Shakespeare a pu garder toute sa gaieté, parce qu'il n'a fai

MOLIÈRE ET SHAKESPEARE

PAR

PAUL STAPFER

Doyen de le Faculté des lettres de Bordeaux

Ouvrage couronné par l'Académie française

QUATRIÈME ÉDITION

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1899

AVANT-PROPOS DE LA DEUXIÈME ÉDITION

L'ouvrage en deux volumes in-8°, _Shakespeare et l'Antiquité_, que

l'Académie française a couronné en 1880, était suivi d'un opuscule

intitulé _Molière, Shakespeare et la Critique allemande._

C'est cet opuscule que nous réimprimons aujourd'hui, après y avoir

fait certaines additions et des changements sensibles qui s'étendent

jusqu'au titre lui-même.

Les rares lecteurs qui se souviennent encore d'un volume publié en

1866, _Petite comédie de la Critique littéraire ou Molière selon trois

écoles philosophiques_, reconnaîtront dans la publication présente

quelques débris sauvés du naufrage de ce premier essai.

MOLIÈRE ET SHAKESPEARE

INTRODUCTION

Un apologiste allemand de Molière.--Des comédies de Shakespeare en

général.--Universalité de Molière.--Les disputes de goût.--Shakespeare

et Aristophane.--Shakespeare et Plante.--Shakespeare et Molière.

_Molière, Shakespeare und die deutsche Kritik_[1]: tel est le titre

d'un volume in-octavo de cinq cents et quelques pages publié en 1869

à Leipzig par le docteur G. Humbert.--M. Rümelin, chef de la réaction

anti-shakespearienne en Allemagne, avait opposé et préféré Schiller et

Gœthe à Shakespeare; M. Humbert lui oppose et lui préfère Molière,

pour lequel il professe un culte enthousiaste.

Comment n'aimerions-nous pas un si brave homme? Qui, en France, aurait

le cœur assez dur pour lui dire que son livre est long, diffus,

mal composé? Et, si l'on se croyait permis de critiquer la forme,

oserait-on sans rougir faire des réserves sur le fond, avertir l'auteur

qu'en prouvant trop il risque de prouver moins, qu'en attribuant à

Molière toutes les perfections il tombe dans l'excès même reproché

par lui aux shakespearomanes, et qu'il eût agi plus habilement dans

l'intérêt de la cause s'il avait dédaigneusement laissé à l'adversaire

quelques os à ronger?

Tout! M. Humbert admire tout,--jusqu'au discours de l'exempt à la fin

du _Tartuffe_, jusqu'à la dissertation du frère d'Argan sur la vanité

de la médecine, jusqu'aux sermons du sage Cléante en faveur de la

modération! Il y a quelque chose de touchant dans son dévouement absolu

à Molière. «Notre amour pour Molière, écrit-il dans sa préface, s'est

renouvelé à chaque lecture que nous avons faite de ses œuvres; et cet

amour (nous osons ajouter: notre amour pour la littérature française

en général) pourrait malaisément nous être reproché, puisque nous le

partageons avec Gœthe et plusieurs autres grands esprits de notre

nation. Mais ce sentiment nous autorisait-il à parler avec irritation

des contempteurs de Molière et de la littérature française? Non, sans

doute, si ces derniers par leur conduite ne nous avaient provoqué à

prendre un ton pareil; or c'est ce qu'ils ont fait, à tel point que

nous aurions pu donner pour épigraphe à notre livre le mot fameux de

Juvénal: «L'indignation fait ... le _critique_».

On excusera sans peine quelques vivacités d'expression dans l'ouvrage

du docteur Humbert, si l'on veut tenir compte de l'agacement bien

légitime que devait causer à un si chaud partisan de Molière la manie

des critiques de son pays de lui préférer Shakespeare sur tous les

points. La patience, la subtilité allemande s'appliquant avec piété à

ce grand sujet, l'analyse du génie de Molière, devait trouver et mettre

au jour une quantité de jolies idées, fraîches et neuves, qui ne sont

pas encore tombées dans le domaine de la critique banale. Par exemple,

M. Humbert ne consacre pas moins de cinquante-neuf grandes pages à

cette question: convient-il d'appeler _prosaïque_ le genre de Molière,

par opposition au genre de la comédie shakespearienne qui serait seul

_poétique?_ Nous n'avons rien d'analogue en France, où l'on a renoncé

depuis longtemps, comme à un sujet complètement épuisé, à toute étude

esthétique des comédies de Molière, et où ce grand homme n'est plus,

comme Shakespeare pour les Anglais, que l'objet d'une érudition aride

et d'une curiosité purement matérielle. Dans l'ordre des recherches

historiques, biographiques, philologiques, M. Humbert n'a pas la

prétention d'apprendre la moindre chose à son lecteur; mais il nous

fait assister à une grande bataille rangée d'idées et de doctrines.

Comme il ne manque jamais de citer très au long les opinions qu'il

combat, et comme il s'efface lui-même avec un empressement modeste

derrière tous les maîtres dont la pensée est en harmonie avec la

sienne, son livre est un répertoire commode de ce qui a été écrit en

Allemagne de plus curieux et de plus profond sur Molière. Je compte

mettre largement à contribution le volume de M. Humbert dans l'étude

qui va suivre, et je commence le pillage en volant à l'auteur la

meilleure moitié de son titre: «Molière et Shakespeare».

* * * * *

La première édition complète des œuvres de Shakespeare, l'in-folio de

1623, donne à quatorze pièces de son théâtre le nom de _comédies._

Les voici dans leur ordre: _la Tempête, les Deux Amis de Vérone, les

Joyeuses Bourgeoises de Windsor, Mesure pour mesure, la Comédie des

méprises, Beaucoup de bruit pour rien, Peines d'amour perdues, le

Songe dune nuit d'été, le Marchand de Venise, Comme il vous plaira,

la Méchante Femme mise à la raison, Tout est bien qui finit bien, le

Soir des Bois ou Ce que vous voudrez, le Conte d'hiver._ Ce serait une

naïveté d'avoir le moindre égard à cette classification; elle a été

faite sans aucune critique. Qui ne sait que le mot comédie a souvent

servi autrefois pour désigner indistinctement toute espèce de pièce de

théâtre? C'était l'usage en Espagne au XVIe siècle, et encore au XVIIe

en France. Aussi les commentateurs de Shakespeare ne se sont-ils point

gênés pour refaire à leur idée la classification de 1623.

Gervinus réduit le nombre des comédies proprement dites à onze,

par l'élimination du _Marchand de Venise_, de _la Tempête_ et de

_Mesure pour mesure._ Ulrici, au contraire, le porte jusqu'à seize,

en y ajoutant deux pièces: _Cymbeline_ et _Troïlus et Cressida._ M.

Kreyssig, avec un discernement judicieux, sépare nettement du groupe

des comédies cinq pièces qu'il appelle des _drames_, parce que ce

sont de véritables tragédies dont le dénouement seul est heureux:

ces cinq pièces sont les trois déjà retranchées par Gervinus, et en

outre _Cymbeline_ et le _Conte d'hiver._ M. Kreyssig aurait bien pu

ranger parmi les drames au moins deux pièces encore: _Tout est bien

qui finit bien_ et _les Deux Amis de Vérone_, et, s'il lui avait plu

de débaptiser aussi _Beaucoup de bruit pour rien_, ni le rôle brillant

de Béatrice et de Benedict, ni les personnages grotesques de Dogberry

et de la garde ne me feraient réclamer en faveur de cette pièce, assez

tragique au fond, le nom de comédie.

D'ailleurs, toutes ces classifications relèvent du goût, c'est-à-dire

de l'arbitraire. Pour qu'elles pussent être rigoureuses, il faudrait

avoir d'abord défini avec certitude ce qu'est la comédie en soi; mais

l'espoir de trouver une telle définition, comme je me propose de le

démontrer plus loin, n'est qu'un leurre. Les poètes dramatiques font

des ouvrages pour le théâtre, et ils se moquent bien de savoir dans

quelle catégorie esthétique ces ouvrages doivent rentrer! Si l'on

avait dit à Molière que ses deux chefs-d'œuvre, _le Misanthrope_ et

_le Tartuffe_, sortaient du domaine de la comédie pure et empiétaient

sur celui de la tragédie, j'imagine que cette révélation l'aurait

peu troublé; et Shakespeare a raillé la manie des classificateurs,

lorsqu'il a fait dire au pédant Polonius présentant au prince Hamlet

une troupe de comédiens: «Monseigneur, ce sont les meilleurs acteurs du

monde pour la tragédie, la comédie, le drame historique, la pastorale,

la comédie pastorale, la pastorale historique, la tragédie historique,

la pastorale tragico-comico-historique, les pièces avec unité et les

poèmes sans règles».

Il n'est guère possible d'analyser aucune pure comédie de Shakespeare,

la plus grande valeur de ces œuvres légères consistant en général

dans le charme poétique de la forme, c'est-à-dire dans un élément

qui se dérobe au commentaire comme à la traduction. Ce sont, pour la

plupart, moins des comédies de caractère ou meme d'intrigue que des

comédies fantastiques, des _féeries_, dont le nœud est naturellement

assez faible et où la psychologie est superficielle, comme il convient

aux productions de ce genre. Le narré pur et simple de ces sortes de

fables, tel que l'ont fait Charles Lamb et sa sœur dans leurs jolis

_Contes tirés de Shakespeare_, ne peut intéresser que l'enfance.

Commenter ces poèmes gracieux, où le génie glisse et se joue sans

appuyer ni creuser jamais, serait une entreprise imprudente qui

risquerait de faire rire à nos dépens les gens d'esprit, comme Henri

Heine riait du docteur Samuel Johnson: «Le docteur Johnson, cette

énorme cruche de porter, ce John Huit de l'érudition, ne savait pas

pourquoi il éprouvait, en commentant _le Songe d'une nuit d'été_, tant

de démangeaisons aux narines et une si forte envie d'éternuer; c'est

que, pendant ce temps, la reine Mab exécutait sur son nez les plus

drôles de cabrioles».

Des œuvres si délicates occupent je ne sais quelle région intermédiaire

entre la poésie et la musique; elles n'ont pas été faites pour être

profondément étudiées; et elles doivent être lues dans ces heures

de rêverie où l'imagination se laisse aller au charme du vague, où

sommeillent les facultés de l'esprit qui raisonnent et qui jugent.

Un moyen facile de rendre piquante l'analyse des comédies de

Shakespeare serait d'en faire une critique rationnelle, en montrant

sur combien de points elles choquent cet esprit raisonneur, auquel

précisément nous refusons le droit de donner ici son avis et qui doit

dormir pendant leur lecture: mais à quoi bon prouver que le poète

n'a pas su atteindre un certain idéal de perfection qu'il ne s'est

jamais proposé? Il ne voulait, avec ces charmants ouvrages, qu'amuser

la fantaisie; il ne prétendait point satisfaire la raison. Un homme

qui portait dans son cerveau le poids de tant de grandes tragédies

pouvait apparemment, sans le congé de la critique, se délasser l'esprit

à des œuvres moins fortes, et ce serait manquer lourdement de tact

que de venir reprocher à l'auteur de _Macbeth_ d'avoir négligé dans

ses comédies les caractères et l'intrigue. Il faut, au contraire,

s'émerveiller de ce que ces jeux du génie ont encore de puissant et

d'original, de ce que ces productions moindres,

/$

De toute autre valeur éternels monuments,

Ne sont d'Achille oisif que les amusements.

$/

M. Humbert a fait, il est vrai, des comédies de Shakespeare une

critique sévère qui, à la réserve de quelques excès de langage, est

juste, spirituelle et utile; mais M. Humbert se trouvait placé dans de

tout autres conditions que nous. Il avait à redresser le jugement de

ses compatriotes égaré par les incroyables aberrations des Gervinus

et des Ulrici. Ces critiques trop pénétrants avaient découvert dans

les comédies du grand tragique de profondes intentions morales, des

_idées_, comme ils disaient, dont le germe même n'a jamais existé que

dans leur propre cerveau; ils considéraient son théâtre comique comme

réunissant toutes les perfections, et au lieu de prendre le _Songe

d'une nuit d'été_ simplement pour ce qu'il est, c'est-à-dire pour un

charmant libretto d'opéra fantastique, ils prétendaient y voir le

chef-d'œuvre de la comédie de caractère! M. Humbert a donc bien fait de

montrer aux Allemands qu'il n'y a point de caractères dans _le Songe

d'une nuit d'été_, non plus que dans les autres comédies féeriques de

Shakespeare; qu'un solide aliment pour l'esprit, semblable à celui

qu'offre le théâtre de Molière, manque en général aux productions

de sa veine comique; que ses meilleures pièces en ce genre sont des

fantaisies pures, et que le poète n'a jamais eu d'autre _idée_ que

d'amuser l'imagination des spectateurs par des aventures romanesques.

En principe, ce n'est point Shakespeare que M. Humbert attaque dans

son livre, c'est la superstition absurde des _shakespearomanes_; mais,

comme il arrive inévitablement en pareil cas, le respect pour le dieu

lui-même ne laisse pas de souffrir un peu des railleries lancées contre

ses adorateurs indiscrets.

Semblable critique serait superflue et même tout à fait déplacée

en France, où les comédies de Shakespeare ne sont point surfaites.

Jamais les divagations d'outre-Rhin n'ont altéré la santé du goût

français en matière de comédie. Nous qui avons l'honneur de compter

dans notre littérature le plus grand de tous les poètes comiques, nous

aurions mauvaise grâce à nous montrer avares d'éloges pour ceux des

autres nations, et nous devons au contraire nous piquer de rendre à

Shakespeare sur ce point quelque chose de mieux que la stricte justice.

Une pièce de son théâtre répond assez à l'idée que nous nous faisons en

France de la comédie: c'est _la Méchante Femme mise à la raison[2]._

Ici l'élément fantastique est nul; l'action, pleine de verve et de

gaieté naturelle, se développe raisonnablement et logiquement, et une

idée morale d'une clarté parfaite s'en dégage à la fin. Par malheur,

cette farce excellente ne saurait être comptée au nombre des richesses

vraiment personnelles de Shakespeare sans injustice pour le poète

antérieur qui lui en a fourni non seulement le sujet, mais presque

toute l'ébauche et la première façon; elle n'est qu'un _rifacimento._

_La Méchante Femme mise à la raison_, par l'imitation des réalités de

la vie bourgeoise, constitue une exception dans le théâtre comique de

Shakespeare, ainsi que _les Joyeuses Bourgeoises de Windsor._ Ces deux

pièces, les plus franchement comiques que le poète ait signées de son

nom, sont aussi les moins propres à caractériser son génie. D'après une

tradition qu'on a tout lieu de croire vraie, la farce des _Joyeuses

Bourgeoises de Windsor_ fut écrite en quinze jours, sur un ordre de

la reine Élisabeth, qui voulait rire aux dépens de Falstaff amoureux;

elle est presque tout entière en prose, contrairement à l'usage de

Shakespeare, et, par une dérogation plus grave aux habitudes du grand

poète, le fond en est presque aussi prosaïque que le style. Jamais

personnage de théâtre n'a subi une dégénération plus complète que

Falstaff, en tombant du drame historique de _Henry IV_ sur la nouvelle

scène où Shakespeare le replaçait pour le divertissement d'une reine

de peu de goût. Le brillant et vaillant humoriste est devenu un lourd

coquin, sans esprit, sans invention, qui se laisse berner par deux

femmes, s'avoue vaincu au dénouement et fait amende honorable. «Ce

drôle, s'écrie un critique anglais, n'est qu'un vulgaire imposteur qui

a volé au vrai Falstaff son gros ventre et son nom!»

Nous touchons ici à une distinction extrêmement importante: celle des

comédies ou prétendues comédies de Shakespeare et de son génie comique

en général; pour avoir de son génie comique une idée juste et complète,

ce ne sont pas seulement les ouvrages qui portent, à tort ou à raison,

le nom de _comédies_, c'est tout l'ensemble de l'œuvre shakespearienne

qu'il conviendrait de considérer. En France, la tragédie et la comédie

se sont rigoureusement séparées, celle-là vivant dans un monde idéal,

celle-ci dans le monde réel: voilà pourquoi dans notre théâtre la

comédie se détache avec un relief d'une incomparable netteté; mais

ailleurs les choses se sont passées tout autrement. Les deux muses ne

craignaient pas de faire ménage ensemble, et il y avait déjà tant de

réalisme comique dans les œuvres de la tragédie, que, lorsqu'il a plu

à la comédie d'habiter un domaine à part, elle a dû se construire dans

les airs un palais de fantaisie.

M. Guizot a très clairement expliqué ce point dans une page de son

étude sur Shakespeare qui a toujours beaucoup frappé par sa justesse

les critiques étrangers, et qui jette en effet la plus vive lumière sur

la question.

«A l'arrivée de Shakespeare, écrit M. Guizot, la nature et la destinée

de l'homme, matière de la poésie dramatique, ne s'étaient point

divisées ni classées entre les mains de l'art... Le comique, cette

portion des réalités humaines, avait droit de prendre sa place partout

où la vérité demandait ou souffrait sa présence... En un tel état du

théâtre et des esprits, que pouvait être la comédie proprement dite?

Comment lui était-il permis de prétendre à porter un nom particulier,

à former un genre distinct? Elle y réussit en sortant hardiment des

réalités ... elle ne s'astreignit point à peindre des mœurs déterminées

ni des caractères conséquents; elle ne se proposa point de représenter

les choses et les hommes sous un aspect ridicule, mais véritable; elle

devint une œuvre fantastique et romanesque, le refuge de ces amusantes

invraisemblances que, dans sa paresse ou sa folie, l'imagination se

plaît à réunir par un fil léger, pour en former des combinaisons

capables de divertir ou d'intéresser sans provoquer le jugement de

la raison. Des tableaux gracieux, des surprises, la curiosité qui

s'attache au mouvement d'une intrigue, les mécomptes, les quiproquos,

les jeux d'esprit que peut amener un travestissement, tel était le

fond de ce divertissement sans conséquence...»

* * * * *

Une comédie de Shakespeare en général est un roman d'aventures ou

un conte de fées dont les héros sont deux amoureux. Une séparation

arrive pour un motif ou pour un autre entre l'amant et sa maîtresse;

celle-ci, sous un déguisement d'homme, suit ou rejoint son amant

qui ne la reconnaît pas. Ce fait, sans cesse reproduit, donne la

mesure de ce que le poète croit pouvoir oser dans l'ordre des choses

invraisemblables et impossibles. Les personnages principaux de la

pièce n'ont jamais d'autre folie que l'amour, qui chez eux n'a rien de

ridicule, puisqu'ils sont deux jeunes gens; leur passion n'est donc

point comique. Les jeunes premiers du théâtre de Molière ne sont pas

comiques non plus; mais chez Molière ils n'occupent pas le premier plan

du tableau; ce sont des figures autrement caractérisées, Harpagon,

Chrysale, Orgon, Tartuffe, Argan, M. Jourdain, avec la diversité de

leurs ridicules et de leurs vices, qui attirent surtout et retiennent

l'attention du spectateur: chez Shakespeare ce sont toujours des

amoureux et des amoureux jeunes.

De tels personnages n'ayant rien de plaisant par eux-mêmes, et leur

situation étant souvent tragique, le poète, afin d'égayer leur rôle,

a recours à la vivacité spirituelle du dialogue. L'esprit de mots,

extrêmement rare et presque introuvable dans le théâtre de Molière,

surabonde dans celui de Shakespeare. Les calembours, les _concetti_,

les équivoques, les assauts brillants et les vives ripostes constituent

certainement le plus clair de ses ressources comme auteur comique. Il

n'est pas nécessaire que ces traits d'esprit soient en même temps des

traits de caractère et de nature; il n'est pas même nécessaire qu'ils

aient quelque rapport avec le sujet: il suffit qu'ils brillent. Comme

ils ne tiennent aux personnages par aucun lien profond, on peut les

transporter indifféremment d'une bouche à l'autre, ils sont également

bons en toute circonstance; aussi peu variés qu'ils sont nombreux, ce

sont le plus souvent des joyeusetés égrillardes sur le rapport des

sexes, auxquelles des femmes modestes prêtent l'oreille et répondent

dans le même style sans aucun embarras.

A côté de ces personnages spirituels, il y a généralement dans les

comédies de Shakespeare un groupe d'idiots dont la bêtise est démesurée

et idéale, je veux dire hors de toute proportion avec ce que la réalité

offre communément en ce genre; leur stupidité consiste principalement

à prendre les mots les uns pour les autres, et ces grosses balourdises

constituent, après les traits d'esprit, la seconde source ordinaire du

rire dans la comédie shakespearienne.

Le hasard, autrement dit le caprice et l'arbitraire, joue dans ces

pièces un rôle suprême; c'est un heureux hasard qui délie subitement

le nœud de _Beaucoup de bruit pour rien_, donnant ainsi un dénouement

de comédie à cet imbroglio tragique. Les figures principales n'étant

point des pères de famille vicieux ou ridicules, mais de jeunes et

sympathiques amoureux, ces œuvres légères ont pour cadre non pas,

comme chez Molière, le foyer domestique, mais l'espace illimité du

monde réel et du monde idéal ouvert à l'imagination. Les titres

sont vagues: _Comme il vous plaira, le Soir des Rois ou Ce que vous

voudrez, le Songe d'une nuit d'été, Peines d'amour perdues_, parce

qu'il n'y a jamais de caractère central qui puisse donner son nom à

l'ouvrage.--Tels sont les traits généraux de la comédie shakespearienne.

Le docteur Johnson a prétendu que le génie de Shakespeare était

instinctivement plus porté vers la comédie que vers la tragédie, qu'il

était comique par nature, tragique par la volonté et l'art. L'assertion

contraire serait évidemment moins fausse. Ce n'est certes pas dans ses

comédies proprement dites que Shakespeare a donné toute sa mesure comme

poète; et quant aux éléments comiques de ses tragédies, dont on fait

tant de bruit, ils ne sont ni plus nombreux ni plus remarquables que

les éléments tragiques de ses comédies. Il y a toujours dans celles-ci

un côté pathétique; nous avons noté ailleurs cette part du sentiment

dans _la Comédie des méprises_[3]; l'émotion ne fait pas défaut non

plus à _Ce qu'il vous plaira_, au _Soir des Rois_, même au _Songe d'une

nuit d'été._ Shakespeare a généralement besoin d'agrandir et de relever

ses sujets comiques par quelque inspiration demandée aux pensées plus

hautes de la tragédie; la pure farce n'est point de son goût, et les

deux pièces de son théâtre qui appartiennent par exception à cette

catégorie ne sont pas, comme nous l'avons remarqué tout à l'heure, des

productions vraiment originales de sa muse.

On ne sait rien de certain sur le caractère du poète; mais une

tradition très vraisemblable le présente comme un homme d'humeur gaie,

bienveillante et sereine. Cette disposition optimiste est beaucoup

moins favorable qu'on pourrait le croire d'abord au développement

du véritable génie comique. «Je me figure, a dit Sainte-Beuve, que,

dans la vie commune, Shakespeare, le poète des pleurs et de l'effroi,

développait volontiers une nature plus riante et plus heureuse, et que

Molière, le comique réjouissant, se laissait aller à plus de mélancolie

et de silence.» Avec un peu de réflexion, on reconnaîtra que ce qui

semble un paradoxe est la vérité même, et que la comédie est plus

triste au fond que la tragédie.

Le poète tragique s'amuse à peindre les crimes et les grandes passions

de l'homme; cela ne peut pas le toucher beaucoup, parce que l'objet de

sa peinture est trop éloigné de lui et trop exceptionnel; mais le poète

comique étudie des vices, des ridicules, des folies que le spectacle du

monde met en abondance sous ses yeux: comment, pour peu qu'il ait de

sérieux dans l'âme, conserverait-il une inaltérable gaieté naturelle au

milieu de tant de misères intellectuelles et morales?

Shakespeare a pu garder toute sa gaieté, parce qu'il n'a fait

qu'effleurer la comédie. Productions de sa jeunesse pour la plupart,

ses œuvres comiques se distinguent toutes par un optimisme que rien ne

déconcerte; les méchants s'y convertissent à la fin, et les malheureux

y voient changer leur infortune en joie. Vive la gaieté, la jeunesse

et l'amour! chante l'heureux poète, et à bas leurs ennemis! à bas les

puritains, les philistins, les pédants, la raison morose, l'esprit de

discipline et de morgue, les graves et lourds censeurs de la folie et

du plaisir, tels qu'ils sont personnifiés dans Malvolio: ce sont les

seules victimes de Shakespeare. Son esprit n'est jamais blessant ni

cruel; il ne fond pas sur les ridicules pour les mettre en pièces et

les dévorer à la façon d'un oiseau de proie; il rit, chante et prend

son essor en plein ciel bleu, comme l'alouette. Sa gaieté est celle

d'un enfant; de même que les enfants, elle s'amuse de rien. «Je supplie

votre Grâce de me pardonner, dit Béatrice; _je suis née pour ne dire

que des folies sans conséquence_:» voilà l'épigraphe qu'il faudrait

mettre à tout le théâtre comique de Shakespeare.

Nulle amertume ne trouble l'innocence de ces aimables jeux. Le poète

eût applaudi de bon cœur au sentiment de Sterne disant dans un de ses

sermons: «Il y a bien de la différence entre ce qui est amer et ce

qui est piquant, entre la malignité et la verves spirituelle. L'une

est sans humanité, et c'est un talent du diable; l'autre descend du

père des esprits, si pure, si inoffensive dans sa généralité, qu'elle

ne fait individuellement de mal à personne; lorsqu'elle effleure un

ridicule, c'est d'une touche délicate et légère; le seul coup qu'elle

donne à la sottise, c'est, en passant, un coup de pinceau.»--Nulle

amertume, avons-nous dit; mais prenons-y garde: ces mots ne sont-ils

pas synonymes de superficiel et sans profondeur? l'arrière-goût de

tout ce qui est profond, en fait de comédie, n'est-il pas toujours plus

ou moins amer?

* * * * *

Henri Heine s'amusait beaucoup de la difficulté particulière

qu'éprouvent les Français à goûter sincèrement les comédies de

Shakespeare, à cause de leur prédilection marquée pour ce qui est

raisonnable, clair, logique et substantiel en littérature:

«Ils regardent d'un air stupéfait à travers la grille dorée; ils voient

se promener sous les grands arbres les chevaliers et les nobles dames,

les bergers et les bergères, les fous et les sages; ils voient l'amant

et sa maîtresse qui, couchés sous l'ombre fraîche, échangent de tendres

propos; de temps en temps, ils aperçoivent quelque animal fabuleux: par

exemple, un cerf à ramure d'argent, ou une licorne effarouchée qui sort

en bondissant de dessous un bosquet et vient poser sa tête sur le sein

de la belle jeune fille... Ils voient encore sortir des ruisseaux les

ondines avec leur chevelure verte et leurs voiles brillants, et tout à

coup la lune qui vient éclairer ce tableau... Ils entendent ensuite le

chant du rossignol... Et ils secouent leurs petites têtes raisonneuses

en présence de toutes ces folies incompréhensibles pour eux! C'est que

_les Français qui comprennent le soleil, sont incapables de comprendre

la lune_, et encore bien moins les sanglots délicieux et les trilles

du rossignol dans son ravissement mélancolique... Ils entendent des

mots connus, mais ces mots ont un tout autre sens. Ils prétendent alors

que ces gens-là n'entendent rien à la passion ardente, à la grande

passion, que c'est de l'esprit à la glace qu'ils se servent les uns aux

autres, en guise de rafraîchissement, et non le breuvage brûlant de

l'amour... Et ils ne s'aperçoivent pas que ces gens ne sont que des

oiseaux déguisés qui conversent dans une langue à part, langue qu'on ne

peut apprendre qu'en rêve.»

Cette page délicieuse est aussi une page profonde. Il est certain que

les personnes (peuples ou individus) qui ne goûtent pas les comédies de

Shakespeare, sont moins habiles et moins heureuses que celles qui les

goûtent, puisqu'elles manquent d'un sens et d'un plaisir. Le but propre

de l'éducation esthétique n'est point de fermer avec une sévérité

chagrine, mais au contraire d'ouvrir et de multiplier les sources de

jouissance pour l'esprit. D'une manière générale on peut dire que, plus

un homme a d'instruction, plus il sait apprécier de fruits différents

dans ce paradis terrestre des beaux-arts et de la poésie, où les gens

d'un esprit étroit et contentieux prétendent que les seuls arbres bons

sont ceux de leur petit verger, et du haut de leur ignorance regardent

dédaigneusement tout le reste du jardin. L'homme dans l'esprit duquel

le mot _comédie_ n'éveille pas d'autre idée que celle du genre cultivé

par Molière, est exclusif et borné; d'autant plus borné que ce genre

n'est nullement, à tout prendre, le plus répandu. Bien des œuvres, dans

notre littérature elle-même, peuvent nous préparer à l'intelligence de

Shakespeare et nous acclimater en quelque sorte à l'air de sou théâtre

comique. De ce nombre sont les six comédies de Corneille avant _le

Menteur_; le théâtre de Marivaux, où les jeux de l'amour et du hasard

constituent, comme dans celui de Shakespeare, le fond même et toute la

substance des pièces; enfin le théâtre d'Alfred de Musset. La comédie

selon Molière et la comédie selon Shakespeare se ressemblent comme le

_jour_ et la _nuit_, rien de plus juste que cette comparaison de Heine,

mais elles ont chacune leur beauté: le jour a le soleil divin; la nuit

a ses délicieux mystères et son ordre de splendeurs aussi, ses clairs

de lune, son ciel étoilé et la musique des rossignols.

Cela dit, je me permettrai d'opposer à la jolie page d'Henri Heine, en

style moins poétique que le sien, une remarque dont la portée me semble

considérable: c'est que, si les Français ont besoin de tant d'éducation

pour goûter les comédies de Shakespeare, la réciproque n'est pas vraie

et que la même étude n'est point nécessaire aux étrangers pour goûter

les comédies de Molière. On parle beaucoup du caractère étroitement

national de cette forme de l'art dramatique: oui, cela est certain,

la tragédie, vivant dans un monde plus ou moins idéal, vague et

conventionnel, se fait aisément comprendre partout, au lieu que la

comédie, puisant généralement ses sujets dans la réalité contemporaine

et locale, devient vite inintelligible pour les autres âges et les

autres peuples; mais prétend-on, par cette remarque banale, clore toute

discussion et renvoyer en paix chacun chez soi? Je suis plus intolérant

que cela, et je réclame formellement pour Molière le sceptre souverain

de tout l'empire comique.

En l'année 1800, un célèbre acteur anglais, Kemble, vint à Paris.

Ses confrères de la Comédie-Française lui offrirent un banquet. A

table on causa d'abord des poètes tragiques des deux nations; la

supériorité de Shakespeare sur Racine et sur Corneille était vivement

soutenue par l'Anglais contre ses hôtes, qui, par politesse ou par

conviction, commençaient à céder le terrain, quand tout à coup le

comédien Michot s'écria: «D'accord, d'accord, Monsieur; mais que

direz-vous de Molière?» Kemble répondit tranquillement: «Molière? c'est

une autre question. Molière n'est pas un Français.--Bah! un Anglais

peut-être?--Non, Molière est un homme. Le bon Dieu voulut un jour

faire goûter au genre humain dans toute leur perfection, dans toute

leur plénitude, les joies dont la comédie peut être la source. Il

fit alors Molière et lui dit: «Va, dépeins les hommes tes frères et

amuse-les; rends-les meilleurs, si tu peux.» Puis il le lança sur la

terre. Sur quel point du globe allait-il tomber? au nord ou au midi?

de ce côté-ci ou de l'autre côté de la Manche? Le hasard a fait qu'il

est tombé chez vous, mais il nous appartient autant qu'à vous-mêmes.

N'a-t-il peint que vos mœurs? n'amuse-t-il que vous? Non, il a peint

tous les hommes, et nous jouissons tous également de ses œuvres et de

son génie. Devant lui s'évanouissent les petites différences de temps

et de lieux; aucun peuple, aucun siècle ne peut le revendiquer comme

sien: il est à tous les âges et à toutes les nations.»

* * * * *

Un savant professeur de littérature étrangère, M. Karl Hillebrand,

dans un article de la _Revue critique_[4] consacré à l'appréciation

du livre de M. Humbert, fait cette réserve à ses éloges: «Le tort de

M. Humbert, c'est d'établir dans les genres une hiérarchie que rien

ne justifie. Pourquoi la comédie à caractères serait-elle supérieure

à la comédie fantastique? Pourquoi l'Arioste serait-il inférieur à

Cervantes, et Rembrandt au Corrège? Ce sont là affaires de goût...

_Le Songe d'une nuit d'été_ et _le Petit Poucet_ me font rire ou me

touchent, me plaisent en un mot autant que _le Festin de Pierre_ ou _le

Malade imaginaire_, et point n'est besoin, ce me semble, d'établir des

comparaisons et de mesurer le degré de plaisir qu'on éprouve.»

Je ne saurais être de l'avis de M. Hillebrand, quel que soit le crédit

de l'adage sur lequel il s'appuie: «Il ne faut pas disputer des goûts.»

Il est vrai que les disputes littéraires sont sans fin, de même

que les disputes politiques, de même que les disputes religieuses;

pourquoi? parce que l'esthétique, la politique, la religion, ne sont

pas des sciences, et qu'il n'y a point, dans cet ordre de questions,

de principe assez évident ou assez démontré pour fermer la bouche à

l'adversaire. Il y a longtemps que Socrate l'a dit:

«Si nous disputions ensemble sur deux nombres, Eutyphron, pour savoir

lequel est le plus grand, ce différend nous rendrait-il ennemis et

nous armerait-il l'un contre l'autre? et en nous mettant à compter, ne

serions-nous pas bientôt d'accord?

--Cela est sûr.

--Et si nous disputions sur les différentes grandeurs des corps,

ne nous mettrions-nous pas à mesurer, et cela ne finirait-il pas

sur-le-champ notre dispute?

--Sur-le-champ

--Et si nous contestions sur la pesanteur, notre différend ne serait-il

pas bientôt terminé par le moyen d'une balance?

--Sans difficulté.

--Qu'y a-t-il donc, Eutyphron, qui puisse nous rendre ennemis

irréconciliables, si nous venions à en disputer sans avoir de règle

fixe à laquelle nous puissions avoir recours?... Vois un peu si

par hasard ce ne serait pas le juste et l'injuste, l'honnête et le

déshonnête, le bien et le mal. Ne sont-ce pas là les choses sur

lesquelles, faute d'une règle suffisante pour nous mettre d'accord dans

nos différends, nous nous jetons dans des inimitiés déplorables? Et

quand je dis nous, j'entends tous les hommes.»

Il en est de même dans l'ordre du beau. La différence des goûts

peut exaspérer jusqu'à une «inimitié irréconciliable» les natures

passionnées; et les haines littéraires, aussi bien que les haines

politiques et les haines religieuses, ont une singulière amertume,

provenant sans aucun doute du sentiment humiliant de l'impuissance où

nous sommes de convaincre et de convertir notre adversaire. Voilà,

semble-t-il, une bonne raison pour supprimer toute dispute de ce genre;

et en effet les sages de ce siècle, professant en matière de goût une

indifférence très philosophique, ont enseigné qu'il fallait désormais

remplacer la critique des œuvres par l'analyse des talents; mais ils

n'ont pas réussi à imposer silence, ni autour d'eux ni dans leurs

propres ouvrages, aux libres manifestations du sentiment littéraire.

C'est qu'il s'agit ici d'un instinct naturel et, par conséquent,

indestructible.

La critique littéraire repose, il est vrai, sur une contradiction:

la légitimité des disputes de goût et l'impossibilité d'y mettre un

terme; mais cela ne l'empêche pas de vivre et de se bien porter, au

contraire. Il y a autre chose, dans le monde de la pensée, que des

faits de science et des vérités de l'ordre logique; Dieu merci, l'idéal

du positivisme n'est pas encore réalisé. Parce que je ne puis pas vous

prouver mathématiquement que j'ai raison, dois-je me taire? Non pas;

j'aurai besoin seulement, pour communiquer mon sentiment à autrui,

d'une éloquence plus persuasive, il n'y a point de mal à cela. La

nature intime d'une conviction ne prouve pas que cette conviction soit

vaine, et les vérités impossibles à démontrer ne sont pas celles qui

s'emparent de nos âmes avec le moins de puissance.

La préférence de M. Humbert et de bien d'autres pour Molière et pour

la comédie à caractères n'a point de fondement logique, c'est vrai;

elle ne peut pas s'imposer victorieusement à l'adversaire rendu muet

par un syllogisme péremptoire: mais est-ce à dire qu'elle ne soit pas

fondée en raison et qu'elle ne puisse se justifier par des arguments

très forts et des considérations excellentes? M. Hillebrand soutient

que rien n'autorise à établir dans les genres une hiérarchie, que

la comédie à caractères n'est point supérieure en soi à la comédie

fantastique: est-ce bien sûr? A sa comparaison de Cervantes et de

l'Arioste, de Rembrandt et du Corrège, j'en opposerai une autre, qui me

paraît plus juste.

Les opéras du style italien ont leur charme: tant pis pour les

personnes qui ne les goûtent pas: mais n'est-ce pas une chose reconnue

par ceux même qui comprennent mal la musique allemande, qu'elle est

d'un ordre supérieur? Les grandes compositions de Molière, où tout

est vrai, profond, sérieux, où nul mot n'est inutile, où nul trait ne

s'égare, me semblent être aux spirituelles extravagances de la comédie

shakespearienne ce que la puissante harmonie d'un Beethoven est aux

mélodies agréables, mais sans rapport avec le sujet, qui caractérisent

le style italien. _Les Mille et une Nuits_ sont des contes amusants;

mais qui oserait les mettre en parallèle avec _Don Quichotte?_ Il y a

un comique d'homme et un comique d'enfant: Molière a choisi le premier.

La haute raison, la profondeur morale, sont en littérature quelque

chose de plus relevé que les caprices riants de l'imagination et de

l'esprit; l'homme est un objet plus digne de l'étude d'un poète que le

monde fantastique des lutins et des fées. Je ne puis pas prouver cela,

mais je le sens, et je me crois parfaitement autorisé à le dire.

Répliquera-t-on que si Molière l'emporte sur l'auteur du _Songe

d'une nuit d'été_ comme penseur et comme moraliste, il lui est

inférieur comme poète? Je ne demande pas mieux que de faire regagner à

Shakespeare en poésie ce qu'il me paraît perdre du côté de l'étude des

caractères et des passions; mais, d'autre part, je ne suis nullement

disposé à faire bon marché de Molière comme poète. Il y a là sur la

nature et sur l'objet de la poésie la matière d'une discussion sans

fin, comme toutes celles du même genre, mais non point vaine pour cela;

car si les gens éclairés se taisent, le vulgaire, que ces questions

éternellement à l'ordre du jour ont le privilège d'intéresser, ne s'en

mêlera pas moins de donner sur elles son avis et dira encore un peu

plus de sottises.

* * * * *

Que les critiques consultent leurs forces et suivent la voie à

laquelle lu nature et l'éducation les destinent. Parmi les hommes qui

ne sont ni des créateurs ni des inventeurs et qui doivent, faute d'un

génie original, se contenter du rôle utile et modeste d'interprètes de

la pensée d'autrui, les uns mettent leur étude à constituer le texte

exact des grands écrivains, à en commenter la lettre, à remonter aux

sources des idées et des mots: ce sont les philologues. D'autres ont

à cœur de réunir le plus grand nombre de faits positifs relativement

à la personne des auteurs, au lieu et au temps où ils ont vécu,

afin d'expliquer par les influences de la race, de la famille, de

l'éducation, du moment et du milieu la nature particulière de leur

talent: ce sont les historiens. D'autres enfin ne craignent pas

d'exercer, en présence des œuvres du génie, une fonction de l'esprit

vraiment bien délicate et bien aventureuse; elle consiste à traduire en

jugements plus ou moins absolus et généraux les impressions diverses

que la sensibilité a reçues: ce sont les critiques littéraires

proprement dits, ou, pour employer un terme d'une parfaite exactitude,

les _esthéticiens._ Le mot _esthétique_, tiré du grec αἰσθάνεσθαι,

_sentir_, a été introduit au XVIIIe siècle par un philosophe

allemand pour désigner ce qu'on appelle faussement la _science du

beau_; néologisme excellent, parce que sa racine transparente empêche

qu'on se fasse illusion sur le caractère foncièrement _subjectif_ de

cette prétendue science.

Il n'est pas impossible à un même individu de réunir en sa personne les

aptitudes diverses du philologue, de l'historien et de l'esthéticien,

et de remplir ainsi les conditions du critique complet; mais en tout

la perfection est chose rare, et la différence naturelle des goûts, la

division de plus en plus fine du travail intellectuel, sont cause que

la plupart des critiques choisissent entre ces trois tendances et en

suivent une avec une prédilection assez marquée pour qu'il soit permis

de les classer par genres. Aujourd'hui, deux fonctions de la critique

sont en honneur: ce sont la philologie et l'histoire; la troisième,

l'esthétique, est méprisée. Ce mépris a sa source dans l'esprit

positif du siècle, qui a besoin de certitude et de notions concrètes,

et que les vaines discussions et les vaines théories ont abreuvé

jusqu'au dégoût. Quelques-uns des adeptes les plus enthousiastes de

la philologie sont des transfuges de l'esthétique, apportant comme

d'usage dans leur foi nouvelle la passion et l'intolérance propre

aux néophytes. Épouvantés un jour du néant, ou, pour rappeler une

expression célèbre, du _grand creux_ qui se trouve au fond de toutes

les idées purement littéraires, ils se sont jetés tout à coup dans

les bras de la science comme un sceptique se jette dans ceux de la

religion.

Je comprends trop bien ce découragement, et je n'essaierai pas

de défendre l'esthétique contre la philologie et l'histoire en

revendiquant pour elle un caractère scientifique quelconque, car _je

n'y crois point._ J'ai cherché, parmi les idées littéraires qui ont

été mises en circulation depuis Aristote jusqu'à Hegel, des vérités

à la fois assez sûres et assez riches en conséquences utiles pour

servir de pierres d'assise à la critique: je n'en ai point trouvé; _les

propositions incontestables sont toutes plus ou moins insignifiantes,

et les seules qui vaillent la peine d'être avancées sont sujettes à

contestation._

Cependant, j'oserai dire quelque chose en faveur de l'esthétique.

De même que l'homme ne vit pas seulement de pain, l'esprit ne

saurait se nourrir uniquement de science et de faits. Le degré de

culture intellectuelle d'un individu ne se mesure pas par la simple

addition de ses connaissances exactes et positives. La politesse,

l'esprit, le goût, le sentiment exquis des nuances, le doute prudent

et l'ignorance modeste, sont aussi des fruits de l'éducation, et de

l'éducation littéraire, non point scientifique. Les lettres sont

l'agent civilisateur par excellence, _humaniores litteræ_, tandis que

le triomphe exclusif des sciences et l'avènement d'un état purement

positif du monde, rêvé par quelques philosophes modernes, ferait tomber

l'humanité sous le joug de la plus féroce tyrannie. La douceur et le

charme seront bannis de la société des hommes le jour où l'on n'aura

plus le droit de se tromper librement sur aucun sujet, et où toute

erreur se verra brutalement enregistrée au compte de l'ignorance.

Donnons-nous garde d'introduire dans les questions littéraires, qui

relèvent avant tout du sentiment, c'est-à-dire de la liberté, un esprit

de roideur scientifique, et continuons à les traiter, non avec l'âpreté

de cuistres convaincus qu'ils ont seuls tout à fait raison contre leurs

adversaires, mais avec le tact et la bonne grâce d'hommes éclairés qui

savent que dans cet ordre de choses rien ne saurait être absolument

vrai ni absolument faux. Si un jour je dois faire comme tant d'autres,

et abandonner à mon tour le sol incertain des jugements de goût pour

me reposer et m'affermir sur le terrain plus commode et plus sûr de

la philologie ou de l'histoire, qu'au moins ce ne soit pas sans avoir

donné â l'esthétique un banquet d'adieu et fait avec les pures idées

littéraires une dernière orgie..

* * * * *

J'ai comparé, dans un autre ouvrage, _Shakespeare et les Tragiques

grecs._ Il n'y a point lieu de faire la même comparaison entre

Shakespeare et Aristophane, car ici les rapports deviennent

extrêmement superficiels. La matière et l'inspiration des deux

théâtres diffèrent autant qu'il est possible. Quand on a dit que l'un

et l'autre sont pleins de fantaisie, quand on a nommé la féerie des

_Oiseaux_, cette brillante exception dans l'œuvre toute politique

d'Aristophane, on a complètement payé sa dette envers une comparaison

des deux poètes. Au fond, quoi de moins semblable au doux et inoffensif

Shakespeare que ce violent pamphlétaire athénien, animé de terribles

haines littéraires, politiques, religieuses, poursuivant ses ennemis

sur la scène et faisant du théâtre un pilori? Quel rapport sérieux

peut-on établir entre des imaginations si pures, si éthérées, si

détachées du monde réel, qu'elles donnent un démenti à la définition

vulgaire de la comédie, et un théâtre cynique qui ne s'écarte pas

moins de cette définition, mais dans l'autre sens, et qui, à force de

réalisme au contraire et d'actualité, ressemble à une polémique de

journal, ou, comme on l'a si vivement dit, à «une tribune dressée sur

des tréteaux, où l'orateur improvisé venait faire de la politique à sa

manière, gambadant à droite et à gauche et tirant la langue aux hommes

d'État[5]»?

L'habitude de rapprocher les noms d'Aristophane et de Shakespeare

est une tradition de la critique qui doit probablement son origine

moins à des qualités communes aux deux poètes qu'à ce qui leur

manque à l'un et à l'autre: peu ou point d'intrigue, encore moins de

caractères, composition décousue et capricieuse. Plutarque a dit, non

sans justesse, mais avec dureté et dans un esprit malveillant: «Chez

Aristophane, le choix et l'arrangement des mots est tantôt tragique,

tantôt comique, fastueux ou terre à terre, obscur et commun, enflé

et prétentieux, mêlé de bavardage et de futilités qui donnent la

nausée. Ce style qui a tant d'incohérence et d'inégalité ne prête pas

à chaque personnage le ton qui lui convient et lui est propre. Un roi

devrait parler avec majesté, un orateur avec adresse, les femmes avec

naturel, les simples citoyens sans recherche, le marchand de l'agora

sans façons; mais chez Aristophane, c'est le hasard qui met dans la

bouche de chaque personnage les premières paroles venues, d on ne peut

reconnaître si c'est un fils, un père, un paysan, un dieu, une vieille

femme ou un héros qui parle.»

Pareillement, si l'idée venait à quelqu'un de rapprocher Plaute de

Shakespeare, ce ne pourrait être que pour les bizarreries ou les

faiblesses qui se mêlent à leur comique; parce que chez l'un et chez

l'autre l'esprit est surtout dans les mots, et parce que le hasard

joue dans la conduite de leurs pièces un rôle prépondérant. Il n'y

aurait donc point de base solide pour une comparaison du poète anglais

avec les grands comiques anciens.

Je me propose, dans ce volume, de traiter, à l'occasion des comédies

de Shakespeare, quelques questions générales de critique littéraire

plus instructives et même plus amusantes (je l'espère, du moins) que ne

pourrait l'être la critique particulière de ces charmantes productions,

insaisissables à l'analyse, musique aérienne faite pour être écoutée en

rêvant, non pour être commentée.

Le point de départ de nos considérations sera l'examen des jugements

que certains admirateurs trop exclusifs de Shakespeare et d'Aristophane

en Allemagne ont portés sur Molière, et j'aime à penser que cette étude

fortifiera en nous la double conviction que Molière et Shakespeare

sont les deux plus grands noms du théâtre moderne, l'un dans la

comédie, l'autre dans la tragédie. Je ne voudrais nullement abaisser

Shakespeare; mais je prétends, contre la critique allemande, élever

Molière à son niveau. Les qualités qu'on a toujours le plus admirées

dans le théâtre tragique de Shakespeare, la profondeur psychologique et

morale, la vie des caractères, la puissante _objectivité_ dramatique,

la poésie, oui, la poésie, nous les retrouvons toutes dans Molière. Il

ne faut pas que les sottises des pédants qui voudraient brouiller ces

deux grands hommes nous empêchent de reconnaître et de saluer en eux

deux frères. Ils avaient, comme nous le verrons, les mêmes idées sur le

théâtre, la même poétique.

La parenté de leurs génies a vivement frappé le plus excellent des

critiques français:

Molière et Shakespeare · 第 1 / 20 段