Quand on peut jouer ou danser.
Pour jouer et danser licitement, il faut que ce soit par
récréation, et non par passion; pour peu de temps, et non jusqu'à
en être étourdi et fatigué; et que ce soit rarement; car qui s'en
fait une habitude, changera bientôt la récréation en occupation.
Mais en quelles occasions peut-on jouer et danser? Les justes
occasions de la danse et d'un jeu indifférent sont plus
fréquentes; celles des jeux défendus sont plus rares, comme aussi
tels jeux sont plus blâmables et plus dangereux que tels autres.
Mais, pour le dire en un mot, dansez et jouez sous les conditions
que je vous ai marquées, lorsque la prudence et la discrétion vous
conseilleront cette honnête condescendance pour les personnes avec
lesquelles vous vous trouvez en compagnie; car la condescendance,
qui est fille de la charité, rend les choses indifférentes bonnes,
et les dangereuses permises. Elle ôte même la malice à celles
qui jusqu'à un certain point sont mauvaises: ainsi les jeux de
hasard, qui autrement seroient blâmables, ne le sont pas, quand
une juste condescendance nous y porte. J'ai lu avec bien de la
consolation dans la vie de saint Charles Borromée, qu'il usoit de
cette condescendance avec les Suisses en de certaines choses, pour
lesquelles il étoit d'ailleurs très-sévère; et que le bienheureux
Ignace de Loyola, étant un jour invité à jouer, accepta bonnement
la partie. Quant à sainte Elisabeth de Hongrie, elle jouoit et
dansoit quelquefois lorsqu'elle se trouvoit dans les assemblées
où l'on prenoit ce plaisir; ce qui ne nuisoit aucunement à sa
dévotion; car elle l'avoit si fort enracinée dans son ame, que,
comme les rochers du lac de Riette croissent parmi les flots et
les vagues, de même aussi sa dévotion croissoit parmi les pompes
et les vanités auxquelles sa condition l'exposoit. Ce sont les
grands feux qui s'enflamment au vent, mais les petits s'éteignent
si on ne les porte à couvert.