Qu'il faut avoir bon courage.
La lumière, quoique belle et désirable à nos yeux, les éblouit
néanmoins après qu'ils ont été en de longues ténèbres; et
avant que l'on soit accoutumé aux habitans d'un pays, quelque
courtois et gracieux qu'ils soient d'ailleurs, on s'y trouve un
peu embarrassé. Il se pourra donc faire, ma chère Philothée,
qu'à ce changement de vie plusieurs soulèvemens se fassent en
votre intérieur, et que ce grand et général adieu que vous avez
dit aux folies et aux niaiseries du monde, vous donne quelque
ressentiment de tristesse et de découragement. Si cela vous
arrive, ayez un peu de patience, je vous prie, car ce ne sera
rien; ce n'est qu'un peu d'étonnement que la nouveauté vous
apporte: attendez, les consolations arriveront bientôt, vous
regretterez peut-être d'abord de quitter la gloire que les fous
et les moqueurs vous donnoient en vos vanités; mais, ô Dieu!
voudriez-vous perdre la gloire éternelle que Dieu vous donnera
en vérité? Les vains amusemens et les passe-temps dans lesquels
vous avez employé les années passées, se représenteront à votre
cœur pour l'amorcer, et le faire retourner de leur côté; mais
auriez-vous bien le courage de renoncer aux délices du Ciel pour
de si trompeuses légèretés? Croyez-moi, si vous persévérez, vous
ne tarderez pas à recevoir tant et de si douces consolations, que
vous reconnoîtrez que le monde n'a que du fiel en comparaison
de ce miel, et qu'un seul jour de dévotion vaut mieux que mille
années de la vie mondaine.
Mais vous voyez que la montagne de la perfection chrétienne
est extrêmement haute, et vous dites: Hélas! mon Dieu, comment
ferai-je pour y monter? Courage Philothée: quand les petits
moucherons des abeilles commencent à se former, on les appelle
nymphes, et alors ils ne sauroient encore voler sur les fleurs,
ni sur les monts, ni sur les collines voisines pour amasser
le miel; mais petit à petit, se nourrissant du miel que leurs
mères ont préparé, ces petites nymphes prennent des ailes et se
fortifient; si bien qu'enfin elles prennent leur essor et volent
jusqu'aux lieux les plus élevés. Il est vrai, nous sommes encore
de petits moucherons en la dévotion; nous ne saurions monter selon
notre dessein, qui n'est rien moindre que d'atteindre à la cime de
la perfection chrétienne; mais si nous commençons à nous former
par nos désirs et nos résolutions, bientôt les ailes commenceront
à nous venir, en sorte qu'un jour nous serons abeilles
spirituelles, et volerons tout à notre aise. En attendant, vivons
du miel de tant d'enseignemens que les saints nous ont laissés, et
prions Dieu de nous donner des ailes comme à la colombe, afin que
non-seulement nous puissions voler au temps de la vie présente,
mais encore nous reposer en l'éternité de la vie future.