L'ESCALADE ET LA TRAVERSÉE DES CLOCHETONS DE PLAN-PRAZ.

Les rochers du nord de la Grande-Bretagne offrent aux alpinistes

anglais un merveilleux «champ d'entraînement»; chaque année, avant la

belle saison, les membres de l'Alpine-Club londonien vont s'exercer aux

difficultés de l'escalade en gravissant les cimes de l'île de Skye, en

Écosse, ou les falaises du Cumberland; sur les flancs abrupts de ces

aiguilles, d'une altitude modeste mais qui exigent des prodiges de force

et de souplesse, les débutants se familiarisent avec la technique

savante des «rochassiers»; cette «école de grimpeurs» a ses adeptes et

ses fervents. Les membres du Club allemand-autrichien s'attaquent aux

pics vertigineux des Dolomites où se rencontrent les plus périlleux

passages des grands sommets alpestres. Les Suisses ont à Schaffhouse un

«jardin d'escalade», la Frendenthal, et l'on sait la faveur dont le

Salève jouit auprès des étudiants genevois.

[Illustration: III.--Le troisième alpiniste C grimpe à son tour le long

de la corde, aidé par son camarade B qui lui prête main-forte.]

En France, rien de pareil. Le touriste se lance à l'assaut des montagnes

savoyardes ou dauphinoises sans avoir été préparé aux fatigues spéciales

qui le guettent. S'il peut étudier l'emploi du piolet et des crampons en

parcourant des glaciers aisément accessibles, en franchissant des cols

faciles, il reste ignorant de l'art de grimper, art complexe et

périlleux s'il en fut.

Pourtant, il existe, au-dessus de Chamonix, entre le Brévent, belvédère

illustre, et la chaîne des «Bouges», aux pierres friables, une crête

presque ignorée, déchiquetée comme une scie inégale et dont les dents

sont de véritables aiguilles. On y distingue surtout le Clocher et les

trois Clochetons de Plan-Praz, pitons aigus aux parois rapides et qui

semblent lisses. Depuis quelque temps, les friands de «varappe» leur

rendent visite. Les guides Joseph Ravanel et Joseph Demarchi leur ont

montré le chemin. De l'hôtellerie de Plan-Praz, on gagne, en une heure,

par le sentier du col du Brévent et des pentes d'herbe très inclinées,

une dépression à gauche du Clocher. On grimpe alors directement la face

du Clocher jusqu'à mi-hauteur puis on tourne à droite pour atteindre une

étroite fissure (visible de Plan-Praz) et l'on s'élève, à l'aide d'un

genou coincé dans cette fissure, jusqu'au sommet. Pour descendre, on se

laisse glisser le long de la corde dans une cheminée assez large qui

aboutit près du point de départ. De là, par des rocs éboulés, on atteint

un champ, souvent couvert de neige, et l'on se trouve en face des trois

clochetons que représentent nos photographies.

L'ascension du deuxième clocheton est seule difficile. Elle serait sans

doute impossible si un alpiniste--que nous désignons dans nos légendes

par la lettre A--après être monté sur le clocheton de gauche (d'accès

aisé), ne lançait une corde par-dessus une aspérité du piton central.

Cette aspérité est à 7 ou 8 mètres du sommet. Les autres alpinistes B et

C, en contournant le piton de droite, atteignent une brèche entre

celui-ci et le clocheton central. De là, l'un d'eux B se penche, saisit

la corde pendante, s'y attache et commence l'escalade d'une plaque sans

prises contre laquelle le corps se maintient par un miracle d'équilibre.

La difficulté de cette escalade se double du fait que la corde

maintenue, au lieu de l'aider, contrarie l'effort du grimpeur qui,

souvent, reste agrippé par le bout des doigts. Au-dessus de la plaque se

trouve une vire horizontale d'où le second alpiniste B peut hisser le

troisième C. Lorsqu'ils sont réunis, ils se détachent, et le premier

alpiniste A, toujours perché sur son pic, retire la corde à lui pour la

relancer de nouveau, mais, cette fois, par-dessus le sommet du clocheton

du milieu.

La même manoeuvre se renouvelle alors et l'ascension se continue par

l'arête de droite de ce clocheton.

[Illustration: IV.--Les deux alpinistes B et C s'étant rejoints sur la

plate-forme gagnent l'un après l'autre le sommet.]

C'est au sommet que commence l'acrobatie. Il s'agit de passer du

clocheton central sur le clocheton de gauche. Pour ce faire, on double

la corde, on l'enroule autour du piton central et, tandis que le premier

alpiniste A tire sur la double extrémité et que le troisième C maintient

la boucle accrochée, le second B accomplit une impressionnante traversée

dans le vide. Il se suspend d'abord par les mains à la corde et passe

une jambe au-dessus d'elle. Ensuite, il avance par un mouvement de

reptation en déplaçant lentement les mains. Dès qu'il atteint le sommet

de gauche, il aide A à rendre la corde à leur compagnon C qui redescend,

lui, par le chemin de la montée.

Pour un spectateur profane, ce jeu passionnant peut paraître une folie.

Mais l'usage intelligent de la corde permet de pratiquer cette

gymnastique vertigineuse avec sécurité. Afin de prévenir tout accident,

on emploie deux cordes, l'une dite «de rappel» que lance le premier

alpiniste (elle doit avoir 40 mètres environ), l'autre (plus courte) qui

réunit les deux grimpeurs. Pendant la traversée aérienne, l'alpiniste B

passe sur la corde de rappel doublée, mais il est attaché au milieu de

l'autre corde dont ses deux compagnons tiennent les extrémités. Une

chute devient ainsi impossible. Enfin, pour effectuer le retour, le

grimpeur C se noue d'abord, sous les aisselles, la corde simple que B

laissera filer peu à peu. Puis il saisit à deux mains la corde double

et, les pieds posés à plat sur le roc, le corps presque en équerre, il

descend par la force des bras.

[Illustration: V.--Par la double corde maintenue à chacun des sommets

par les deux grimpeurs A et C, l'alpiniste B fait, dans le vide, la

traversée, laissant son camarade C redescendre par le chemin de la

montée.]

De semblables exercices valent toutes les leçons de technique alpine, et

les débutants qui les auront tentés ne s'effraieront pas des plus

difficiles passages des cimes célèbres.

L'Illustration, No. 3672, 12 Juillet 1913 · 第 17 / 38 题