Des aspirations ou oraisons jaculatoires, et des bonnes pensées;
quatrième exercice.
On se retire en Dieu, parce qu'on aspire à lui, et on y aspire
pour s'y retirer; ainsi la retraite intérieure et l'aspiration en
Dieu s'attirent et s'entretiennent l'une l'autre, et toutes deux
proviennent des bonnes pensées.
Aspirez donc bien souvent à Dieu, Philothée, par de courts,
mais vifs élancemens de votre cœur: admirez sa beauté; invoquez
son secours; jetez-vous en esprit aux pieds de la croix; adorez
sa miséricorde; interrogez-le souvent au sujet de votre salut;
donnez-lui mille fois le jour votre ame; fixez sur lui vos yeux
pour vous pénétrer de sa douceur; tendez-lui la main, comme un
petit enfant à son père, afin qu'il vous conduise; mettez-le sur
votre poitrine comme un bouquet délicieux; plantez-le dans votre
ame comme un étendard sacré; enfin, donnez mille mouvemens à votre
cœur, pour l'exciter à l'amour de Dieu et aux doux entretiens de
ce céleste époux.
C'est ainsi que se font ces oraisons jaculatoires, que saint
Augustin conseilloit si soigneusement à la dévote dame Proba.
Soyez sûre, Philothée, que si notre esprit s'accoutume à entrer
de la sorte en de familières communications avec son Dieu, il
se trouvera bientôt comme tout parfumé de ses perfections; et
ce n'est pas là une chose fort difficile: car on peut très-bien
entremêler cet exercice aux affaires et aux occupations du siècle,
sans que celles-ci en souffrent aucunement. Il ne faut, en
effet, soit dans la retraite spirituelle, soit dans les oraisons
jaculatoires, que quelques petits et cours élancemens du cœur; et
certes, loin qu'un tel exercice entrave et gêne notre action, il
n'est propre au contraire qu'à l'avancer et à l'aider beaucoup.
Le pélerin qui prend un peu de vin pour se réjouir le cœur et se
rafraîchir la bouche, s'arrête, il est vrai, quelque peu, mais
il ne perd pas pour cela son temps; car il prend des forces pour
continuer sa route, et ne s'arrête que pour mieux aller.
Il existe plusieurs recueils d'aspirations vocales, qui vraiment
sont fort utiles; mais, si vous m'en croyez: vous ne vous
astreindrez pas à ces sortes de paroles, et vous prononcerez
simplement de cœur ou de bouche celles que l'amour divin vous
suggérera sur-le-champ, car il vous en fournira tant que vous
voudrez. Je reconnois toutefois qu'il y a certains mots qui ont
une force toute particulière pour toucher le cœur, et ainsi vous
ferez très-bien de vous en servir: tels sont les élancemens sacrés
dont les psaumes sont remplis, les diverses invocations du saint
nom de Jésus, ou bien les paroles enflammées du Cantique des
cantiques. On peut aussi se servir utilement de quelques cantiques
spirituels, mais il faut pour cela qu'ils soient chantés avec
attention.
Lorsqu'un homme est épris d'un amour humain et naturel, il a
presque toujours ses pensées occupées de la personne qu'il
aime, son cœur n'a d'affection que pour elle, sa bouche en fait
continuellement l'éloge; s'il en est séparé, il ne manque pas de
lui écrire les choses les plus tendres; et il ne rencontre pas un
arbre sur l'écorce duquel il ne grave son nom. De même aussi, ceux
qui aiment Dieu ne peuvent cesser de penser à lui, de respirer
pour lui, d'aspirer à lui, de parler de lui, et voudroient, s'il
étoit possible, graver sur la poitrine de tous les hommes le saint
et sacré nom de Jésus. Il semble même que toutes les créatures
les y invitent, et qu'il n'y en ait aucune qui ne leur annonce la
louange de leur bien-aimé. Oui, dit saint Augustin après saint
Antoine, tout ce qui est au monde leur en parle: le langage de la
nature à la vérité est un langage, mais il ne laisse pas d'être
très-intelligible pour leur amour; tout les provoque à de bonnes
pensées, et ces pensées, à leur tour, leur fournissent mille bons
mouvemens et saintes aspirations qui les élèvent à Dieu. En voici
quelques exemples.
Saint Grégoire, évêque de Nazianze, se promenant un jour au
bord de la mer, ainsi qu'il le raconta lui-même à son peuple,
remarqua que les flots, en s'avançant sur la grève, laissoient des
coquilles et de petits cornets, des tiges d'herbes, de petites
huîtres et autres semblables broutilles, que la mer rejetoit
de son sein, et que d'autres vagues venoient ensuite reprendre
et abîmer dans les eaux, tandis que les rochers des environs
demeuroient fermes et immobiles, quoique les flots vinssent
rudement fondre sur eux. Là-dessus il fit cette belle réflexion:
que les ames foibles, semblables aux coquilles et aux tiges
d'herbes, se laissent emporter, tantôt à l'affliction, tantôt à
la consolation par le flux et le reflux de la fortune; mais que
les grands courages demeurent fermes et inébranlables par tous
les temps et contre tous les orages, et de cette pensée il prit
occasion de s'écrier avec David: _O Seigneur! sauvez-moi, car les
eaux ont pénétré jusqu'à mon ame. O Seigneur! délivrez-moi de
cet abîme: je suis emporté au fond des mers, et la tempête m'a
submergé._ Effectivement alors il étoit affligé par la malheureuse
usurpation que Maxime vouloit faire de son siége.
Saint Fulgence, évêque de Ruspa, se trouvant à une assemblée
générale de la noblesse romaine, présidée par Théodoric, roi des
Goths, et voyant la splendeur de tant d'illustres seigneurs rangés
chacun selon sa dignité: O Dieu, dit-il, combien doit être belle
la Jérusalem céleste, puisqu'ici-bas Rome la terrestre est déjà si
pompeuse! et si en ce monde on accorde tant d'honneurs aux amis
de la vanité, quelle gloire ne sera-ce pas dans l'autre pour les
amis de la vérité!
On dit que saint Anselme, archevêque de Cantorbéri, et que nos
montagnes s'honorent d'avoir vu naître, étoit admirable pour cette
pratique des bonnes pensées. Un jour qu'il étoit en voyage, un
levreau pressé par des chiens courut se mettre sous son cheval,
pour y trouver refuge contre la mort qui le menaçoit; ce que
voyant les chiens, ils clabaudoient tout autour, sans toutefois
oser approcher, comme s'ils eussent craint de violer l'asile
auquel leur proie avoit eu recours. Un spectacle si singulier
fit rire beaucoup toute la troupe des chasseurs, mais pour
saint Anselme, pleurant au contraire et gémissant: Vous riez,
s'écria-t-il, mais le pauvre animal ne rit pas. Eh! n'est-ce pas
ainsi que, lorsqu'une ame a été poursuivie et menée par mille
détours à toutes sortes de péchés, ses ennemis l'attendent au
passage de la mort pour s'en saisir et la dévorer? que si alors
cette pauvre ame tout éperdue, cherche quelque part un refuge, et
n'en trouve pas, ses ennemis lui insultent et s'en rient, et elle
devient leur proie éternelle. Ce qu'ayant dit, il s'éloigna en
soupirant.
Constantin-le-Grand ayant écrit une lettre fort honorable à
saint Antoine, les religieux qui se trouvoient autour du saint en
parurent tout surpris. Sur quoi il leur dit ces paroles: «Comment
admirez-vous qu'un roi écrive à un homme? Admirez plutôt que Dieu
ait écrit sa loi aux hommes, et qu'il leur ait même parlé par la
bouche de son propre Fils.»
Saint François voyant un jour une brebis seule au milieu d'un
troupeau de bêtes à cornes: Voyez, dit-il à son compagnon, comme
cette pauvre petite brebis est douce parmi ces boucs. C'est ainsi
que Notre-Seigneur étoit doux et humble parmi les Pharisiens. Et
une autre fois voyant un petit agneau mangé par un pourceau: Eh!
petit agneau, dit-il tout en pleurant, que tu représentes bien la
mort de mon Sauveur!
François de Borgia, ce grand et saint personnage de notre siècle,
étant encore duc de Gandie, ne pouvoit aller à la chasse, sans y
faire mille pieuses réflexions. J'admirois, disoit-il lui-même
dans la suite, de quelle manière les faucons reviennent sur le
poing, se laissent couvrir les yeux, et attacher à la perche,
tandis que les hommes se montrent si sourds et si indociles à la
voix de Dieu.
Le grand saint Basile dit que la rose entourée de ses épines
fait cette belle instruction aux hommes: ce qu'il y a de plus
agréable dans ce monde, ô mortels! est mêlé d'amertume et de
tristesse; rien n'y est pur: le regret est accolé à la joie, le
veuvage au mariage, le travail et la peine au bonheur d'être mère,
l'ignominie à la gloire, la dépense aux honneurs, le dégoût aux
délices, et la maladie à la santé. «C'est une belle fleur que
la rose, dit encore ce saint personnage, mais elle me donne une
grande tristesse, en m'avertissant du péché, pour lequel la terre
a été condamnée à porter des ronces et des épines.»
Une ame dévote, regardant une fois un beau ruisseau où le ciel
avec ses étoiles se peignoit comme dans un miroir: Mon Dieu!
dit-elle, ces mêmes étoiles seront pourtant un jour sous mes
pieds, quand vous m'aurez reçue dans vos saints tabernacles; et
comme les étoiles du ciel sont représentées sur la terre, de même
les hommes de la terre sont représentés au ciel en la belle et
claire fontaine de la charité divine.
Une autre disoit en considérant le cours d'un fleuve: Mon ame
n'aura jamais de repos, jusqu'à ce qu'elle soit abîmée en Dieu,
son principe et sa fin, comme ce fleuve va s'abîmer dans l'océan.
Sainte Françoise, regardant un agréable ruisseau au bord duquel
elle s'étoit agenouillée pour prier, fut ravie en extase, et
répéta plusieurs fois ces paroles: Voilà l'image de la grâce de
Dieu: c'est ainsi qu'elle coule tout doucement dans les cœurs.
Une autre disoit en voyant des arbres en fleurs: Hélas! faut-il
que je sois la seule qui ne porte pas de fleurs dans le jardin de
l'Eglise? Une autre, voyant de petits poussins ramassés sous leur
mère, se mit à dire: O Seigneur! conservez-nous ainsi sous l'ombre
de vos ailes; et une autre, en voyant le tournesol, fit cette
réflexion: Quand sera-ce, ô mon Dieu! que mon ame suivra ainsi les
attraits de votre grâce? Puis apercevant ces petites fleurs qu'on
appelle pensées, assez belles à voir, mais sans odeur: Eh! que
voilà bien mes pensées! se dit-elle; belles à dire, et bonnes à
rien.
C'est ainsi, Philothée, que l'on tire de bonnes pensées et de
saintes aspirations de ce qui se présente à nous dans l'usage
commun de cette vie mortelle. Malheureux sont ceux qui détournent
les créatures du Créateur, pour les faire servir au péché; mais
bienheureux sont ceux qui rapportent les créatures à la gloire du
Créateur, et qui emploient leur vanité à l'honneur de la vérité.
Certes, dit saint Grégoire de Nazianze, je regarde comme une
bonne habitude de rapporter toutes choses au profit de son ame.
Vous pouvez lire à ce propos l'épitaphe que saint Jérôme composa
pour sainte Paule, et vous y verrez avec plaisir de combien
d'aspirations et de saintes affections cette belle ame faisoit
usage en toutes sortes de rencontres.
C'est en cet exercice de la retraite spirituelle et des oraisons
jaculatoires, que consiste la grande œuvre de la dévotion.
Il est si utile qu'il peut à la rigueur remplacer les autres
espèces d'oraisons, tandis que si on le néglige, il n'y a presque
pas moyen d'y suppléer. Sans lui, l'on n'entend rien à la vie
contemplative, et l'on ne s'acquitte que fort mal des devoirs de
la vie active: car alors le repos n'est qu'oisiveté, et le travail
qu'empressement. C'est pourquoi je vous conjure de l'embrasser de
tout votre cœur, et de ne jamais l'abandonner.