillements et de migraine autour
des baraques, sur la place des Quinconces, à Bordeaux...
Rue Perceval, il entra dans une maison de pauvres. Le concierge lui
cria: «Georges Élie? Au cinquième, porte à gauche.» L'escalier n'était
pas éclairé. Jean-Paul dut tenir une rampe gluante. Il se trompa de
palier. Une mince petite fille aux cheveux jaunes parut sur le seuil et
lui demanda:
--Êtes-vous le monsieur de Saint-Vincent de Paul? Vous voulez voir
Georges Élie?... Connais pas... C'est peut-être le jeune homme d'en
haut...
Jean-Paul monta un étage encore et tira un cordon. Il entendit tousser,
puis un bruit de chaise remuée, un pas traînant ... il vit enfin
Georges Élie, une lampe à la main, essayant de reconnaître le visiteur.
L'ouvrier était en chemise, les pieds nus dans des savates. Des cheveux
en désordre couvraient à demi son front jaune et ridé.
--C'est toi? C'est toi? murmura-t-il, stupéfait--que me veux-tu?
--J'ai besoin de te parler, Georges. Mais recouche-toi d'abord; je sais
que tu es malade...
Georges Élie ferma la porte et se glissa frileusement sous des draps
gris.--Un feu de charbon brûlait dans la grille. A travers la vitre de
l'unique fenêtre s'étendait le brouillard infini des grandes ville, que
déchirait au loin l'éclairage violent d'une fabrique. Il y avait sur la
table le portrait d'une paysanne au foulard gascon, qui devait être la
mère de Georges et un portrait de Jérôme Servet. La tapisserie tachée
était, par endroits, recouverte avec des affiches et des proclamations
d'_Amour et foi_. Près du lit, sous le crucifix, Jean-Paul remarqua une
vue du port de Bordeaux.
--Que me veux-tu? demanda encore l'ouvrier, rudement...
--Mais, Georges, il est naturel que je vienne voir un ami malade...
--Oui, je suis malade... Alors, avec une délicatesse de bourgeois, tu
veux me donner la joie d'une visite?...
Dérouté par cette ironie, Jean-Paul gardait le silence.
--Hé bien, je me serais passé de visite! Je n'ai pas besoin de
pitié!... Ta présence me rappelle des heures trop dures!...
Et d'une voix plus sourde l'ouvrier ajouta:
--Ah! que je t'ai haï!
--Je l'ai mérité, Georges. Oui, je je ne suis qu'un enfant égoïste et
cruel. Mais tu vois, dès que je t'ai su malade, je suis venu ... parce
que tu es toujours mon ami...
Jean-Paul parlait avec cette tendresse un peu timide, ce savant abandon
où il excellait. Son attitude penchée était celle qu'il utilisait
autrefois dans ses essais de conquête
--Non, tu n'es plus mon ami...
Jean-Paul crut sentir moins de colère dans la voix de l'apprenti; mais
il eut la maladresse d'ajouter:
--Je ne me pardonne pas de t'avoir fait souffrir.
Georges se redressa brusquement:
--Crois-tu donc que je tienne à toi? Je ne demandais pas mieux que de
ne plus te voir! Monsieur s'imagine qu'on ne peut se passer de lui...»
Il se tourna du côté du mur et ne parla plus. Jean-Paul voulut prendre
sa main brûlante. Brusquement le malade la retira.
La lampe filait et dessinait au plafond de la mansarde un cercle
noirâtre. Jean-Paul baissa la mèche. Une averse ruisselait contre
les vitres, et le vent d'équinoxe refoulait la fumée. Le jeune homme
s'accroupit devant la grille, arrangea le feu. Puis d'une voix timide
il demanda: «Tu n'as besoin de rien?»
Et, comme le malade ne répondait pas, il lui dit: «Adieu, Georges!» et
sortit.
Dans l'escalier noir, où régnait une odeur mêlée et fade, il essaya de
ne pas respirer et, le cœur plein de nuit, il songeait: «On ne peut
anéantir le passé. Je n'ai pu guérir cette âme du mal que je lui ai
fait...»
Il se retrouva dans la petite rue misérable dont les maisons disaient
de pauvres existences, des luttes sans merci contre la faim, la
maladie... «Je devrais tout donner, se dit Jean-Paul. Je n'ai plus le
droit d'être heureux, selon le monde...» Il pensait à saint François, à
l'attrait du petit frère d'Assise pour la dame Pauvreté...
--Serai-je capable de distribuer mes biens aux pauvres?
Jean-Paul s'interrogea, et connut qu'il aimait passionnément la vie
luxueuse et ornée...
La cohue de la rue de la Gaîté l'entraîna. Les lumières violentes
des théâtres du quartier, des établissements de cinématographes,
éclairaient les faces pâles des voyous, de minces figures d'enfants
maladifs...
Alors Jean-Paul sentit le désir de fuir ce quartier infâme où le
crépuscule même était sans beauté, de revêtir son smoking et d'aller
dîner avec un ami de mise soignée, dans un restaurant coûteux où les
musiques tziganes sont frénétiques et tristes; et, comme toute émotion
chez lui suscitait un souvenir littéraire, il renia momentanément ses
dieux; Charles Louis Philippe, Francis Jammes...
Puis, il ralentit le pas; découragé, triste, il pensa que Saint-Sulpice
était encore ouvert, qu'il y avait une place pour sa misère parmi
toutes les misères agenouillées dans la chapelle de la Vierge.
A genoux sur le prie-Dieu, la tête dans les mains, il murmurait:
«Seigneur, après tant d'efforts et de larmes, pourquoi suis-je resté
l'enfant chargé de chaînes? Ce soir, j'ai vu se lever vers moi les yeux
à jamais troublés d'une âme, qui sera moins bonne de m'avoir connu...
«O terreur, terreur que l'acte accompli soit irréparable! La haine
de ce visage d'apprenti me l'a révélé: mes plus honteuses actions
demeurent autour de moi. Elles me pressent comme une escorte. Je suis
leur prisonnier.
«Ne souhaité-je pas à l'instant de vous fuir, ô mon Dieu? Je prévois en
tremblant la succession de mes jours, tant d'après-midi pesants, tant
de soirs complices, où l'assaut sera renouvelé, inlassablement, contre
mon rêve d'une vie priante et agenouillée.»
Mais lorsqu'un peu plus tard Jean-Paul eut allumé la lampe, il appuya
son front contre la vitre où un peu de jour se mourait. Il songea à
Marthe et se dit: «J'ai la grande force de son amour...» Alors il
chercha sa photographie et les dernières lettres qu'elle avait écrites.
Il contempla ces quelques feuilles couvertes d'une grande écriture
pointue et le portrait où la jeune fille obligeait à sourire son étroit
visage.
Alors Jean-Paul se dit: «Le jour où ma pensée s'attacha à Marthe avec
un tendre et obstiné souci, ce jour-là j'ai commencé à me délivrer de
moi-même.»--Et dans le petit bureau glacé, où la servante n'avait pas
encore allumé le premier feu de la saison, Jean-Paul ne voulut plus
songer qu'au sourire de Marthe flottant autour de lui, aux fleurs
renouvelées dans les vases--aux rires et aux larmes sous le tulle d'un
berceau...