1841.
I
Boulogne-sur-Mer.--L'officier municipal maître d'anglais.--Arrivée de
Pereyra, agent du comité de salut public.--Une famille d'émigrés.--Avis
important.--Arrivée de Joseph Lebon.--Liste des suspects.--Stupeur
causée par les arrestations pendant la nuit.--Le perruquier Agneret.--Je
suis arrêtée ainsi que la famille de lady Montaigue. On nous conduit
dans la cathédrale.--La soeur de mademoiselle Desgarcins.--J'obtiens une
entrevue avec Joseph Lebon.--Manière dont je me tire d'affaire.--Un bal
de section.
À notre retour il y avait beaucoup d'Anglais à Boulogne-sur-Mer, et
notre société fut aussi agréable et aussi paisible qu'on pouvait
l'espérer à une pareille époque, jusqu'à l'arrivée d'un commissaire de
la convention.
C'était un nommé Pereyra, ce même juif portugais qui avait accompagné
Marat chez Talma. Je le connaissais donc de vue et de réputation; il
avait de l'esprit et beaucoup d'astuce, de bonnes manières, des formes
convenables; enfin c'était un homme dangereux. Il parlait parfaitement
anglais. Il chercha à s'introduire dans plusieurs maisons anglaises, ce
qui ne lui fut pas difficile. Quelqu'un me dit d'avertir mes amis de
prendre garde à ce qu'ils diraient devant lui, parce que c'était un
espion du comité de salut public. Je m'en doutais du reste, car j'avais
remarqué qu'à table il trouvait le moyen de griser promptement ces
messieurs, et que tout en buvant autant et même plus qu'eux, il
conservait toute sa tête et son sang-froid. Je les en avertis plusieurs
fois; mais ce Pereyra profitait de l'usage qui oblige les dames de
quitter la table, au dessert, tandis que les hommes restent à fumer, à
boire et à parler politique. Plusieurs de ceux qui furent arrêtés dans
la suite ne le durent qu'à cette circonstance.
Quant à moi, il cherchait à m'effrayer sur le sort à venir des personnes
de ma connaissance ou de mes amis, peut-être dans l'espoir de me faire
parler aussi, mais nous jouions au plus fin, car je causais volontiers
avec lui dans la même intention. Il y avait à Boulogne une famille
d'émigrés; je ne la connaissais pas, mais lorsque nous nous rencontrions
à la promenade nous nous saluions. Pereyra parlant souvent d'eux, je
cherchai l'occasion de leur dire en passant un mot, pour les avertir de
se tenir sur leurs gardes. Je fus assez long-temps sans pouvoir y
parvenir: enfin, un jour que Pereyra me plaisantait, en les appelant mes
amis, car il avait remarqué que je leur portais intérêt, je cherchai à
lui faire dire quelque chose de plus.
--Que pourrait-il donc leur arriver de si fâcheux, s'ils étaient
arrêtés? lui dis-je en m'efforçant de sourire.
--Ah! une misère! ils seraient fusillés.
Je fis un mouvement.
--Je croyais qu'ils seraient seulement enfermés jusqu'à la paix,
repris-je.
--Du tout; la loi sur les émigrés est précise. Il n'en manque pas ici:
c'est le foyer de l'émigration.
Je fus fort effrayée, et il me sembla que je me ferais un reproche toute
ma vie, s'il leur arrivait malheur. J'écrivis au crayon, sur un petit
morceau de papier: «_Ne restez pas ici, vous seriez arrêtés_.»
À la nuit tombante, nous les rencontrâmes sur la grève, où nous nous
promenions tous les soirs. Je glissai ce papier à celui qui passait le
plus près de moi, en lui faisant un signe de garder le silence; il parut
surpris, mais je vis qu'il cachait mon papier. Sans doute qu'ils
profitèrent de l'avis, car, à mon grand contentement, je ne les revis
plus. On pouvait encore échapper alors: un peu plus tard cela devint
très difficile. Combien de fois, depuis, je me suis félicitée d'avoir
pris sur moi de faire cette démarche, surtout lorsqu'on arrêta ce
malheureux M. de Flahaut, qui n'eut pas le même bonheur! Il était arrivé
à Boulogne dans la matinée, et comptait repartir le même soir; mais il
eut l'imprudence de donner une pièce d'or à un commissionnaire pour
porter une lettre. Cet homme, ayant conçu des soupçons, fut porter la
lettre à la municipalité ou aux autorités compétentes. M. de Flahaut fut
arrêté et périt sur l'échafaud quelques jours après. Ce fut le premier
indice de malheur et le terme de notre sécurité.
Boulogne était en effet le point par lequel les émigrés allaient et
venaient avec le plus de facilité, en s'embarquant par les paquebots. La
surveillance y fut, pendant long-temps, moins rigoureuse qu'ailleurs, et
beaucoup de gens s'enrichirent par ce moyen: les autorités peut-être les
premières.
Cela me rappelle un monsieur de Macarty, qui émigrait chapeau sous le
bras; il était toujours poudré, musqué et habillé avec un soin extrême.
Il avait dans sa poche deux chemises, deux cravates, deux mouchoirs et
deux paires de bas: c'était tout son bagage, et il le portait toujours
sur lui. Dès qu'il commençait à être remarqué dans une ville, il en
sortait en se promenant, une badine à la main, de l'air le plus dégagé;
il causait même quelquefois avec la sentinelle et lui demandait son
chemin. Il s'en allait ensuite dans la ville voisine, y entrait avec le
même air d'insouciance, en fredonnant un air de vaudeville ou d'opéra.
Après avoir ainsi parcouru Montreuil-sur-Mer, Samée, Calais, il vint à
Boulogne. Il était fort amusant, et dînait souvent chez lady Montaigue;
mais, à l'arrivée de Pereyra, il prit un bateau pêcheur avec lequel, je
pense, il gagna les côtes d'Angleterre, car on ne le revit plus, et bien
lui en prit! Une fois en mer, il fut en sûreté, les vaisseaux anglais
recueillant toutes ces petites embarcations.
Sur ces entrefaites, on nous annonça Joseph Lebon; Pereyra l'avait
précédé comme l'éclair précède la foudre, car il partit aussitôt son
arrivée. Nous avions appris cette nouvelle d'avance par un officier
municipal, mon maître d'anglais; cet officier municipal était un fort
bon homme; il nous laissait chanter très gaiement:
Cadet-Roussel a un cheval
Qu'est officier-municipal,
et rire de l'accent circonflexe que les jeunes gens avaient mis sur la
loge de la municipalité: _Lôge de la municipalité_.
Comme nous ne prévoyions pas ce qui devait arriver, nous ne fûmes pas
fort alarmés de l'arrivée du proconsul. Notre fonctionnaire public nous
dit en plaisantant: Si je suis chargé de vous arrêter, je vous le ferai
savoir d'avance, afin que vous puissiez faire vos dispositions.
--C'est très obligeant, lui dis-je, mais ne badinez pas ainsi: cela nous
porterait peut-être malheur. Ce brave homme ne savait guère qu'il
prophétisait!
Joseph arriva le surlendemain dans la soirée et fit illuminer toute la
ville, non pour sa réception, mais pour y voir plus clair à ce qu'il
voulait faire, et afin que personne ne pût lui échapper. C'était à
l'époque de la loi sur les _suspects_; Joseph Lebon fut au comité
révolutionnaire pour demander la liste des suspects; mais, comme il n'y
en avait point alors, il s'emporta, dit que, dans une ville comme
Boulogne, le foyer de l'émigration et des conspirations, tous les
habitans étaient coupables ou complices; quant à vos Anglais, ce sont
tous des agens de Pit. Comment, point de liste de suspects! répéta-t-il.
Un des membres du comité (un perruquier gascon), effrayé de ce qu'il
pouvait en résulter pour eux, assura le citoyen représentant qu'on se
trompait; qu'il avait eu cette liste entra les mains; qu'il allait la
chercher à la municipalité, et qu'il la porterait lui-même à son
domicile. Cela calma un peu la colère de Joseph, qui fut s'établir avec
son état-major chez Nols. C'était un des plus beaux hôtels de Boulogne,
et celui où descendaient les étrangers opulents. La dépense de ce nouvel
hôte coûta cher à ceux qui le reçurent. À son départ, la famille entière
fut arrêtée; ils périrent tous à Abbeville, excepté un pauvre petit
enfant dont la femme d'un pêcheur voulut se charger, et dont elle prit
soin comme une mère. Le perruquier s'enferma avec un autre membre du
comité et dressèrent à la hâte une liste sur laquelle ils mirent tous
les noms qui leur vinrent à la mémoire; mais, de préférence, les
personnes étrangères au département, les Anglais et les gens les plus
marquants de la ville, soit par leur fortune, soit par leur position.
Pendant ce temps, on avait fait placer des gardes à toutes les issues,
et, cette liste à la main, on fut arrêter les trois-quarts des
habitants.
La consternation fut générale. On arrêtait les personnes, et, sans leur
donner le temps de s'expliquer, on les conduisait dans une vieille
église à moitié démolie qui servait de dépôt. Notre officier municipal
tint sa promesse; il nous fit prévenir que nous serions du nombre des
arrêtés; mais je ne sus si ce serait la nuit même ou le lendemain. Je
pris cependant mes précautions; je préparai tout ce qu'il fallait pour
habiller chaudement ma petite fille, et je recommandai à la femme de
chambre de me l'amener où je serais conduite. Je me jetai sur mon lit,
sans me déshabiller, et j'attendis l'événement sans beaucoup de frayeur,
persuadée qu'après une explication je ne pourrais être incarcérée
long-temps. À deux heures, j'entendis frapper assez violemment à la
porte, et des officiers de paix, ou plutôt des membres du comité
révolutionnaire, entrèrent dans ma chambre et me dirent en anglais: il
faut te lever et nous suivre. Je leur répondis en français, car dans les
occasions majeures je n'aime à me servir que d'une langue dans laquelle
je puisse comprendre la conséquence d'une phrase qui peut quelquefois
avoir une autre interprétation. Je leur répondis que j'étais prête à les
suivre, mais que, si c'était comme anglaise qu'ils m'arrêtaient: ils
devaient voir qu'ils se trompaient.
«Tu diras tes raisons quand tu seras interrogée, me dirent-ils.»
Les domestiques étaient tellement effrayés de cet appareil militaire,
que la femme de chambre, au lieu de m'apporter ma fille, s'était enfuie
avec elle dans le grenier. Nous partîmes donc avec lady Montaigue qui
m'attendait au bas de l'escalier. Le mari de cette dame et son frère
avaient été emmenés les premiers. À peine si on nous avait laissé le
temps de prendre nos manteaux et nos chapeaux. Nous fûmes conduites dans
l'église dont j'ai parlé, qui était très froide, car nous étions au mois
d'octobre. Le tableau qui s'offrait à nos yeux était à la fois triste et
bizarre: cette église ressemblait à une ruine, et, à l'exception du
maître-autel, ce qui tenait au culte avait disparu. Je regardais
douloureusement ces froides dalles, ces longs arceaux, ces portiques
sous lesquels des malheureux erraient comme des ombres, pleurant et se
livrant au désespoir, lorsque j'aperçus une femme ou plutôt une espèce
de folle que j'avais rencontrée quelquefois depuis son retour
d'Angleterre. C'était la soeur de mademoiselle Desgarcins, du
Théâtre-Français, et la veuve d'un capitaine de vaisseau. Elle se tenait
sur les marches de l'autel, une guitare à la main. Je lui dis qu'elle
était bien heureuse d'avoir pu emporter sa guitare, tandis qu'on m'avait
à peine permis de me munir des choses les plus nécessaires. Ah! me
répondit-elle d'un ton emphatique, cette guitare m'est bien nécessaire,
car la musique seule calme mes nerfs; mais j'ai cassé mon _mi_, et
j'attends qu'il fasse jour pour prier un de ces _messieurs_ de m'en
procurer un autre. En attendant je vais baisser le ton, et elle
essayait, malgré l'absence de son _mi_, de chanter:
L'infortuné David au pied du saint autel
Par ces mots en pleurant implorait l'Éternel:
Je suis puni, je perds ce que j'adore.
Plusieurs personnes l'ayant priée de se taire, elle se plaignit
amèrement de l'injustice et de l'inhumanité des hommes qui voulaient lui
ôter la seule consolation qui lui restât. Je quittai cette folle et je
fus m'asseoir près de lady Montaigue. Cette pauvre femme pleurait et
répétait douloureusement: «_Ah! mé chère, c'est le péroqué qui en est lé
cause_.» Malgré le malheur de notre situation, je ne pus m'empêcher de
sourire, car c'était le perruquier gascon, auteur de cette fatale liste,
qu'elle appelait le _péroqué_.
--Ah! me dit-elle, pouvez-vous rire ainsi quand il y va de notre tête.
--Tout ce qui peut vous arriver, c'est d'être renvoyée en Angleterre;
quant à moi qui suis artiste, on me fera partir pour Paris, mais il y a
ici des malheureux pour lesquels j'ai des craintes réelles.
J'attendis le jour avec impatience. Lorsque le crépuscule commença à
paraître, je vis entrer un militaire qui venait donner quelques ordres.
Sa figure étant douce et prévenante, je me hasardai à l'aborder.
--Monsieur, lui dis-je, on m'a conduite ici sans doute par erreur, car
je suis artiste et étrangère à cette ville. J'ai été arrêtée comme
anglaise, et cependant il me serait facile de prouver que je ne le suis
pas, si je pouvais parler au représentant.
--Cela ne se peut guère, répondit-il, mais on entendra tout le monde à
Abbeville, où vous devez être transférées demain.
--Mon Dieu! mais c'est justement ce que je ne voudrais pas, monsieur,
ajoutai-je d'un ton suppliant; ne pourrais-je par votre entremise parler
au citoyen Lebon? Je suis persuadée qu'il ne me ferait pas partir.
Il secoua la tête en signe d'incrédulité. Cependant, après avoir
réfléchi un moment, il me dit:
--Attendez, je vais voir si cela est possible.
Après un quart d'heure, qui me parut un siècle, il rentra, me prit par
le bras, et nous sortîmes ensemble. On me regardait avec envie, et
cependant je traversais cette église avec tristesse: il est des moments
où l'on a presque de la honte d'être plus heureux que les autres, car il
semble qu'on leur dérobe quelque chose. La maison habitée par Joseph
Lebon étant en face de notre église, nous y fûmes bientôt rendus. Il
était devant la cheminée, mais il se retourna lorsque j'entrai, et il
dit en riant: «Ah çà! toutes les jolies femmes m'en veulent donc
aujourd'hui.» Cela m'ayant enhardie un peu, je répondis modestement que
l'obscurité m'était favorable. Voyant qu'il était d'assez bonne humeur,
je repris de l'assurance et résolus de ne pas me laisser intimider.
Joseph Lebon était d'une taille moyenne et assez bien prise; sa figure
douce et agréable avait cependant quelque chose de sournois et de
diabolique. Il régnait dans sa mise une sorte de coquetterie; sa
carmagnole était d'un beau drap gris et son linge d'une grande
blancheur; le col de sa chemise était ouvert, et il portait l'écharpe de
député en sautoir; ses mains étaient très soignées, et on disait qu'il
mettait du rouge. Quel bizarre assemblage de férocité et d'envie de
plaire!... On ne le connaissait pas encore pour ce qu'il s'est montré
depuis; ce n'est qu'à Abbeville et à Arras qu'il a commencé son horrible
carrière de meurtre. Il commença la conversation par me faire des
plaisanteries assez grossières sur le jeune officier qui m'avait amenée,
puis se retournant brusquement vers moi, il me dit: en définitive, que
me veux-tu?
--Mais un passeport pour retourner à Paris.
--Rien que cela? pas davantage! tu n'es pas dégoûtée. Mais étant
étrangère au département, pourquoi te trouves-tu ici parmi des
aristocrates?
--D'abord, citoyen, ce ne sont pas des aristocrates, ce sont des
Anglais.
--Parbleu! belle preuve.
--Toute leur famille est dans l'opposition au parlement d'Angleterre.
--Beaux patriotes que vos Anglais, des patriotes à l'eau rose. Enfin
pourquoi te trouves-tu ici?
--Je suis venue y prendre les bains de mer pour ma santé.
--Tu n'as pas l'air malade.
--C'est qu'ils m'ont fait du bien. Citoyen, lui dis-je pour donner un
autre cours à cet entretien, mon mari étant à l'armée de la Vendée, vous
voyez...
--Oui, je vois, interrompit-il, que, pendant que ton mari se bat contre
les ennemis, tu t'arranges assez bien avec eux.
--Du tout, citoyen, les artistes sont cosmopolites, et j'avais
d'ailleurs le dessein de donner un concert au bénéfice des veuves et des
orphelins des citoyens morts en défendant la patrie.
--Bien, mais pourquoi ne l'as-tu pas fait?
--C'est qu'il n'y a pas ici un musicien capable de jouer _Dupont, mon
ami_ (cela le fit rire).
--As-tu des enfants?
--Oui, citoyen, j'ai une petite fille.
--Alors il faut venir ce soir au bal de la société patriotique, et
l'amener avec toi.
--Mais, ma fille n'ayant que quatre ans, ne danse encore que sur les
genoux.
--Eh bien! je la ferai danser.
Puisqu'il aimait les enfants, il aurait bien dû prendre plus de pitié de
ceux qui en avaient.
--Allons, c'est convenu, tu danseras avec ce joli garçon, ajouta-t-il en
me montrant l'officier qui m'avait amenée.
--Oui, citoyen représentant.
--Tu es une aristocrate, tu ne tutoies pas.
--Vous avez trop d'esprit pour vous arrêter à ces misères, lui dis-je
sans me déconcerter; qu'est-ce que ça prouve? que je n'en ai pas
l'habitude, et que je n'ai jamais tutoyé que mon amant (il fallait bien
lui parler son langage).
--Tu as l'air d'un fameux sans-souci.
--J'en prends le moins que je peux, mais je serais bien plus gaie au bal
de ce soir, lui dis-je en me rapprochant de lui d'un air suppliant, si
vous vouliez me donner quelque espoir pour mes amis?
--Ne parlons pas de cela, s'écria-t-il d'un ton sévère.
Je le saluai et retournai chez moi, bien triste de n'avoir rien pu
obtenir pour mes amis; car je craignais qu'ils ne fussent condamnés à
une longue réclusion. Ils obtinrent heureusement quelque temps après la
permission de retourner chez eux, mais avec un gardien à leurs frais. Ce
fut le procureur de la commune qui la leur fit obtenir.
Je me disposai donc à aller à ce bal, dans la toilette la plus simple,
car outre que j'étais peu disposée à briller, je ne voulais pas qu'on
pût m'appeler _muscadine_. J'habillai ma petite fille et la fis bien
gentille: son élégance ne pouvait la compromettre. À huit heures je me
rendis avec elle à la section. Tous les hommes, à l'exception des
militaires, étaient en carmagnoles. J'étais fort peu en train de danser,
mais il me fallut faire contre fortune bon coeur. Plus d'une dame m'envia
l'honneur de danser avec le représentant, et cependant je leur aurais
cédé volontiers cet honneur. Il fit beaucoup de caresses à ma fille;
sous prétexte qu'elle était fatiguée je me retirai de bonne heure. Je ne
partis néanmoins qu'après qu'il eut autorisé le procureur de la commune
à me délivrer un passeport. C'était un fort honnête homme que ce
fonctionnaire; il eût été à souhaiter que beaucoup d'hommes en place de
ce temps lui eussent ressemblé, car il a fait tout le bien qu'il a pu,
et empêché le mal, lorsque cela lui était possible. Je l'ai revu depuis
avec bien du plaisir. Joseph Lebon m'avait invitée à lui faire mes
adieux avant mon départ; mais je m'en gardai bien, car je craignais
qu'il ne lui vînt quelque réminiscence. Je partis le coeur navré de
n'avoir pu revoir mes amis; j'étais loin de m'attendre à ce qui devait
arriver, je n'en sus même les détails que long-temps après. Lady
Montaigue, son mari et son frère, qui se félicitaient que j'eusse
échappé à la triste destinée de nos compagnons de malheur, furent
envoyés à Abbeville, jetés sur des charrettes les uns sur les autres
comme des moutons qu'on envoie à la boucherie. La crainte des
représailles leur sauva la vie, mais ils eurent beaucoup à souffrir dans
les prisons. De tous les malheureux envoyés à Abbeville puis à Arras,
pas un n'en revint. Un pauvre médecin de ma connaissance, M. Butor, dont
l'amabilité contrastait tant avec son nom, et qui était le plus honnête
des hommes, était de ce nombre. Je suis encore à me demander comment
j'ai pu me tirer des mains de cet homme féroce; à la vérité j'étais sans
crainte, car je ne me doutais pas du danger, et je crois qu'il y a une
espèce de magnétisme qui agit sans qu'on s'en rende compte, et qui fait
qu'on en impose à ceux dont on n'a pas peur. Le ton de franchise et
d'assurance manque rarement de produire cet effet. Mais si j'avais été
emmenée à Arras avec les autres, je n'aurais pu parler à Joseph Lebon,
et d'ailleurs la terreur de son nom m'aurait causé la même frayeur qu'à
tous ces malheureux[1]. Enfin quand je réfléchis à tout ce qui aurait pu
m'arriver alors, je suis comme quelqu'un qui regarde un précipice qui
devait l'engloutir et auquel il a échappé par miracle. Combien de
circonstances dans la vie sont inexplicables et confondent tous les
raisonnements.
J'arrivai à Paris à la fin d'octobre 1793 et fort à propos pour chanter
les solos dans les choeurs du _Timoléon_ de Chénier, qui devait être joué
au Théâtre de la République.