Mon départ pour Moscou.--M. Lekain.--Madame Divoff, née comtesse
Boutourline.--M. Effimowith.--Soirées d'artistes.--Tonchi.--Ses
caricatures.--Rodde.--Anecdotes.
Je quittai Saint-Pétersbourg pendant l'hiver de 1807. Tout le monde me
voyait partir avec un regret que je partageais vivement, et auquel
j'étais bien sensible. Le prince Dolgourouky ayant des propriétés à
Moscou, me donna un de ses gens pour m'accompagner, car j'aurais été
fort embarrassée si j'eusse été seule, ne comprenant pas un mot de la
langue du pays, et cette manière de voyager étant toute nouvelle pour
moi.
M. Demetry Narichkine[17] avait fait garnir mon kibick avec des peaux de
loup de Sibérie, dont beaucoup d'honnêtes bourgeois se seraient
contentés pour leurs fourrures d'hiver. J'avais des couvertures
d'oursin. Le grand-veneur m'avait même proposé un joli petit louveteau
vivant, pour me tenir les pieds chauds, mais je m'en souciais peu.
Mon kibick était rempli de provisions de toute espèce, mais la plupart
gelèrent en route. Par bonheur Ivan, garçon intelligent, savait y
suppléer. Je voyageais connue un portemanteau, ne sachant rien, ne
comprenant rien. Je dormais dans mon kibick comme dans mon lit, et je
n'en sortais que pour manger et marcher un peu, car je me sentais
engourdie. Enfin ce fut vers le soir que j'entrai dans cette ville, où
il devait m'arriver tant de choses extraordinaires, et que j'étais loin
de prévoir!... Je descendis chez M. Lekain, Français qui logeait toutes
les personnes du théâtre impérial, à leur arrivée. M. Lekain avait la
prétention de descendre en droite ligne de l'acteur célèbre de ce nom,
ce qu'il ne manquait jamais d'apprendre aux nouveaux arrivés. C'était
bien le cas de lui dire:
Quoi! le ciel a permis
Que ce vertueux père eût cet indigne fils!
Il ne se vantait point d'une parenté aussi rapprochée: il disait qu'il
n'était qu'un arrière-petit-cousin.
Je restai chez lui jusqu'à ce que je fusse logée assez convenablement
pour recevoir. J'avais une quantité de lettres pour des personnes de la
société de Moscou, et cette fois je trouvai tout le monde. Je fus
d'abord chez madame Divoff, née comtesse Boutourline: c'était une
personne charmante qui avait été élevée à la cour de la grande Catherine
et en avait conservé la grâce, le bon goût et la magnificence. Madame
Divoff fut pour moi non-seulement un puissant appui, mais une véritable
amie, car c'est toujours ainsi que j'ai été traitée par elle et son
aimable famille[18].
Le comte Théodore m'avait aussi donné des lettres pour plusieurs
personnes, et particulièrement pour madame de Golofkine. Ce n'était pas
de ces vaines formules de grand seigneur; elles étaient remplies d'un
intérêt qui ne manque jamais son effet, surtout lorsqu'il vient d'un
homme aussi distingué sous tous les rapports que l'était le comte
Théodore.
La comtesse était une personne de beaucoup d'esprit, fort instruite,
connaissant parfaitement notre littérature, ayant même composé quelques
jolis ouvrages en français. Ses soirées étaient agréables, quoiqu'on
l'accusât d'être un peu madame Dudeffant; mais il faut bien qu'il se
mêle toujours de la jalousie dans les succès, même dans ceux de société;
la médiocrité ne souffrant rien qui la dépasse.
Depuis que j'avais perdu une partie de l'étendue de ma voix, je m'étais
attachée à perfectionner les cordes du médium, et surtout à faire valoir
la musique expressive; c'est celle qui influe le plus sur les organes de
la multitude, et il n'est pas nécessaire d'être connaisseur pour la
comprendre. La romance exige de jolies paroles, une musique simple et
analogue au sujet; elle veut surtout être dite avec expression. J'étais
à Moscou lorsque la romance de _Joseph_ me fut envoyée. Je ne puis
rendre l'effet qu'elle produisit, de même que l'_Émigré montagnard_, de
M. de Chateaubriand.
Combien j'ai douce souvenance
Du joli lieu de ma naissance!
M. Effimowith avait composé un air simple et touchant, bien adapté aux
paroles. Je ne le chantais jamais sans voir couler des larmes: c'était
surtout sur mes compatriotes qu'elle produisait le plus d'effet. Ces
talents de société sont fort recherchés à l'étranger, où ils ne sont pas
en aussi grand nombre qu'en France. J'avais apporté de Paris de la
musique nouvelle, qui avait eu un grand succès de salon à
Saint-Pétersbourg, et par cela même ne pouvait manquer d'obtenir son
effet à Moscou. Je devins bientôt la chanteuse à la mode; mes
chansonnettes faisaient fureur, et on en dessinait les sujets dans les
albums. Tous nos chants d'alors n'étaient que des peintures de
chevaliers, de bachelettes, de damoiselles. J'avais sur mon album _la
Sentinelle appuyée sur sa lance, le Départ pour la Syrie, le Troubadour,
son épée et sa harpe se croisant sur son coeur_.
Si mes légers talents commencèrent mes succès et me firent désirer, je
dois dire qu'avec le temps je fus admise dans de grandes familles, comme
une amie de la maison. Je donnais aux jeunes demoiselles des leçons de
lecture à haute voix; je dirigeais le choix des ouvrages qu'on mettait
entre leurs mains, et leur faisais chanter les morceaux de musique qui
étaient le plus en vogue. Il y avait en Russie de charmants compositeurs
dans la haute société: M. Effimowith, le prince Galitzine et beaucoup
d'autres.
Je ne mettais à ma complaisance d'autre prix et d'autre intérêt que
celui de répondre à l'accueil que je recevais de ces dames. C'était en
1807, les artistes qui méritaient d'être distingués par leur éducation,
par leurs moeurs et leur tenue dans le monde y étaient parfaitement
appréciés et traités avec considération.
Lorsque j'avais bénéfice ou concert, c'étaient ces dames qui plaçaient
mes loges ou mes billets de souscription, toujours payés fort au-dessus
du prix annoncé. Je n'ai jamais été aussi heureuse à Moscou que dans ces
premiers temps où je n'avais encore aucun établissement. Insouciante et
rieuse, je ne songeais pas au lendemain.
Nous avions dans la colonie française une foule de gens aimables, et on
se réunissait les uns chez les autres. Chacun prenait son jour et
choisissait sa société. Comme le dimanche il n'y a pas de leçons, et que
les affaires de commerce sont suspendues, c'était mon jour de réception.
Mon cercle se trouvait souvent plus nombreux que l'exiguïté de mon
appartement ne le permettait, quoique j'eusse plusieurs pièces, mais
elles étaient petites. Heureusement elles donnaient l'une dans l'autre,
et n'étaient séparées que par des portières qu'on enlevait ce jour-là
pour faciliter la circulation. J'étais logée dans la maison d'un
pope[19]; j'occupais seule un joli pavillon entre cour et jardin.
C'était charmant l'été, mais l'hiver, lorsque la neige arrivait à une
certaine hauteur, j'aurais risqué d'y rester enterrée comme dans une
hutte de Lapons, si l'on ne fût venu la déblayer pour rendre le jour à
mes fenêtres.
Ma société se composait d'artistes de tous pays, d'émigrés donnant des
leçons, en faisant le commerce. Je veux faire connaître à mes lecteurs
les personnes qui composaient ce petit cercle du dimanche: elles en
valent bien la peine, et d'ailleurs j'aurai plus d'une fois l'occasion
d'en parler. D'abord Fild et mademoiselle Percheron de Mouchi, qui
auront plus loin un chapitre à part; Tonchi, peintre d'histoire, d'un
talent distingué, aimable, rempli de gaieté, de trait; il avait de ces
mots piquants qui se retiennent et courent tous les salons. Musicien,
comme tous les Italiens, il chantait d'une façon charmante des petits
airs de sa composition, en s'accompagnant sur la guitare; il faisait de
jolis contes dans le genre de Boccace. Il avait la prétention d'être
philosophe à sa manière, et déraisonnait avec beaucoup d'esprit.
Tonchi était l'âme de toutes les sociétés; mais il était bien plus
aimable encore dans la nôtre, car il apportait plus d'abandon et de
gaieté que dans les soirées de grands seigneurs, où il savait conserver
la dignité d'artiste. Fait comme un modèle d'académie, son oeil d'aigle,
sa chevelure de neige, sa belle taille, ses dents blanches, en
faisaient, à soixante ans, un homme remarquable.
C'est à cet âge qu'il a fait la conquête de la princesse Gagarine, plus
jeune que lui, et qui l'a épousé, malgré tous les efforts de sa famille
pour empêcher ce mariage.
Il y avait à cette époque, dans tous les salons, une table couverte
d'albums, de papiers, d'écritoires, de crayons. Ceux qui ne faisaient
pas de musique écoutaient en dessinant, ou bien écrivaient quelques
folies.
Nos albums étaient remplis de dessins fantasques, de caricatures de
Tonchi. Il avait fait dans le mien un diable qui s'enfuyait par la
croisée, emportant la figure de son ami Garenghi, architecte de la cour,
qu'il avait placée sur une partie du corps que le diable et l'amour ont
seuls le droit de montrer à nu. Il avait fait aussi mon coeur à
compartiments, partagé par la moitié. Dans la première, chaque case
portait le nom d'un de mes amis, et l'autre moitié était pour le comte
Théodore Golofkine, qu'il savait que j'aimais beaucoup, et Tonchi en
petites lettres imperceptibles.
J'avais la prétention de donner à souper à ma société, quoique mon
ménage fût assez mal monté. Je plaçais les dames autour d'une table
ronde et les hommes où ils pouvaient: sur un coin de mon piano, sur ma
toilette et sur une jardinière, dont ils froissaient impitoyablement les
fleurs. Parlait-on d'un rondeau, d'un duo de Boïeldieu, le mélomane
Ducret[20] quittait son aile de poulet pour se mettre au piano,
dérangeait les soupeurs, et nous chantait:
De toi, Frontin, je me défie.
On lui répondait de la table des dames:
Tu crois du moins à tes appas:
Comme toi, quand on est jolie...
Alors les possesseurs du piano le chassaient et reprenaient leurs
places. Ces messieurs se disaient: «Passez-moi le couteau.» (Je n'en
avais que quatre à leur service.)
M. Moreau[21] nous racontait l'inconvénient de porter le même nom, quand
il y a deux églises catholiques où l'on baptise, où l'on marie et où
l'on enterre; deux églises enfin où les chefs sont à l'affût des
événements de ce genre, afin de se gagner de primauté.
Le père de M. Moreau avait été fort malade, mais il était parfaitement
rétabli: il logeait dans le quartier de l'église française. Une autre
personne du nom de Moreau vint à mourir à quelque temps de là. L'église
de la Slabode allemande, située à l'autre bout de la ville, en ayant
connaissance, accourt avec tout son bagage, pour réclamer la préférence,
et veut absolument rendre les honneurs de la sépulture au père de notre
ami.--Mais, leur dit ce brave homme, qui déjeunait en ce moment de fort
bon appétit, je ne puis me rendre à votre invitation, car vous voyez que
je ne suis rien moins que mort.
L'envoyé n'en voulait rien croire, il prétendait qu'on s'entendait avec
ceux de l'église française pour frauder les Allemands. On eut beaucoup
de peine à s'en débarrasser.
«À propos d'histoires de mort, nous dit Antonolini[22], savez-vous celle
qui arriva à Rodde pendant son voyage à Kiow, où il allait donner des
concerts. Il fut pris par un fort mauvais temps, et obligé de s'arrêter
dans un _hisbach_ de paysan, où de loin il avait aperçu de la lumière.
Après avoir frappé assez long-temps, une vieille femme aux yeux
éraillés, à la figure ridée, véritable portrait d'une sorcière de
_Macbeth_, vient entr'ouvrir la porte. Le domestique de Rodde lui
demande si elle peut donner à coucher à son maître. Elle semble se
consulter, elle hésite; enfin on lui offre dix roubles, somme énorme
pour une pauvre paysanne.
«Je n'ai que mon lit, dit-elle, je le donnerai à ce monsieur, et je
coucherai par terre dans l'autre chambre.--Vous irez à l'écurie si vous
voulez.»
Les domestiques et les paysans ne sont pas difficiles pour leur coucher;
ils dorment fort bien par terre ou sur une planche.
Rodde tombait de fatigue. Son domestique mit la voiture et le cheval
dans un hangar, et fut s'y coucher. Son maître se jette tout habillé sur
ce lit, qui était très bas. À moitié endormi, il étend le bras, comme
pour chercher quelque chose, et saisit une main glacée. La frayeur le
réveille en sursaut, et oubliant fatigue et sommeil, il saute à bas du
lit, et découvrant un corps mort, il se croit dans un coupe-gorge. Il
appelle à grands cris et en jurant comme un possédé: la vieille accourt
plus morte que vive.
«--Misérable! s'écrie-t-il, il y a sous ce lit un homme assassiné?
«--Hélas! monsieur, pardonnez-moi; c'est mon mari. Il est mort ce matin,
et, pour gagner les dix roubles, je vous ai donné son lit, et je l'ai
fourré dessous.»
Vous devez penser que Rodde s'empressa de quitter le toit hospitalier de
cette épouse inconsolable, et que, malgré le mauvais temps, il se remit
en route.
Les moindres choses servent de pâture à la conversation, dans l'étranger
comme en province. Mes soirées occupaient beaucoup ces dames. Elles
n'eussent certainement pas produit cet effet, si elles eussent été comme
celles de tout le monde; mais la gaieté en faisait seule les frais.
Chaque dimanche madame Divoff m'envoyait des glaces, des confitures et
des pâtisseries de toute espèce. La comtesse de Broglie m'avait fait
cadeau de plusieurs douzaines de couteaux et de fourchettes anglaises de
ses manufactures. Ma maison commençait à se monter sur un pied imposant.
Quelques Russes fort aimables me reprochaient de ne pas les inviter:
--Non, leur disais-je, point d'étrangers, c'est convenu entre nous; s'il
en était autrement, ces soirées seraient comme toutes les autres: vous
feriez fuir la gaieté et le sans-façon, et vous ne vous amuseriez pas.
--Mais, me disait M. Effimowith, je suis un artiste, ne chantons-nous
pas ensemble mes romances à deux voix?
--Oui, et même avec grand plaisir, car elles sont charmantes, et vous
les chantez à ravir; mais chez moi nous faisons de la musique pour rire.
Il y avait à Moscou dans ce même temps un certain M. Relly, homme riche,
magnifique, et tenant un très grand état de maison; il possédait le
meilleur cuisinier de la ville: aussi tous les grands seigneurs (qui
sont assez gourmands) allaient-ils dîner chez lui. On le croyait Anglais
ou Italien, car il parlait parfaitement ces deux langues; il allait dans
la haute société, et jouait gros jeu.
Comme je le voyais souvent chez ces dames, il me demanda la permission
de me faire faire un petit pâté aux truffes, par son cuisinier, pour mes
_petits soupers_, dont on n'avait pas manqué de lui parler. J'acceptai,
et j'eus grand soin d'en prévenir mes convives, car les truffes étaient
un grand luxe dans un temps où les communications n'étaient ni si
promptes ni si faciles qu'à présent. On ne pouvait s'imaginer d'où
venait cette magnificence.
On commençait à se rassembler, lorsque le fameux petit pâté arriva; il
était d'une telle dimension, qu'on fut obligé de le pencher sur le côté
pour le faire passer par la porte; je vis le moment où la salle à manger
ne pourrait le contenir. On rassembla force papier pour le couper sur le
rond de bois qui avait servi à le transporter.
On ne peut se faire une idée de toutes les folies qui furent dites
autour de ce pâté. Je fus généreuse: le lendemain j'en envoyai à toutes
mes connaissances. Ce pâté avait fait du bruit, car, lorsque M. de
Narichkine vint à Moscou, il me parla de mon petit pâté. Il était
connaisseur, et dans le cas d'apprécier le mérite d'un semblable cadeau.
--Je suis seulement inquiet, me dit-il, de savoir comment vous avez pu
vous en tirer avec vos trois couteaux.
--La comtesse de Broglie y avait pourvu.
--Savez-vous, me dit le grand-chambellan, que vous devriez me remercier
de vous avoir laissé venir à Moscou, car il paraît que vous y passez
joyeusement la vie.
--C'est à peu de frais, excellence; quand je n'ai qu'un mauvais souper à
donner à mes convives, je fais comme la veuve Scarron: je leur raconte
des histoires.