Je reviens à Paris.--Répétition générale de la tragédie de
_Timoléon_.--Chénier invite plusieurs députés à y assister.--Au moment
du couronnement de Timophane, le député Albite fait une sortie
violente.--On s'enfuit en tumulte.--On joue le lendemain
_Caïus-Gracchus_.--Albite renouvelle la scène de la veille, et jette sa
carte de député dans le parterre.--Manière dont madame de Genlis raconte
dans ses mémoires l'anecdote relative à Chénier, avec mademoiselle
Dumesnil, à laquelle il avait rendu un service Important.--Fusil et
Martainville.--Fusil fait enfuir Martainville proscrit. Il le déguise en
paysan et lui donne de l'argent pour son voyage.--Reconnaissance de
Martainville.--Fusil à l'armée de Vendée.--Il rencontre le général
d'Autichamp, chef des Vendéens, blessé.--Épisode.
Chénier avait invité plusieurs députés à venir assister à la répétition
de _Timoléon_, que l'on faisait ordinairement le soir. Albite et Julien
de Toulouse, je crois, étaient du nombre; je ne me rappelle pas les
autres. Au moment où l'on couronne Timophane, Albite, interrompant
l'action, fit une sortie virulente contre la pièce et contre l'auteur.
Choeur[2] et comparses, tout le monde s'enfuit en tumulte, comme à
l'Opéra, lorsque le grand-prêtre prononce un anathème. La salle et les
loges furent bientôt désertes. Chénier parla d'une manière très animée à
ces députés et chercha à justifier ce couronnement par l'événement de la
fin, mais ces messieurs ne voulurent rien entendre. Nous crûmes que
Chénier serait arrêté dans la nuit, et il le pensait lui-même; cependant
il n'en fut rien; on donna même le surlendemain son _Caïus-Gracchus_ à
la place de _Timoléon_; mais il paraît qu'Albite était décidé à le
poursuivre dans tous ses ouvrages, car à ce vers,
Des lois et non du sang,
comme il partait un applaudissement général, ce député se leva du balcon
où il était placé, en criant au parterre: «_Le sang des conspirateurs!_»
et il jeta sa carte de député au public, auquel il adressa un long
discours sur l'inconvenance de ce vers, ajoutant que l'auteur ne pouvait
être qu'un mauvais citoyen, et qu'il le signalait comme tel[3]. On
regarda dès-lors Chénier comme un homme proscrit, et tout le monde
s'éloigna de lui. Quelques amis et les femmes, qu'on trouve toujours
dans le malheur, ne l'abandonnèrent pas et lui restèrent fidèles.
À cette époque, André Chénier, frère de l'auteur, attendait son jugement
d'un jour à l'autre. Si Marie-Joseph Chénier eût tenté la moindre
démarche en sa faveur, il n'eût fait qu'avancer sa perte; on sait
d'ailleurs que, dans ces temps malheureux, il n'y avait de salut que
pour ceux qu'on oubliait, car les choses pouvaient changer par l'excès
même où elles étaient parvenues. Un nommé Labossière, qui était employé
au comité du salut public, a sauvé plusieurs personnes en remettant leur
acte d'accusation en-dessous, lorsqu'ils se présentaient dans les
cartons. Le 9 thermidor arriva, et ils échappèrent à la mort. Ce jour,
hélas! vint trop tard pour André Chénier, et pour tant d'autres; il
périt la veille de ce jour, et ce qu'il y eut d'affreux pour son frère,
c'est que cette tragédie de _Timoléon_ qui devait le perdre, si les
choses n'eussent changé, fut le sujet des calomnies les plus affreuses
et des fables les plus absurdes répandues par ses ennemis et accueillies
par les gens qui n'examinent rien, et croient le mal sans chercher à
approfondir la vérité.
* * * * *
Je voyais peu Chénier avant cette époque, mais lorsqu'il fut traité avec
tant d'injustice et accusé d'une aussi horrible action, moi qui tant de
fois l'avais entendu gémir de la mort de son frère, ce fut un motif pour
que je le visse plus souvent. Il est si facile de faire adopter une
impression fâcheuse dans les moments de trouble, que celui qui en est
accablé ne peut plus se relever; il semble que l'on se plaise à chercher
des faits à l'appui pour y donner de la vraisemblance. Les écrits
restent et se relisent quelquefois après un long espace de temps; bien
souvent aussi les histoires contemporaines les recueillent. Madame de
Genlis, dans ses _Mémoires_ ne cite-t-elle pas une anecdote aussi fausse
qu'invraisemblable, et qu'elle place même dans un temps où il n'y avait
pas de terreur, car la révolution commençait à peine. Chénier à cette
époque n'avait encore occupé qu'une place à l'Institut, et André Chénier
n'était pas arrêté. Je veux parler de l'entrevue de mademoiselle
Dumesnil avec le poète Chénier. J'ai si souvent entendu raconter cette
anecdote à madame Vestris, la tragédienne, soeur de Dugazon, et par
Chénier lui-même, que je n'ai pu en oublier les détails, les voici:
Madame Vestris était très liée avec mademoiselle Dumesnil, que son grand
âge et ses infirmités retenaient dans son lit. M. Chénier parlait sans
cesse à madame Vestris du regret qu'il éprouvait de n'avoir jamais vu
cette célèbre actrice. Cela paraissait assez difficile à obtenir;
cependant un jour madame Vestris, parlant à mademoiselle Dumesnil des
jeunes auteurs sur lesquels on pouvait fonder quelque espérance pour
soutenir la scène française, nomma Chénier. On avait donné de lui
_Charles IX_ et _Henri VIII_ (mademoiselle Dumesnil s'était fait lire
ces deux ouvrages).
«Nous espérons beaucoup de ce jeune poète, ajouta madame Vestris, et
elle saisit cette occasion pour lui apprendre que c'était à lui qu'elle
devait le retour de sa pension, qu'il n'avait cessé de solliciter à
l'Institut, et de l'extrême désir qu'il avait de la voir. Mademoiselle
Dumesnil n'hésita plus.
«Amenez-le ce soir, lui dit-elle, afin qu'il puisse voir Agrippine
infirme.»
Ils vinrent en effet; il faisait petit jour dans la chambre; mais en
voyant entrer Chénier elle se leva sur son séant, et avançant la main
avec grâce, elle lui récita tout le grand couplet d'Agrippine. Le jeune
poète était dans une telle extase, qu'il osait à peine respirer, dans la
crainte de l'interrompre; elle avait cessé de parler, qu'il écoutait
encore[4].
En rectifiant des faits dénaturés avec tant de malveillance pour Chénier
et pour d'autres personnes, on ne s'étonnera pas que je veuille rétablir
ceux qui concernent Fusil; je ne répondrai que par des faits.
Peu d'hommes dans la révolution ont été plus faussement jugés par les
uns ou plus souvent calomniés par les autres, et cela se conçoit, car
quoique son coeur fût plein d'humanité, il était de la plus grande
exagération dans ses paroles. Il se serait fait assommer plutôt que de
manquer à sa conviction, mais il était incapable de faire du mal à qui
que ce soit. Julie Talma, qui l'aimait et lui rendait justice, lui
disait sans cesse: «Mais taisez-vous donc, _méchant bonhomme!_ vous
rendez service à tous ces gens-là, et vous querellez avec eux; ils
tairont vos bonnes actions et répéteront vos mauvaises paroles. Les
ennemis se retrouvent dans tous les temps: ils tourmentent les vivants
et troublent la cendre des morts.»
Hélas! elle prophétisait! l'un lui a prêté de fausses anecdotes et
l'autre le met hors la loi (ainsi que l'a dit M. Arnault dans ses
_Mémoires_), dans un temps où Fusil était à l'armée de l'Ouest avec le
général Tureau. J'ai ses états de service, et je peux en montrer les
dates.
Si je n'ai pas répondu aux imputations dirigées contre mon mari, c'est
que, quand la fureur des partis est encore dans toute sa force et que la
haine ou l'exagération dirige la plume des écrivains, on voudrait en
vain se faire entendre. Il faut pourtant faire la part de l'époque, de
la jeunesse, de l'exaltation des idées, de cette fièvre et de ce
fanatisme républicain qui s'était emparé de toutes les têtes. Les hommes
sont souvent ce que leur position les fait et vont où les pousse la
société qui les entoure. Fusil n'étant pas d'ailleurs un personnage
historique, j'avais le droit de penser que, lorsque les passions
s'apaiseraient, le temps, qui remet tout à sa place, viendrait à mon
aide, mais je me trompais. Les animosités d'opinion survivent à la
jeunesse et se retrouvent au bord de la tombe; on recueille avec soin
dans les écrits et dans les journaux du temps ce que des haines
particulières avaient pu envenimer; on s'inquiète peu de savoir si ces
faits ont été rapportés d'une manière inexacte. Il est si facile de
donner à un fait une couleur odieuse, en dénaturant une circonstance et
en la racontant avec malveillance (_comme on l'a vu pour Chénier et pour
M. de Caulincourt, et pour tant d'autres_). Ne peut-on se tromper
d'ailleurs sur des événements qui ont quarante ans de date, lorsque tous
les jours on se trompe sur des événements qui se passent sous nos yeux.
Le premier écrit contre Fusil, après la réaction, celui qui a toujours
été reproduit depuis, venait d'un homme qui lui devait la vie, et à qui
il avait donné de l'argent pour qu'il pût quitter Paris.
En 89, Martainville et Fusil étaient intimement liés. À peu près du même
âge, ils se convenaient et s'aimaient, quoique leurs opinions
différassent déjà. Rien ne m'amusait plus que de les entendre se donner
mutuellement de ces dénominations dont les mots, inusités jusqu'alors,
commençaient à passer dans toutes les classes de la société, et souvent
arrivaient à des gens qui ne les comprenaient pas: «Tu es un
aristocrate! Tu es un démocrate!...» Enfin cela voulait dire qu'on
n'était pas du même avis, et, plus tard, cela voulut dire qu'il fallait
tomber sur des gens qui ne pensaient pas les uns comme les autres; mais
à cette époque il n'y avait encore aucun danger: aussi, après avoir
discuté long-temps, ils finissaient par rire eux-mêmes d'avoir fait de la
politique en pure perte.
--Mais dis-moi pourquoi, disait Martainville à Fusil, tu cries contre la
noblesse, toi qui par état as dû en être mieux traité qu'un autre?
--C'est ce qui te trompe!... J'ai été vexé, méprisé pour ce même état
que tu me vantes... Ces gens-là nous applaudissaient au théâtre, parce
que nous les amusions, mais, hors de là, nous n'étions pour eux que des
parias et des bohémiens. Le plus petit noble croyait avoir le droit de
nous insulter, et si nous voulions qu'ils nous en fissent raison, on
nous répondait par les fers et les cachots.
--Ah! voilà de l'exagération!...
--Nullement!... Écoute ce qui m'est arrivé en 87... Ce temps n'est pas
encore bien éloigné! Avant que je ne connusse mademoiselle Fleury,
j'étais à Besançon, et je devais me marier avec mademoiselle Castello
(depuis madame Darboville ). J'étais fort aimé dans cette ville, et tout
le monde connaissait mes intentions. Cette demoiselle, ainsi que sa I
famille, était fort considérée. Un soir que je la reconduisais avec sa
mère, des gardes-du-corps l'insultèrent par les propos les plus
obscènes, et voulurent l'arracher de mon bras. Pensant qu'ils étaient
gris, je cherchai à leur faire entendre raison, mais j'étais dans
l'erreur. L'un d'eux ayant levé la main pour me frapper, je me jetai sur
lui et le saisis à la gorge. Quelques personnes étant accourues au bruit
que cela avait causé, je remis ces dames à un de mes amis, et le priai
de les ramener chez elles. J'offris alors à l'officier de lui rendre
raison: il me répondit qu'il ne se battrait pas avec un saltimbanque, et
qu'il y avait d'autres moyens de châtier un vil histrion!... Tu juges de
ma fureur!... Les jeunes gens de la ville, qui m'aimaient beaucoup, et
parmi lesquels se trouvaient plusieurs de mes amis, voulurent prendre
parti pour moi. Une affaire entre militaires et bourgeois pouvant
devenir une chose très grave, un homme plus raisonnable qui se trouvait
là, un avocat très estimé, calma les esprits, et ces messieurs se
retirèrent en proférant des injures et des menaces.
Mademoiselle Castello ni moi ne jouâmes le lendemain, afin d'éviter le
bruit qu'aurait pu causer notre entrée en scène. Je passai la journée
avec mes amis, et le soir ils voulurent m'accompagner, persuadés que ces
gardes-du-corps ne s'en tiendraient pas la. Je refusai et je pris une
épée sous ma redingote, pour me défendre en cas d'attaque. En effet, je
fus assailli sur le rempart par des gens qui semblaient m'avoir attendu.
C'étaient ces mêmes officiers, mais en plus grand nombre et sans
uniformes; ils étaient armés de bâtons. Je tirai mon épée et m'adossai à
un arbre, en leur criant que, s'ils m'attaquaient, je vendrais cher ma
vie. Cette menace ne parut faire aucune impression sur eux, et j'étais
perdu sans M. d'Autichamp, que le hasard avait amené de ce côté, et qui,
voyant un homme assailli par plusieurs, s'écria:
--Eh! quoi, messieurs, avez-vous l'intention de l'assassiner?...
--Non!... répondirent-ils, nous voulons punir son insolence!...
--J'ignore, reprit M. d'Autichamp, le sujet de la querelle, mais je suis
résolu de m'opposer à tout acte de violence. Venez, monsieur, je vais
vous accompagner jusque chez vous!...
Chemin faisant, je lui racontai ce qui m'était arrivé la veille.
--Il faut apaiser cette affaire, me dit-il, car elle peut devenir
fâcheuse pour vous, mais je prévois que vous serez obligé de quitter
Besançon. J'en parlerai demain au vicomte de Puységur (c'était le
commandant); ne sortez pas que je ne vous aie vu.
Mais avant que M. d'Autichamp eût pu faire aucune démarche, je fus
arrêté; on me mit les fers aux pieds et aux mains, comme à un criminel,
et je fus jeté dans un cachot, dont je ne sortis que pour quitter la
ville: tout cela, sans être entendu et quoique les témoignages eussent
été en ma faveur. Cet événement fit manquer mon mariage et me laissa
long-temps sans existence.
Ceci se passait en 1787; crois-tu que cela m'ait donné un grand amour
pour le despotisme de la noblesse?
--Tu vois cependant que M. d'Autichamp s'est conduit en homme
d'honneur!...
--Je ne prétends pas te dire qu'il n'y ait pas de gens d'honneur parmi
eux; il y a peut-être moins de morgue dans la haute noblesse que dans la
petite; mais ils se croyaient tous le droit de nous écraser. Lorsque
l'on nous insultera maintenant, nous pourrons en avoir raison.
Voilà les premiers motifs qui rendirent Fusil républicain; mais il eût
sans doute été moins exalté, s'il ne fût pas venu au théâtre de la
République, où il était entouré de gens qui lui montaient la tête, et
dont la plupart l'ont désavoué.
Nous étions alors en 91, et les événements marchaient à grands pas.
Non-seulement il était dangereux d'émettre, mais d'être cité pour avoir
une opinion. Fusil avait souvent averti Martainville de se tenir sur ses
gardes, de ne pas parler aussi légèrement, surtout lorsque le vin de
Champagne lui montait à la tête. Martainville n'en avait pas tenu
compte. Un jour cependant il arriva fort alarmé et me dit qu'il était
persuadé qu'il ne tarderait pas à être arrêté. J'arrivais de la Belgique
et je ne savais rien de ce qui se passait à Paris, où j'avais éprouvé
beaucoup de chagrins et d'inquiétudes.
--Attendez, lui dis-je, que mon mari soit rentré, il vous donnera
quelques bons conseils et pourra peut-être vous être utile.
J'aimais assez Martainville, parce qu'il avait un caractère qui
m'amusait, et que je lui croyais un bon coeur, quoiqu'en général il fût
peu estimé. Mon mari rentra avec Michot; ils furent d'avis qu'il fallait
que Martainville quittât Paris, où il ne serait pas en sûreté; mais
c'était chose assez difficile de se procurer les papiers nécessaires,
même pour passer la barrière.
--Tu resteras chez moi, lui dit Fusil, jusqu'à ce que j'aie pris des
renseignements à ce sujet. Je vais voir quelqu'un de ta section, qui
pourra m'en donner.
Le soir il lui annonça qu'il avait été dénoncé, et qu'il ne pourrait
passer la barrière que déguisé. On avait été dans sa maison pour
s'informer de l'heure à laquelle il devait rentrer.
--Tu attendras chez moi, ajouta Fusil, jusqu'à jeudi, jour où je serai
de garde à la barrière. Voyons, endosse un de mes habits de paysan, pour
t'accoutumer aux allures qu'il te faut prendre; et il lui fit répéter
son rôle. Je ne pouvais, en le voyant ainsi, m'empêcher de rire, et cela
mettait Fusil en colère. Il est certain que la circonstance n'était rien
moins que gaie. Martainville n'avait jamais d'argent, et Fusil, dont les
appointements étaient presque entièrement saisis, n'en avait guère.
Cependant il lui donna trois cents francs qu'il venait de recevoir. Le
lendemain étant le jour de garde de mon mari, Martainville s'achemina à
la barrière, le dos voûté, comme on le lui avait recommandé, avec un
grand panier rempli de provisions, au bras. Nous lui avions fait
emporter des provisions, afin que, tant qu'il serait près de Paris, il
n'entrât pas dans les auberges ou dans les cabarets. Son permis était en
règle. Il ne lui arriva rien de fâcheux, et il sortit de Paris sans
obstacle. Mais si l'on avait soupçonné Fusil d'avoir favorisé sa fuite,
Dieu sait ce qui lui serait arrivé, car à cette époque nulle opinion ne
vous défendait. Michot en fit l'observation à mon mari, et je n'ai pas
oublié qu'il ajouta:
--C'est un vilain monsieur, que ton ami Martainville; il n'en ferait pas
autant pour toi, et s'il peut un jour te faire du mal, il n'y manquera
pas.
Lorsqu'en 1802 on me montra l'article écrit par Martainville contre
Fusil, je ne pus en croire mes yeux; je restai confondue. Je fus chez
lui le voir, et lui parodiai ce vers de Tartufe:
Mais t'es-tu souvenu que sa main charitable,
Ingrat, t'a retiré d'un état misérable?
--Oui, me dit-il, je sais tout ce que vous pouvez me dire, et il est à
ma connaissance que Fusil n'a jamais fait de mal, mais c'était un
braillard, un nigaud, qui pouvait s'enrichir et qui ne l'a pas fait.
--Oui, je crois en effet que, s'il eût suivi l'exemple de tant d'autres,
on ne se serait pas informé d'où serait venue sa fortune. S'il avait pu
surtout prêter de l'argent à ses anciens amis, et qu'il eût eu une bonne
table, aucun d'eux ne l'eût attaqué; mais il n'a jamais voulu accepter
de place, et il a abandonné son état pour défendre son pays.
--Je vous disais bien, interrompit Martainville, que c'était un nigaud.
Croyez-vous qu'on lui sache gré de ne s'être pas enrichi?
--Mais ce n'était pas une raison pour rapporter qu'il était d'une
commission dont il n'a jamais fait partie; Duviquet vous l'a dit
lui-même, et il le savait mieux que personne. Pourquoi donc répéter un
fait qui a été démenti le lendemain? Vous savez bien que c'est à
l'Opéra-Comique et non au Théâtre de la République qu'un jeune homme est
monté sur une banquette pour lire l'article que vous citez et qui
concernait Trial.
--C'est possible, reprit Martainville, mais d'ailleurs pourquoi vous en
prendre à moi? J'ai un collaborateur.
--Ce collaborateur était trop jeune alors pour avoir eu ces détails
autrement que par vous; d'ailleurs, si vous lui eussiez dit les
obligations que vous aviez à mon mari, il eût trouvé tout naturel votre
réclamation contre cet article.
C'est cependant cette première version de Martainville, dont on s'est
emparée et qui a été répétée: «Quand un homme est placé sous le poids
d'une accusation odieuse, il se trouve toujours des gens qui prétendent
en avoir été témoins; mais s'il a fait quelque bonne action, personne ne
s'en souvient.»
Il est un fait remarquable, c'est que, dans le _Moniteur_ et dans les
journaux officiels du temps, cités par les historiens, le nom de Fusil
ne s'est jamais rencontré. Ce n'est donc que dans ces scènes de théâtre,
répétées de tant de manières, et dans lesquelles on a mis sur le compte
des uns ce qui appartenait aux autres, qu'il en a été question; on les
retrouve encore sous la plume de quelques Girondins rancuneux qui ont
déversé sur Fusil la haine qu'ils portaient aux républicains.
La première impression reste toujours, même après qu'on en a bien
démontré la fausseté; je puis en citer une preuve convaincante.
Une artiste de mes amies intimes, qui eut jadis une grande célébrité,
avait une soeur à Bordeaux. Ainsi que la plupart des artistes du
Grand-Théâtre, elle fut arrêtée pendant le temps de la terreur. Comme il
y avait à cette époque un nommé Fusier, remplissant l'emploi de
basse-taille et qui était fort lié avec Tallien, lorsque ce député vint
en mission à Bordeaux, on soupçonna ce chanteur d'avoir contribué à
faire arrêter ses camarades, pour servir les intérêts du second théâtre,
dont il voulait être directeur. Je n'examinerai point si cette
accusation était fondée: j'aime mieux croire qu'elle ne l'était pas;
mais, bien des années après, me trouvant avec cette amie qui m'a
toujours témoigné un vif intérêt:
--Il faut que je vous aime bien, s'écria-t-elle un jour, pour avoir pu
oublier que vous êtes la femme de celui qui a fait arrêter ma soeur à
Bordeaux; je ne vous l'ai jamais dit, mais...
--À Bordeaux? interrompis-je, Fusil n'a jamais été dans cette ville.
--Si fait, si fait, il a chanté les basses-tailles.
--J'aurais plaint ceux qui l'auraient entendu chanter, repris-je en
riant, c'est _Fusier_ que vous voulez dire, un chanteur du Midi, qui n'a
jamais quitté Bordeaux.
--Ah! c'est possible, pardon, ma chère amie, j'ai toujours cru que
c'était votre mari, d'après ce qu'a dit Martainville.
Voilà comme on écrit l'histoire.
Depuis cette explication, elle m'a répété plusieurs fois:
«--Il faut que je vous aime bien.»
--Mais si vous m'aimez, ayez un peu plus de mémoire.
--Ah! c'est vrai, c'est vrai, quand on s'est habitué à croire quelque
chose, c'est terrible.
Et elle m'embrasse.
Lorsque Fusil était dans la Vendée en 95, comme aide-de-camp du général
Turreau, il rencontra ce même M. d'Autichamp, devenu chef vendéen, qui
était blessé et pouvait à peine se tenir sur son cheval; ils
s'arrêtèrent et se reconnurent aussitôt.
--Eh quoi! lui dit cet officier, c'est vous, Fusil, qui vous battez
contre nous?
--Fuyez! s'écria Fusil, f... le camp, car je n'ai d'autre alternative
que de vous faire prisonnier ou de passer devant un conseil de guerre.
Il était temps, en effet, car à peine ce chef vendéen avait-il disparu,
que les troupes républicaines arrivèrent.
C'est M. d'Autichamp qui a raconté cette circonstance. Fusil n'en avait
jamais parlé, pas même à moi.
Dans ce même temps, où l'on incendiait tout ce pays, il trouva un pauvre
enfant abandonné au pied d'un arbre, près d'un village en flammes. Il le
prit sous son manteau, le porta dans la ville de Chollet, et fit
aussitôt chercher une nourrice, car son intention était de me l'envoyer
à Paris; mais la femme du général lui ayant demandé avec instance cet
enfant, Fusil pensa qu'il serait plus heureux avec elle, et consentit à
le lui laisser.
Par une destinée bizarre, il avait arraché un petit garçon des flammes;
vingt ans plus tard j'ai trouvé une petite fille au milieu des neiges,
et je l'ai sauvée. Tristes épisodes des guerres!...